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 Il n'est de Bon Bec que de Paris

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MessageSujet: Il n'est de Bon Bec que de Paris   Ven 17 Fév - 7:44

Odile Lambert, médecin

La pluie tombait sur Paris.

Des gouttes d'eau qui battaient le pavé plus fort qu'un 14 juillet. Une véritable cadence militaire qui faisait fuir à tire d'aile les pauvres citoyens détrempés.

Autour d'elle Odile resserra son manteau et gonfla son parapluie sous l'égide de l'hôpital Necker. Le vent emportait les journaux qui n'avaient pas adhéré à la chaussée, et les ombrelles qu'avaient laissées échapper les élégantes s'élevaient comme d'immenses oiseaux. Et le ciel n'en finissait pas de jeter son éclat grisâtre sur la rue déserte et la Seine martelée. Les jardins se vidaient, Montparnasse se dégarnissait de ses chevalêts. Personne n'a jamais réussi à peindre un Paris pluvieux aussi bien que les matrones qui courrent derrière les enfants vaurins, les commerçants qui rentrent leur étals en bougonnant et les étudiants qui placent des bascines sous la charpente de leur toit.

Attendre qu'un fiacre passe, et bondir dessus comme la turberculose sur le pauvre. Voilà à quoi le Docteur Lambert était réduite. Si certains de ses collègues s'étaient déjà dotés d'automobiles, son Leon trouvait ça trop bourgeois. Comme s'ils n'en étaient pas. Mieux valait, apparemment, mouiller ses bas en courant derrière une jument galleuse et un cocher mal embouché. Elle aurait presque préféré dépendre que son mari pour se rendre à l'Hôpital. Mais non, elle restait là, sous son parapluie et les pieds tremblés comme pour chasser le canard en Sologne. Pathétique.

Enfin! Quelqu'un s'arrêta, aussitôt, la jeune femme se précipita à l'intérieur de la petite boite toute de fer et de bois. En cette heure mi chien mi loup, il n'y avait personne sur les sièges de mauvais cuir. Elle pria l'homme de se hâter et de courir à Montparnasse justement.

Les portes de ce Quartier abrittaient un bon nombre de cafés dans lesquels les étudiants avaient le bon goût de tout faire sauf Médecine. Et bien entendu, c'était un sujet qu'elle préférait éviter.

Mais tandis que Madame Lambert vient poser son séant sur l'une des chaises rempallées, revenons un instant à son étrange emploi du temps. Le jeudi, chose extraordinaire, ou plus certainement le fruit du travail mesquin et au combien acharné de son supérieur, elle se retrouvait avec trois longues heures de pause, à partir de dix heures du matin. Cela la laissait pantoise au milieu de la journée, et la mère de l'un de ses patient lui avait d'ailleurs fait remarquer que cela lui laissait le temps de faire un peu de ménage. Malgré une vague envie de sudoser un peu le traitement de son immonde rejeton, Odile avait finalement réussi à s'accomoder de son sort. Et avait élu domicile dans le quartier Montparnasse. Aussi peu sensible à la peinture qu'à la littéraure, elle était une personne tout à fait ennuyeuse pour la faune locale, si bien qu'au bout de deux semaines, elle pouvait siroter son thé et son croque monsieur en tout quiétude. "The Lancet" sous le coude, elle rêvassait et lisait pendant ce moment d'inaction. Parfois, entre deux engueulades avec ses collègues, Monsieur Lambert la rejoignait pour déjeuner.

Mais aujourd'hui, elle était merveilleusement seule.
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Maximilien Debongure
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MessageSujet: Re: Il n'est de Bon Bec que de Paris   Sam 18 Fév - 8:45

Il pleuvait sur Paris ce jour-là.

