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 Abeilles, hanneton et tutti quanti...

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Margot Chalopin
Raton valseur
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MessageSujet: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Ven 9 Aoû - 23:00

Depuis son excursion au Chat noir, peu de temps avant sa fermeture, Margot avait eu ses idées. Depuis qu'elle avait goûté à la saveur bien particulière de l'espoir et de la liberté, la jeune fille s'était vu pousser des ailes. Elle avait réussi à ruser une fois avec sa mère, alors pourquoi pas deux ou trois ou... ? La jeune fille avait donc commencé à vivre sa vie - se répétant, comme pour se donner bonne conscience, qu'il n'y avait point meilleur moyen pour trouver un jour un digne mécène ou un amoureux transi...

C'est donc selon ces dispositions qu'elle suivit la jeune Loison quand celle-ci lui proposa d'aller manger dans un endroit-surprise. La jeune fille s'était tout imaginé, surtout qu’Éléonore avait, pour l'occasion, dévoilé des talents inconnus dans l'art de l'impassibilité. Margot était en ce sens incapable de dire si la danseuse s'apprêtait à lui faire une mauvaise blague ou à lui dévoiler le paradis sur terre - un peu embêtant tout de même...

- Fais pas ta mauvaise tête !... Donne-moi un indice, au moins ! On va où, alors?
- Tu verras.

Et ainsi de suite. Margot avait fini par se dire qu'elle se rendait à un endroit merveilleux - ou du moins épatant. Elle fut donc tout naturellement déçue lorsqu'elle vit Éléonore pousser la porte d'une brasserie qui avait l'air somme toute assez classique...

- Tu rigoles ?! c'est ça ?

La réponse d’Éléonore se perdit dans le brouhaha de la salle... Toutes deux s'installèrent à une table et l'on commença à les servir. Juste à côté, deux femmes se passaient une cigarette allumée, dans un lent mouvement étudié - chorégraphié, d'une certaine façon. La conversation reprit entre les deux danseuses, roulant sur des banalités - l'on commence toujours par des banalités... quand, soudain, un bruit de vaisselle brisée les fit tressaillir. Eléonore leva les yeux vers la table d'où provenait le bruit et changea de couleur. En bredouillant quelque chose - que Margot n'entendit point - elle se leva et accourut vers une jeune fille - grande et élancée, blonde et vêtue de blanc, l'air presque trop bonne famille... - qui la fusillait du regard. Elles s'échangèrent quelques mots, piétinèrent (l'une semblait vouloir partir, l'autre y rechignait) avant de sortir brusquement, en faisant trembler la petite clochette, suspendue au-dessus de la porte. Margot était restée interdite - trop pour songer même à retenir Éléonore... qui lui avait tout de même promis de payer une part du repas...

Que faire... ? La jeune fille rougit, évitant le regard de ses voisines, se demandant si elle devait essayer de s'enfuir en courant, si elle réussirait à trouver quelqu'un qui fût prêt à l'aider ou si la maison accepterait de faire crédit... A la fois, elle priait intérieurement pour qu'une personne de connaissance vînt la tirer de ce mauvais pas et pour qu'on ne la voie pas dans un endroit dont elle devinait de plus en plus l'usage... Tout se bousculait dans sa petite tête...

C'est alors qu'elle croisa un regard qui, hélas, lui était familier. Que faire ?! Pour se donner contenance, la danseuse saisit la cuillère d'un geste volontaire (réflexe stupide, s'il en est) - quand le vin est tiré, il faut le boire, n'est-ce pas... ?
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Lise Champmézières
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MessageSujet: Re: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Dim 11 Aoû - 23:14

Louise avait demandé à partir avant l'heure, bredouillant une excuse qui n'avait rien de très convaincant mais rien de tout à fait improbable non plus - une histoire de mère malade et de petit frère à charge. La petite ouvrière, très fière d'être passée seconde main, travaillait avec zèle et talent depuis plusieurs mois ; Lise avait donné sa permission sans rechigner.

Mais, tandis que les filles mettaient un peu d'ordre dans la Maison avant de s'en aller, Lise avait surpris des plaisanteries, des gloussements, des allusions à un rendez-vous. Le plus louche, c'était tout de même Marguerite qui s'était retranchée dans un silence désapprobateur. Allons donc, qu'est-ce qui se tramait ?

Lise ayant un certain don pour soutirer les confidences, et ses ouvrières n'en ayant aucun pour les retenir, l'affaire avait été tirée au clair prestement. Ah, elle était belle, la mère souffrante ! Et le frangin à charge ! La couturière fulminait. Non seulement Louise l'avait trompée, mais en plus c'était pour aller se perdre... ! Brasserie du Hanneton, 75 rue Pigalle, chez "madame Armande". Lise ne connaissait pas l'établissement, mais elle était déterminée à en faire sortir sa fille au plus vite. Non mais... ! Elle se sentait un courage et des crocs de louve.

En pénétrant dans la salle, elle fut presque bousculée par deux jeunes filles qui sortaient précipitamment, visiblement en pleine dispute. Et, plissant les yeux pour trouver Louise, Lise se perdit malgré elle dans l'observation des femmes étranges et inquiétantes qui peuplaient les lieux - mais pouvait-on encore les appeler femmes... ?

Mal à l'aise, comme si ce qu'elle voyait portait atteinte à sa propre pudeur, Lise voulut se diriger vers la caisse et y invectiver directement la patronne. Mais elle s'immobilisa en chemin, devant une petite table où elle reconnut...

« Mademoiselle Chola... Chalopin ? »

Un peu décontenancée, un peu réprobatrice :

« Mais qu'est-ce que vous faites ici ?! »
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Margot Chalopin
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MessageSujet: Re: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Mer 14 Aoû - 2:19

Fallait-il qu'elle croisât l'une des clientes les plus influentes de sa mère... ?! Non, vraiment, le sort se fichait bien d'elle. Margot baissa les yeux, rougit au-delà du possible, et chercha quoi répondre. Du tact, du sang froid, de l'intelli...

- Euh... Voulez-vous asseoir ?

Hein ?! C'était pas vraiment c'qu'on appelait une réponse intelligente. La jeune fille lança alentours un regard d'intense panique - son oeil s'attarda à l'endroit où avait disparu Eléonore, comme si elle espérait que celle-ci réapparaîtrait soudain, comme par magie, et la tirerait de ce mauvais pas - comment ? va savoir... elle connaissait mieux l'endroit que Margot, tout de même ! La petite danseuse, sa fourchette à la main, réfléchit à ce qu'elle pourrait dire, pour sa défense. Et puis cela sortit, à peu près véritable :

- J'avais faim, j'cherchais un endroit pas cher, Eléonore m'a am'née là. Mais j'suis b'en embêtée, elle est partie, et j'ai pas d'quoi payer s'part...

Elle désigna l'assiette - fumante encore - qui lui faisait face.

- Vous en voulez un peu, ptête ? C'pas perdu comme ça, j'trouve ça triste quand c'est perdu.

Et elle adressa à Lise un regard interrogateur... profond dans son interrogation. Du genre : mais et vous, que faites-vous là... ?
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Lise Champmézières
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MessageSujet: Re: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Jeu 15 Aoû - 2:47

Ce qu'elle était godiche, celle-là... ! A chaque fois c'était pareil : Lise finissait par poser un regard à moitié désespéré sur la fille de sa blanchisseuse. Comment pouvait-elle augmenter en niaiserie à mesure que sa silhouette s'épanouissait de si belle façon ?!

« C'est triste quand c'est perdu, absolument. Et ça vaut aussi pour les filles, ce que vous dites. »

Ah, elle était encore obligée de jouer les marâtres avec cette gamine... Après un instant, Lise abandonna son air sévère et soupira.