En ce jeudi de début mars, Maximilien sortait de La Revue Mauve à midi, comme prévu. La pluie lui donnait une envie folle de rentrer chez lui, s’asseoir dans la cuisine au coin du feu et se laisser servir un potage par Marie-Jeanne, leur domestique. Mais ce midi-là, le journaliste avait affaire. Heureusement, son affaire n’était qu’à quelques pas de là.
C’est cependant les cheveux et le costume mouillés, le visage ruisselant et les membres tremblotants que Maximilien entra dans la brasserie indiquée par son informateur. Il avait déjà fait ses repérages et savait que celle qu’il attendait serait là.
Oh, pas de rendez-vous galants dans l’air, loin de là ! C’était le journaliste qui travaillait
- même si l’homme n’était pas insensible à l’incontestable beauté de celle qu’il s’apprête à rencontrer.

Elle ne le remarqua pas. Tant mieux, se dit-il. Il pourrait en profiter pour préparer une stratégie d’approche. Il alla s’asseoir à une table vide, prit un journal au passage. De la porte d’entrée à sa table, il ne rencontra pas moins de quatre connaissances, qui le saluèrent chaleureusement. Ah, ces étudiants ! Toujours trop enjoué pour lui, déjà aussi fatigué et blasé qu’un vieil homme. La seule chose qu’il partageait avec ses jeunots, c’était ses illusions et son envie d’autre chose. Comme eux, il rêvait d’une autre société, où chacun trouvait sa place. Comme eux, vérité et liberté étaient des mots importants, des mots presque gravés sur ses lèvres tant il les avait prononcés. L’un deux lui demanda des nouvelles, avec une sincérité qui le surprit.

« Je vais, c’est tout ce que je peux te dire pour l’instant. L’important, c’est que j’avance. Qui non progeditur, regreditur, mon ami ! »

Un sourire fut échangé puis Maximilien put poser son séant sur des sièges en piteux état. Qu’importait ! Il commanda un café, juste pour se réchauffer.

Avec toute la discrétion dont il était capable, il observa la jeune docteur siroter son thé. Pas désagréable à voir, c’était certain. Mais il n’était pas là pour ça : elle était mariée et lui n’avait pas le temps de chercher à lui plaire. Ce qui l’intéressait chez elle, c’était son métier hors du commun. Une femme médecin. Ca, c’était du changement. Ca, c’était de la vérité.
Il jeta un petit coup d’œil au journal lestement attrapé. La Revue Mauve. Il sourit.

Enfin décidé, il se leva et se dirigea vers Odile Lambert, prenant l’air détaché.

« Excusez-moi. Que lisez-vous ? Je…j’ai fini la lecture de cette revue alors…peut-être pourrions-nous échanger… »

Il lui tendit La Revue Mauve, sachant très bien qu’elle lisait The Lancet, cette revue scientifique médicale venue d’Angleterre. Il en avait déjà feuilleté quelques-unes, histoire de savoir à qui il parlait.
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MessageSujet: Re: Il n'est de Bon Bec que de Paris   Jeu 23 Fév - 5:29

Odile Lambert, médecin

Madame Lambert leva les yeux de « the lancet » pour se poser sur cet importun qui justement l'importunait. Du haut de sa moustache détestable et de ses airs de dandy attardé, il présentait quelque chose dans sa physionomie qui l'appelait à la méfiance. Malgré ce sourire, ce garçon semblait aussi franc qu'un âne qui recule, et ça précisément, Odile ne le supportait pas. Parce qu'un menteur, brigand et roublard passe encore, mais qu'au moins il soit au moins assez doué pour le dissimuler !

Car pour la doctoresse hargneuse et aigrie qu'elle était, Odile se méfiait de tout, d'absolument tout et surtout de tout le monde. Elle inspectait avec l'efficacité d'un vieux renard les moindres détails de ses interlocuteurs à la recherche de la faille. Et ne pas en trouver était là pire de toute justement. D'ailleurs, avec un tel accoutrement, pouvait on seulement savoir parler anglais ?
Mais peu importe le bagout de ce roturier insolent. Elle ne pouvait pas le renvoyer comme son domestique avec force venin et fiel. Aussi lui servit-elle le plus aimable sourire qu'une bonne chrétienne pouvait l'offrir à un paroissien. Mielleux et stupide, comme un gentil bovin, ravi de voir ce beau couteau dans ce bel abattoir. Mais avec un chaste et prude réserve.