« Bon, vous n'allez pas rester là. Suivez-moi, nous partons. »

Elle fit un pas décidé vers la porte, certaine que la jeune fille suivrait, avant de s'immobiliser et de se retourner vivement.

« Ciel, j'allais oublier Louise ! » Et un peu plus bas, en grommelant : « Est-ce que je suis bergère, moi, pour aller chercher toutes ces brebis perdues... »

Cependant les clientes de la brasserie commençaient à s'intéresser à leur duo de non-initiées - la jeune fille abandonnée devant son assiette de soupe, la femme qui ne s'asseyait pas... Autant dire que Lise évitait leur regard, comme on évite le regard d'un infirme, gêné. Pas évident de retrouver son ouvrière, dans ces conditions... Mais au fait, peut-être Louise avait-elle fui en apercevant sa patronne à la porte ? C'est décidément ce qu'il fallait croire, car la couturière ne l'apercevait nulle part... et commençait à s'énerver, furieuse de s'être attardée en vain dans un tel lieu. Ah, elle ne perdait rien pour attendre, Louise !

« Mademoiselle Chalopin ! Nous sortons. »
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Margot Chalopin
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MessageSujet: Re: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Jeu 15 Aoû - 23:43

Le temps n'avait pas rendu Madame Champmézières moins sévère. Margot se souvenait encore, avec beaucoup de honte, du savon qu'elle lui avait passé quelques mois plus tôt, parce qu'elle n'avait point goûté ses plaisanteries. Depuis, la jeune fille s'était-elle souciée du beau... ? Elle collectionnait les gravures qui lui semblaient jolies - avec une préférence pour la belle gravure en couleurs que son voisin lui avait offert un soir ; elle était sortie avec un jeune homme, sans même que celui-ci crût bon d'en profiter. Elle avait dansé, certes, fait virevolter ses jupons... Non, décidément, la jolie Margot n'avait pas la sensibilité très artiste. On n'avait pas pris le temps de lui apprendre tout cela.

C'est avec une certaine docilité qu'elle se leva à l'injonction de Madame Champmézières. La dame parlait de filles perdues et l'on ne plaisantait pas avec ces choses-là... - et assurément, leurs voisines de table semblaient particulièrement perdues. Margot la suivit donc, un peu étourdie. Elle ne put s'empêcher de répéter le nom donné par Madame Champmézières, parce qu'elle n'était pas sûre d'avoir entendu... - Louise ? - Cette Madame allait donc chercher quelqu'un ici ? C'était bien curieux, encore... Elle sembla s'attarder, cherchant sans chercher, parmi les chignons et les visages - oh, une fille en cheveux, là-bas... ! - puis elle reprit, d'un ton ferme, qui fit presque sursauter la danseuse :

« Mademoiselle Chalopin ! Nous sortons. »

- M'dame, j'veux bien moi... Mais comment j'paie, moi ? Y m'laisseront sortir, croyez ? Je... J'veux pas d'dettes dans un endroit comm'ça, moi ! Z'imaginez, que j'dois revenir ?

Et elle lança un regard lourd de sens à son interlocutrice : peut-être finalement la fille Chalopin avait-elle grandi un peu, malgré les apparences. Cependant, veillant à ne pas s'attirer les foudres de ses voisines, elle s'approcha un peu trop de Madame Champmézières pour lui glisser quelques mots - quelque chose comme " Pour sûr, les femmes qui viennent là sont pas honnêtes..." - et cela fit sourire alentours. Le problème des endroits de ce genre était qu'ils rendaient tout suspect, même la plus complète innocence.

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Lise Champmézières
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MessageSujet: Re: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Ven 16 Aoû - 21:42

Madame Champmézières avait suffisamment d'aplomb pour supporter beaucoup de choses sans rougir. Mais là, tout de même, c'était un peu trop... Aussi ne put-elle s'empêcher de faire un pas en arrière et de repousser Margot maladroitement en marmonnant « Ne me collez pas comme ça, voyons ! ». Dans quelle galère était-elle encore aller se fourrer... et avec de louables intentions, encore !

Elle se reprit néanmoins et, relevant la tête, n'hésita qu'une fraction de seconde. Evidemment, cela la consternait de devoir laisser le moindre sou dans un tel établissement. Mais elle ne pouvait ni abandonner la fille Chalopin, ni provoquer un esclandre. Sans chercher à parler bas, elle répondit à la préoccupation de Margot :

« Vous avez de quoi payer votre part, n'est-ce pas ? Alors payez-la. Je vais avancer celle de votre chipie de camarade. » Et à contrecœur, elle sortit quelques pièces qu'elle déposa sur la table, à côté de l'assiette inentamée d'Eléonore. Involontairement (?), elle eut en même temps un regard furieux en direction du comptoir où, sans doute, l'on observait la scène. « J'ai bien dit avancer, car je compte que vous me rembourserez le moindre centime. » ajouta-t-elle d'un ton qui n'admettait pas de réplique.

« Eh bien, pouvons-nous partir, cette fois ? »
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Margot Chalopin
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MessageSujet: Re: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Mar 20 Aoû - 1:42

Le petit rat semblait craindre fort les créatures du Hanneton mais, par certains aspects, les manières doucereuses de ses voisines de table étaient plus séduisantes que les bougonnements de Madame Champmézière... Pourquoi fallait-il que le chemin de la vertu et de l'honnêteté fût le moins agréable et le plus austère... ?

- Eh bien...

Margot sembla hésiter mais elle se rangea bien vite au projet de la couturière et elles se dirigèrent vers le comptoir dans le but de sortir. Tandis que Madame passait - princièrement, nous en sommes certains ! - devant la tenancière au comptoir, grosse dondon au regard vif et au sourire goguenard, heureuse visiblement de faire payer ses égarées de passage (qui dit qu'une partie du chiffre d'affaire du Hanneton ne venait pas là ?) ; bref, tandis que Madame se dirigeait vers la porte, la jeune fille réfléchissait - or il advint que certaines pensées se formulèrent tout haut.

- Je devrais plus voir Eléonore, c'est compromettant tout ça. Pour sûr, y'en a qui aiment le compromettant mais... si personne veut m'épouser après, hein, et que j'danse plus... Elle a pas été claire avec moi, elle aurait pu au moins m'dire.

Haussement d'épaules un peu triste - un peu vexé. Instinctivement, Margot s'approcha de nouveau de son interlocutrice. Ce ne fut que lorsqu'elles furent seules, dehors, qu'elle se risqua à la requête qui l'occupait le plus :

- Vous n'direz rien à ma mère, 'pas ? Je savais pas, j'vous jure !

Mais la lueur dans son regard... Etait-elle vraiment si oie blanche que cela ?
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Lise Champmézières
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MessageSujet: Re: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Mar 20 Aoû - 20:57

Margot semblait revenir à la raison - un peu.

« Excellente décision ! » commenta Lise sobrement, lorsque la gamine suggéra de ne plus fréquenter sa mauvaise camarade.

Hors de l'établissement, la couturière respira mieux. Cependant, le jour déclinait et les amateurs de plaisir nocturne commençaient à déambuler dans les rues à la recherche d'un cabaret susceptible de les apaiser. Lise frissonna. Dire que Louise était peut-être dans les parages... ! Son cœur de mère se serra.

« A votre mère ? Mais vous voulez que je la tue, votre mère ?! »

Elle fixait Margot avec une incrédulité peinée. La fille était niaise, mais peut-être pas si innocente que ça... Sans doute était-elle à l'âge où, tout en rêvant à l'autel, les jeunes filles commencent à fantasmer d'affreuses choses sur les corps et les mystérieux plaisirs que l'on peut en tirer. Ah, malheureuses sont les mamans d'adolescentes... !
Lise continuait à porter sur Margot un regard hésitant, puis se décida un peu vivement. Eh bien, quoi, il y avait peut-être encore moyen de tirer quelque chose de bon de cette enfant.