Odile était plutôt jolie et arborait avec fierté – peut-être feinte – son alliance d'or sur sa main droite. Elle était l'air d'une femme entre deux âges, respectable par sa tenue travaillée et sa coiffure stricte, quoiqu'aisée, à en juger par la taille de son chapeau, accroché au porte manteau à côté de la table. Il était étrange qu'un homme ainsi l'aborde, comme une étudiante de petite vertu et surtout à dix heures du matin. Enfin ! Pasteur sait qu'à Paris, la faune était originale.

« Oh mais avec plaisir, si vous le souhaitez. Que lisez vous ? »

Sincèrement, Odile n'avait aucune envie de quitter cet article de psychanalyse. Mais elle redoutait encore plus de devoir supporter cet infâme traîne-savates ou les regards suspicieux des rares clients. Aussi, avec soin quitta-t-elle des yeux cet homme et sa feuille de choux, pour replier avec une précaution chirurgicale son précieux exemplaire.

« Me le renderez vous quand vous aurez terminé monsieur ? »

Demanda-t-elle avec toute la politesse dont elle était capable, en tendant, d'autre part, the lancet. Son regard se posa alors sur le titre de papier. La Revue Mauve. Un frisson lui parcourut l'échine. Il donc allait falloir éplucher l'horreur journalistique en attendant que l'homme s'en aille ? Voilà qui était... très contrariant. Encore, s'il s'était agit d'une quelconque feuille socialiste, elle aurait pu prendre son air de vierge effarouchée par la gauche française. Mais là, même pas. Hum.... elle avait l'impression de ses doigts allaient se salir au simple contact de cette infernale revue mais puisqu'elle avait dit « oui », elle ne pouvait plus faire marche arrière.
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Maximilien Debongure
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MessageSujet: Re: Il n'est de Bon Bec que de Paris   Sam 25 Fév - 5:29

Dans le sourire d’Odile Lambert Maximilien décela une pointe d’hypocrisie. Cependant, il le lui rendit et attrapa la revue tendue.

« Bien sûr. Je ne suis pas un voleur, répondit-il à la crainte formulée, le regard fixé sur les titres ».

Le journaliste demeurait debout, droit comme un i, pour bien signifier à la doctoresse qu’il n’avait pas réellement l’intention de partir.

« The Lancet… Il est bien rare d’en rencontrer par ici, des revues comme celle-là. Il faut le dire : peu de gens pratiquent l’anglais ou s’intéressent à la médecine. Alors de là à regrouper ces deux qualités… »

Il releva les yeux quelques minutes et observa Odile Lambert. La perspective de lire La Revue Mauve ne semblait pas l’enchanter. Cela n’allait pas jouer en sa faveur.

« Puis-je m’asseoir ? »

Et il attrapait déjà le dossier de la chaise, en face de la jeune femme, plein –trop- d’audace.
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MessageSujet: Re: Il n'est de Bon Bec que de Paris   Ven 2 Mar - 2:26

Odile Lambert, médecin

Cette rencontre s'annonçait palpitante. Vraiment. Odile lui fit signe de s'asseoir avec un joli sourire accorché à ses lèvres mais qui avait bien de mal à ne pas céder le pas à un rictus agacé. Cette andouille toute en moustache l'insupportait déjà, alors qu'elle recevait de sa main son immonde feuille de choux.

Au vue de ses manières et de sa demande, il ne s'intéressait pas plus à The Lancet qu'elle à la Revue Mauve. S'il était venue l'aborder ce n'était ni pour lui conter fleurette comme elle l'avait d'abord cru, ni pour en apprendre plus sur les nominations à l'Académie de Médecine. Ce qu'il voulait c'était manifestement parler avec elle, mais ici s'arrêtait ses conjectures. Quel intérêt représentait-elle aux yeux de cet homme ? Elle n'aurait su le dire. Il s'intéressait vraisemblablement à sa culture, à son anglais et à la médecine dont son journal était le témoin à charge. Mais la connaissait-il avant de s'avancer à sa table? Connaissait-il son métier ? Ou sa présence n'avait aucun rapport avec sa petite personne?
Finalement, ne pouvant démêler seule les élucubrations qui foisonnaient autour de cette personne, le docteur Odile Lambert demanda d'un ton affable, tout en accompagnant ses mots par quelques signes élégants de la main droite:

"Puis-je savoir à qui ai-je l'honneur, Monsieur ?"