« Votre mère ne vous attend pas avant un certain temps, n'est-ce pas ? J'imagine qu'elle vous croit au travail... » Curieusement, le ton n'était pas trop sévère, cette fois. « C'est parfait, nous avons donc un peu de temps. Mais d'abord... s'éloigner d'ici. »

Elle héla un fiacre, s'y installa lestement. La portière restait ouverte, en attente. Après avoir suivi Éléonore aveuglément, fallait-il maintenant suivre la couturière sans plus y voir clair ? Hélas, c'était peut-être le prix à payer pour son silence...
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Margot Chalopin
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MessageSujet: Re: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Lun 26 Aoû - 21:01

« A votre mère ? Mais vous voulez que je la tue, votre mère ?! »

Ah, pour tout dire, le pronostic n'était pas tout à fait exact : Madame Chalopin aurait sans doute tué sa fille d'abord - avant de mourir sous le choc. Margot laissa échapper un soupir, soulagée d'apprendre que ses jours n'étaient point encore en danger... Et puis... maintenant ? Que faisaient-elles ? La jeune danseuse voyait bien que Madame Champmézières hésitait, en la dévisageant... Qu'avait-elle en tête ? Celle-ci brisa bientôt le silence un peu gêné qui s'était instauré et appela un fiacre. Devant la porte ouverte - invitation étrange, s'il en est - ce fut au tour de la jeune fille d'hésiter... Et puis - oh, pas longtemps, quelques secondes tout au plus - elle se dit qu'elle n'avait rien à perdre et qu'elle connaissait bien Madame Champmézières... Alors elle monta. Depuis la petite boîte noire du fiacre, elles entendirent distinctement le "Hue !" du cocher, et la voiture s'enfonça dans la nuit... Margot avait repoussé, d'un geste vif, les rideaux de la fenêtre, comme si elle était soucieuse qu'on ne le voie pas.

- On va où, M'dame ? demanda-t-elle bien vite. Qui c'est, Louise ? Vous la cherchez plus ?

Et derrière le ton enfantin de la question, la curiosité, presqu'insidieuse...
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Lise Champmézières
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MessageSujet: Re: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Jeu 29 Aoû - 4:23

Le fiacre filait plein sud.

« Vous verrez bien où nous allons. » répliqua Lise.

Mais on aurait dit qu'elle ne faisait plus que feindre la sévérité. En fait, elle retrouvait déjà sa belle humeur, avec cette capacité étonnante qu'elle avait de chasser les nuages pour ne vivre que sous le soleil. Même l'évocation de Louise ne lui tira qu'un haussement d'épaules :

« Louise est une petite sotte, tout comme vous. » Un temps, puis elle eut un regard très expressif : « Mais rassurez-vous, elle affrontera ma colère bien assez tôt. »

Sur ce, elle entrouvrit le rideau de son côté pour regarder au-dehors... et, soudain, frappa vigoureusement au carreau pour attirer l'attention du cocher. Celui-ci immobilisa la voiture à l'angle de deux rues et sembla attendre des instructions, surpris d'être interrompu dans son trajet. Mais Lise se retourna vers Margot et lui glissa, non sans malice :

« Nous allons faire une pause par ici... »

... avant d'ouvrir la portière, de sauter sur le trottoir et de préciser à leur chauffeur que  « ce ne serait pas long ».

Mais se trouvaient-elles vraiment à dessein au pied... d'une église ?

« Notre-Dame des lorettes » annonça Lise avec une pointe de triomphalisme. « Ça me semble tout à fait indiqué. »

Et, oui, il semblait bien qu'elle riait sous cape.