Non, elle ne s'était pas annoncée. C'était sans doute très mal poli et la bienséance aurait voulu qu'elle se présente en première mais dans un café, sous les regards de quelques clients indifférents, elle n'en avait cure. Cet homme l'intriguait autant qu'il l'agaçait. En effet, elle brulait de savoir si oui ou non il comptait s'éterniser là.
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Maximilien Debongure
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MessageSujet: Re: Il n'est de Bon Bec que de Paris   Ven 2 Mar - 4:40

Ça n’était pas une facile. En plus d’être une femme-médecin, ce qui faisait déjà d’elle quelqu’un d’hors du commun, la jeune femme avait un caractère bien à elle, qui se devinait sous son sourire et ses manières. Peut-être croyait-elle bien le dissimuler mais il était clair que Maximilien n’était pas le bienvenu.

Il décida alors de ne pas s’éterniser en politesses et simagrées.

« Oh, toutes mes excuses ! Maximilien Debongure… »

Il craignait tout de même de l’effrayer ou, pire, de la faire fuir en s’annonçant dès maintenant journaliste.

« …Mais tout l’honneur est pour moi, Madame Lambert ».

Et il lui sourit. Déjà, il s’était assis et se trouvait face à elle. Il observa son visage et tenta d’y déceler de la surprise, s’attendant également à y voir de l’irritation.
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MessageSujet: Re: Il n'est de Bon Bec que de Paris   Ven 2 Mar - 7:51

Odile Lambert, médecin

Les yeux d'Odile s'arrondirent sous l'effet de la surprise. Elle considéra, immobile et crispée son interlocuteur. Il avait prononcé son nom sans l'écorner, avec une assurance si redoutable qu'il faisait frémir la doctoresse. Elle se demanda un instant si elle n'était pas en présence d'un maître chanteur.

Ainsi, il la connaissait; il ne s'intéressait définitivement pas à the Lancet mais bien à elle. Pourquoi diable ? S'agissait-il d'un informateur venu lui apprendre que son mari la trompait ? Ou qu'il avait jeté le déshonneur sur sa maison d'une quelconque manière ? L'un de ses patients s'était plaint d'elle ? Nous impossible, il avait tous entre trois et dix ans... C'était totalement incompréhensible.

Plus Odile réfléchissait, plus ses mains se crispaient sur le papier de la Revue Mauve. Trop vieux pour être un étudiant. Trop jeune pour être l'un de leurs banquiers. Un collège de son mari ?
C'était insupportable. Elle avait l'impression d'être en position de totale infériorité. Et cela, elle ne le supportait pas. Elle n'était pas comme les autres femmes qui souraient bêtement et se contentaient de ne rien comprendre, parce que de toutes façons, elles n'avaient jamais rien compris. Odile aimait savoir où la menait une situation, quelle était l'issue de la conversation. Face à cet homme, elle perdait pied. Il avait sciemment choisi ce jour, ce café, cette heure pour la coincer, seule et sans défense. Sans connaissance.

Mais son visage parvint par miracle à rester de marbre et ses mains vinrent se cacher sur sous la table avec autant de naturel que pouvaient lui permettre les légers spasmes de rage. En faisait-elle toute une montagne, de cette banale situation d'inconfort ? Oui bien sur!

"Comme cela est curieux! Vous connaissez mon nom mais je n'ai jamais entendu parler du vôtre."

Dans les dents! Mange ça traine savate à la manque! Euh pardon... laissons les pensées d'Odile là où elles sont. D'ailleurs, la voix de cette dernière ne laissa rien paraître de cette insulte perfide. Oui c'était méchant, petit et bas, mais le ton de la doctoresse était aussi avenant que si elle parlait de la pluie et du beau temps.

"Que faites vous dans la vie, Monsieur de Bongure ?"
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Maximilien Debongure
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MessageSujet: Re: Il n'est de Bon Bec que de Paris   Dim 11 Mar - 6:07

Il l’avait effrayé. Irrité et effrayé. Ca n’était pas malin, vraiment ! Il reposa The Lancet sur la table, n’ayant plus besoin de feindre un quelconque intérêt pour le magasine.

« On ne me connaît pas beaucoup, vous savez et il vaut d’ailleurs mieux que je reste dans l’ombre, le regard éveillé et l’oreille tendu. On fait plus confiance aux gens discrets. »

Il souriait beaucoup moins, déjà, mais gardait une certaine sympathie dans la voix. Car, au fond, il n’avait aucune raison d’être hostile envers la doctoresse.

« Nous ne sommes pas là pour moi. Je suis là pour vous, moi, Mme Lambert. Enfin, pour ce que vous faites, surtout. Je suis journaliste, voilà mon métier. Et les journalistes dans mon genre aiment les gens qui sortent de la foule opaque et incolore qu’est la société d’aujourd’hui. Les gens comme vous, qui pensent autrement et agissent selon leurs convictions. »

D’un regard, il dissuada le serveur de venir les interrompre.

« Je comprendrais tout à fait que vous refusiez de m’écouter et de vous entretenir avec moi. Mais sachez que vous êtes face à quelqu’un qui vous respecte et vous admire, Docteur Lambert ».

Il parlait avec une voix mesurée mais assurée. Il dépendait d’elle, désormais.
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MessageSujet: Re: Il n'est de Bon Bec que de Paris   Sam 17 Mar - 7:32

Odile Lambert, médecin

Le journal claqua sur la table du café. Odile affermit son regard sur l'homme comme un chat resserre ses griffes sur le corps d'une souris. Il semblait indiciblement mal à l'aise, et sous sa moustache délicate, son sourire diminuait de secondes en secondes. Au regard de cet homme qu'elle avait si facilement atteint, Odile se demanda un instant, si elle n'avait pas été trop dure avec lui. Sans vergogne, elle avait donné des coups de hache dans son orgueil d'une façon qu'elle se reconnaissait elle-même comme assez perfide.

Pourtant, au cours de ces dernières années, elle n'avait jamais ressenti le moindre remord lorsqu'elle tournait en ridicule un présomptueux. Mais était-il bien de la trempe de ses individus qui la méprisaient ? Ses intensions n'avaient peut-être pas été si mauvaises, bien que ses manières aient été fâcheuses.

En étudiant sa physionomie, Odile se sentait de plus en plus coupable. Finalement, quand l'homme eut fini de parler, elle lui fit signe de s'asseoir à côté d'elle. La doctoresse accompagna même ce gracieux moulinet du poignet par quelques mots:
"Je vous en prie asseyez vous."

Peut-être avait-elle une attitude trop maternelle subitement ? Et peut-être que ce filou n'usait dans cet air désœuvré que d'une ignoble ruse de gratte-papier. Mais elle ne pouvait pas, en "bonne chrétienne" qu'elle était laisser ainsi cet homme pitoyable, debout au milieu du café.

Cependant, sa bonté avaient quelques limites. Si cet homme était et bien un journaliste, comme pouvait le suggérer sa connaissance de The Lancet et son intérêt pour les papiers imprimés de toutes sortes, il pouvait nuire à sa réputation. Une entrevue avec lui pouvait atteindre sa carrière ou au contraire faire connaitre son nom. Mais pour tout dire, Odile aurait préféré voir un article la concernant dans la grande revue britannique que dans un quelconque journal du soir.

"A vrai dire, je ne pensais pas qu'un Journaliste, Monsieur Debongure, vienne dans ce café m'interroger. C'est un peu surprenant."

Etait-ce des excuses? Odile elle-même en doutait.

"Pour qui travaillez vous, Monsieur ?"