« Dépêchons, Mademoiselle, bientôt il ne sera plus l'heure de traîner dans ce quartier... »

Ouvrant le chemin d'un bras à la petite danseuse, elle l'invitait, apparemment, à aller faire montre de contrition au pied d'une statue de la Vierge qui devait (peut-être) accueillir les larmes de repentir de toutes les lorettes du secteur.
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Margot Chalopin
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MessageSujet: Re: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Mar 3 Sep - 2:10

Madame semblait avoir à cœur de laisser planer le mystère... Margot dut bien s'en accommoder t. Elle jouait doucement avec les plis de sa robe tandis que le fiacre filait dans la nuit - figure étrange de l'innocence attentive et presque consciente du cheminement qui se faisait en elle (demie vierge, en vérité, comme on l'eût appelée dans les milieux bourgeois). Cependant, Madame Champmézières se plia au jeu des questions - glissant, évasive, sur ce qui était tant important, laissant simplement deviner que sa sévérité ne disparaissait jamais longtemps. La jeune Margot se laissa aller à songer à sa propre mère qui tenait ses employées d'une main de fer - tant de jolies blanchisseuses, point encore marquées par le travail, qui s'égaraient au détour d'un chemin... Une main tendue, un regard brûlant... Les bêtises étaient si vite arrivées !

Elles s'arrêtèrent enfin, au pied d'une église. Madame Champmézières semblait fière du résultat et elle enjoignit la danseuse, d'un geste, à s'approcher de la grande Notre-dame de Lorette. La jeune fille ouvrit des yeux ronds.

- Mais vous voulez quoi, M'dame ? J'vais à confess' le dimanche, à l'église d'mon quartier. Le père Briançon est b'en gentil et pour sûr qu'j'lui racont'rai tout !

Elle fit un pas tout de même - Margot était influençable.

- C'dans deux jours, j'peux bien attendre, non ? Est-ce qu'c'est tant pêcher qu'd'aller dans un mauvais endroit par ignorance et d'le quitter tout aussi sec quand on a vu qu'c'est pas bien... ?

Et une petite dose - saupoudrée, à peine - de révolte. Enfin, après tout, que voulait-elle ?
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Lise Champmézières
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MessageSujet: Re: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Mar 3 Sep - 22:04

Evidemment, la gamine n'était pas ravie. Lise, malgré tout l'ennui que lui causait l'indiscipline de Margot - ce qu'on pouvait perdre de temps en geignements ! -, la comprenait bien. C'est pourquoi elle s'immobilisa et abandonna pour un temps son espièglerie pour répondre très sérieusement à la jeune fille... presque d'égale à égale :

« Je suis certaine que Notre Seigneur a de l'indulgence pour les péchés de sottise. Vous irez donc vous confesser, oui, c'est excellent à votre âge. »

Puis elle refit quelques pas et posa la main sur la poignée, prête à pousser la lourde porte en bois.

« Mais pour le moment, je ne vous demande pas de vous confesser à quiconque. Ecoutez... entrez simplement et restez quelques minutes. Regardez ce qui vous semble beau, simplement. Vous pouvez prier un peu, bien sûr, si vous voulez... » Elle eut un geste pour balayer la question, comme si elle était de peu d'importance. « ... mais il vous faut surtout regarder, et sentir. »

Elle ouvrit la porte, enjoignit Margot à rentrer et lui chuchota :

« Faites un petit effort... Mais ressortez dès que vous en aurez assez. Je vous assure que là où nous irons ensuite, cela vous plaira. »

Visiblement, la couturière s'improvisait maître de sagesse... et le sacré était la toute première étape, la base, le prologue et le but, peut-être. Lise n'avait-elle pas, elle-même, ressenti ses premières émotions esthétiques, émotions amoureuses en quelque sorte, sur les bancs de l'église ?