La voix de la doctoresse était toujours assurée et tout aussi polie que lorsqu'elle lui avait assuré n'avoir jamais entendu parler de lui. Mais son sourire avait disparu au profit d'une expression mi-figue mi-raisin.
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Maximilien Debongure
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MessageSujet: Re: Il n'est de Bon Bec que de Paris   Jeu 22 Mar - 10:17

Maximilien s’assit. Il allait devoir faire preuve de talent. Il allait devoir montrer à la Doctoresse –et lui prouver- qu’il était là pour faire briller son nom.

« La Revue Mauve, madame. Bien sûr, ce n’est pas aussi respectable et scientifique que The Lancet mais il faut toujours commencer quelque part, non ? »

Il ignorait ce qu’elle avait entendu sur La Revue Mauve et savait qu’elle n’avait rien entendu sur lui personnellement. Il avait l’avantage de la surprise ! Lui, connaissait bon nombre de choses sur elle. L’enfant de ses amis avait eu quelques mots de trop en parlant de « Mme La Docteur », celle qui soignait les enfants à l’Hôpital Necker. La mère de l’enfant, gênée, avait expliqué en quelques mots que le Docteur Lambert était en réalité une doctoresse. Aussitôt, Maximilien s’était renseigné, rendu lui-même à l’Hôpital, plusieurs jours de suite. Il avait mené son enquête sur les femmes médecins et avait découvert un cercle très fermé, encore peu accepté de la société. Il avait parlé aux infirmières, observé la jeune femme dans l’ombre. Et s’était rendu compte qu’en prime d’être une femme médecin, c’était une femme de caractère, peu facilement cernable. Alors il avait préparé son approche, guetté pendant plusieurs jours. Mais il était presque certain d’avoir lamentablement raté son entrée. Il fallait désormais se rattraper.

Il fixa la jeune femme.

« Mais si par qui vous entendez une personne en particulier, sachez que je ne travaille que pour moi. Et mes éventuels lecteurs. »

Maximilien ne savait pas bien qui le lisaient à vrai dire. Au milieu des chroniques aux traits révolutionnaires, les poèmes et textes laissés là par des artistes torturés, il n’était pas certain que ses articles à lui aient un vrai public. Il était sûr d’être lu par une personne au moins : le patron de la Revue qui, lui, avait de l’influence dans quelques hautes sphères.

« Est-ce trop surprenant ? Peut-être aurais-je dû prendre contact plus habilement auparavant ? Pardonnez-moi. Je ne fais que courir, je ne pense jamais à bien faire. »

En réalité, il avait pensé bien faire, avait hésité plusieurs jours avant de l’aborder de cette manière. Mais il espérait que cette approche surprenante et barbare aboutirait sur un entretien réussi. Il l’espérait de tout son cœur.
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MessageSujet: Re: Il n'est de Bon Bec que de Paris   Lun 2 Avr - 5:54

Odile Lambert, médecin

Odile adressa un coup d'oeil rapide au cadavre de papier qui gisait devant elle. Un homme en couverture lui répondit d'un regard accusateur. Lui qu'elle avait rejeté avec dédain se vengeait désormais avec délectation, elle n'en doutait pas. Cette satanée Revue n'était, évidemment, autre que celle de ce moustachu. Diantre, elle aurait dû faire le lien avant de se trouver dans une position aussi gênante.

"Tout à fait..."

Articula-t-elle, tandis que son cerveau travaillait à plein régime. Au milieu de cet entassement ténébreux de scalpels, de livres, de bandages et d'instruments de tortures, la jeune femme se frayait difficilement un chemin vers la mondanité. Comme une porte inaccessible qu'elle devait pourtant ouvrir dans les méandres de son esprit, pour paraître moins acariâtre. C'était compliqué de soulever le bazar accumulé de termes scientifiques et de froids raisonnements enfermés dans des tubes à essaies scellés.
La main sur cette fichue poignée, il ne lui restait plus qu'à trouver la clef de la douceur et de la gentillesse. Grand ouvert, ce battant laisserait à loisir paraître son hypocrite charité chrétienne. Et lui qui continuait à chanter, comme une tourne disque enraillé, les couplets de la complainte du pauvre gratte-papier. Enfin, enfin, voilà qu'il lui tendait finalement un pied de biche pour enfoncer à loisir le couvercle de sa propre mélopée de doctoresse dévouée. Dégoulinante de bons sentiments, cette partition ne serait sans doute pas au goût d'une Revue aussi avant-gardiste. Peu importe, à grand coup de violon, Odile déclamerait une ode à la bonté et à l'altruisme.