Inspiration:
 
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Margot Chalopin
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MessageSujet: Re: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Lun 9 Sep - 23:49


La jeune fille déglutit, visiblement mal à l'aise. Mais elle s'exécuta. Un petit "Bien, M'dame", l'air de dire "Je ferai de mon mieux" et elle entra dans la grande église, presque déserte à cette heure. Point de soleil pour illuminer les vitraux blancs : elle baignait dans la pénombre, à la lueur des cierges, dans l'odeur des encens. La jeune fille s'avança doucement, un peu distraite, bercée par le bruit de ses bottines sur le sol... Et puis elle s'arrêta devant un vitrail, baigné dans l'ombre. Seule la lumière de quelques becs de gaz, dehors, laissaient deviner ses formes. Elle reconnut bientôt la Vierge - cette belle et bonne Vierge qu'elle priait tant quand elle était enfant et à qui elle s'adressait encore dans ses moments de doute. Elle sourit tristement, devant sa splendeur éteinte : il eût mieux fallu pour sa foi que Madame Champmézière l'amenât de jour... ! Elle marcha encore un peu, frissonna - il faisait froid dans les églises. Elle s'arrêta - ironie du sort - devant la chapelle du Mariage et des litanies, sentit son cœur se serrer... Et puis, baissant les yeux au son des chants liturgiques, qui la raisonnaient depuis le chœur, elle pressa un peu le pas et poussa la porte.

- Voilà, Madame, j'ai fait ce que vous avez dit, murmura-t-elle.

Elle hésita à développer davantage, mais que dire, quand les mots vous manquaient, en toutes circonstances... ? On ne lui avait point donné les armes pour comprendre ces sentiments-là - qui l'étreignaient tout de même, dans une sorte de timide amertume, et qu'elle ne pouvait que fuir, un peu honteuse de ne pas savoir... Seule, timide, une lueur de tristesse au fond de son regard venait attester de sa bonne foi.
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Lise Champmézières
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MessageSujet: Re: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Jeu 12 Sep - 5:02

Pendant que Margot s'essayait à la contemplation du sacré, Lise avait été beaucoup plus terre-à-terre et s'était éloignée un instant pour aller glisser quelques mots au conducteur du fiacre. Celui-ci, bonne patte, avait effleuré sa casquette en signe d'obéissance puis s'était chargé de la course. Et la couturière avait repris sa place à la porte de l'église, cheminant lentement entre les quatre grandes colonnes de pierre.

Devant quoi pouvait s'être arrêtée la petite Chalopin ? Les peintures de la coupole, peut-être. Avait-elle ricané devant l'extase de Sainte-Thérèse ? S'était-elle émue devant l'apparition de la Vierge ? Avait-elle admiré le rose tendre des joues de la Madone, le solide petit ventre de l'Enfant Jésus, la dignité de la malade, la foi de la jeune sainte agenouillée - et les plis de sa jupe d'or ? Oui, malgré toutes les critiques qu'on avait pu en faire, cette église regorgeait de trésors. Disparates, bariolés. A la limite du bon goût, parfois. Mais c'était l'art qui se cherchait.

Ainsi songeait Lise en observant distraitement la fumée qui s'échappait de la friteuse, sur le trottoir d'en face. Là-bas, la marchande finissait sa journée en vendant des cornets de frites aux petits employés qui quittaient le travail. De temps à autre, la femme s'essuyait les mains sur son grand tablier blanc - du travail pour madame Chalopin.

Et Margot vint la retrouver, timide, tristounette. Lise la regarda un moment avec tendresse. La jeune fille avait obéi, visiblement.

Guillerette, Lise lui sourit alors et l'invita à rejoindre la voiture avec elle :

« Parfait, Mademoiselle ! Et maintenant... en route ! Je vous ai promis une autre visite. »

Et le cocher de tendre un cornet de frites à Margot : « V'là pour la d'moiselle ! »

Car un ventre plein était, quoiqu'on en dise, un préalable indispensable pour qui voulait se piquer de considérations artistiques. Or ce n'était probablement pas la cuillère de soupe que la gamine avait absorbée par bravade qui avait dû beaucoup la nourrir.