Une héroïne cornélienne elle serait. Chimène, à côté d'elle, ignorerait le sens du mot "abnégation".

"Non ce n'est pas grave Monsieur Debongure, ne vous en voulez pas. J'étais simplement surprise de voir quelqu'un m'aborder de cette façon."

"Quelqu'un de totalement inconnu qui vous arrache des mains votre lecture pendant votre heure de pause." Songea-t-elle, bien au chaud dans sa chambre psychique. Bien sur, elle brulait toujours de l'envie de lui flanquer son talon dans le derrière et de le sortir du café à coup de pieds, mais puisqu'elle avait elle-même accepté le diable à sa table, elle ne pouvait plus le renvoyer dans perdre quelques plumes. Journaliste...

"Ainsi, Monsieur Debongure, vous chassez le médecin dans les cafés et lui proposez une revue de presse ?"


Odile semblait à son aise et d'humeur joviale, se permettait de plaisanter en laissant sur ses jolies lèvres un sourire chaleureux planer. Elle encourageait le journaliste à lui parler mais aussi à lui livrer ses sources. Toute en lui présentant le visage rassurant d'une femme spirituelle et la douceur d'une mère amusée, elle espérait bien tirer les vers du nez de cet infâme personnage qu'elle croyait bien plus bête qu'elle.
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Maximilien Debongure
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MessageSujet: Re: Il n'est de Bon Bec que de Paris   Mar 17 Avr - 3:47

Maximilien fut pris d’un éclat de rire. « Chasser le médecin ». Odile Lambert l’étonnait en tout point et, contre toute attente, à crescendo. Il se calma aussitôt : manifestement, elle ne le prenait pas au sérieux. Il eut l’idée de sortir de son veston son crayon et quelques feuilles ternes. Il prit le temps de tout disposer sur la table, soigneusement puis commença à tailler son crayon, avec une lame.

« Je… »

Le regard de la médecin le troublait. Son attention n’était pas sincère, il le savait. Elle l’écoutait pour mieux le cerner alors que c’était lui qui devait la cerner, et non l’inverse. Pourtant, il se sentait comme dans un piège, obligé d’entrer dans le jeu hypocrite d’Odile Lambert. Dieu sait s’il détestait l’hypocrisie.

« M’accordez-vous cet entretien, madame ? »

Il attendait qu’elle acquiesce pour leur commander des consommations. Et il savait bien qu’elle n’avait plus le choix de ce côté.
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Thalie
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MessageSujet: Re: Il n'est de Bon Bec que de Paris   Sam 25 Aoû - 8:11

Foedora Meunier, Paganini des ruelles


Tourbillon de foulards et de boucles blondes, Foedora déboula au sein du café. Elle n'eut nul regard pour les clients qui la dévisageaient - écœurés par sa tenue, fascinés par ses yeux. Le coeur battant, le souffle court d'avoir sillonné les rues, la fille des faubourgs courut jusqu'à la table occupée par nos protagonistes.

— M'dame ! V'nez vite ! Une amie qui... son enfant... Faut pas qu'elle le perde !

Dans les faubourgs les nouvelles vont vite. On aime point les docteurs, mais Lambert était une femme alors on avait davantage confiance. Elle aidait parfois les miséreux la "m'dame doc" et elle vous les saignait pas comme des porcs, elle !

L'oeil de Foedora brilla lorsque le médecin se leva, s'empressant de lui demander de la guider auprès de son amie. Une femme ne peut laisser une compagne d'infortune aux affres de l'accouchement ! Odile salua vaguement Maximilien, lui assurant qu'ils auraient leur entretien avant de partir, comme une voleuse. Oubliant même sa précieuse revue.

Spoiler:
 

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