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Margot Chalopin
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MessageSujet: Re: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Dim 22 Sep - 8:11

Oh la belle surprise que voilà ! Devant le cornet de frites, un grand sourire vint illuminer le visage de la jeune danseuse. Trêve de tristesse, quand la vie vous appelait à grand pas ! Elle sauta sur le cornet de pommes de terre frites avec l'avidité d'un jeune chat affamé et bondit tout aussitôt dans le fiacre, en criant un "Merci !" venu du fond du cœur. C'était simple comme de l'amour. Et, tandis que les chevaux filaient à nouveau dans Paris, la jeune fille dévorait, ne songeant à rien. Ce n'est qu'au bout d'un moment qu'elle prit conscience des dernières paroles de Madame Champmézières... Elle se redressa, essuya ses doigts poisseux de sel sur son jupon - à moins que ce ne fût sur le fauteuil du fiacre... quelle gamine mal élevée ! - et elle demanda, soudain curieuse :

- Mais Madame, l'autre visite dont vous parlez... C'est les frites ou aut'chose ? On va où ?

Et pendant qu'elle parlait, il y eut un cahot plus fort que les autres et une frite ou deux tombèrent sur robe.

- Eh flûte ! M'voilà bien avancée ! Et maman qui va voir ça...

Quelle plaie, tout de même, cette gamine... Allait-elle pouvoir se dégrossir un peu, un jour ?

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Lise Champmézières
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MessageSujet: Re: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Mar 24 Sep - 2:59

« Les frites, ce n'est pas vraiment une visite, si ? ... »

Lise n'était pas sûre de bien comprendre ce qu'il se passait dans la tête de la jeune fille. La couturière devait d'ailleurs avoir l'air un peu perplexe. Quant à la façon dont Margot s'en sortait (ou non) avec l'huile et le sel des pommes de terre frites, Lise préféra carrément fermer les yeux. Plus exactement, elle repoussa un peu le rideau du fiacre et s'absorba dans la contemplation de la rue. La nuit tombait... Là-bas, l'allumeur faisait son circuit, perche à la main, et procédait à la mise en flamme ; les becs de gaz s'illuminaient sur son passage, comme autant de petits soleils dans le crépuscule.

Le fiacre s'immobilisa finalement boulevard Montmartre.

« Ah, nous voilà arrivées. Quelle chance, tout de même, que le musée soit ouvert après six heures ! Vous venez ? »

Le musée ?

Lise était déjà dans la rue. Elle régla leur course et se tourna résolument vers le bâtiment devant lequel on les avait déposées. Quelques personnes en sortaient, un couple entrait. Sur l'arcade, de grosses lettres annonçaient : Musée Grévin.

La couturière connaissait bien l'endroit, y venait régulièrement. Plus pour travailler qu'autre chose, en réalité, puisqu'elle avait contribué à plus d'une robe exposée. Les ouvrages la laissaient toujours étrangement frustrée, pourtant ; était-ce l'immobilité des modèles qui la chagrinaient ? Leur fixité avait quelque chose de dérangeant. Et aux yeux de Lise, la grâce était avant tout dans le mouvement.

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Margot Chalopin
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MessageSujet: Re: Abeilles, hanneton et tutti quanti...    Ven 27 Sep - 2:24

« Les frites, ce n'est pas vraiment une visite, si ? ... »

La jeune fille rougit un peu. C'était vrai, quoi... Elle allait encore passer pour une fille stupide, fallait faire plus attention !

- Non c'est vrai, M'dame, bredouilla-t-elle, confuse. J'sais pas pourquoi j'ai dit ça...

Elle termina son sachet de frites, se régalant tout de même. Après tout, les malentendus... Ca s'contrôlait pas, si ? Et puis elle put, durant le reste du trajet, se demander où pouvait bien la mener la mystérieuse Madame Champmézières... Elle le voyait bien, Margot : le fiacre gagnait les beaux quartiers, bien lumineux, les endroits de fête ! Peut-être allaient-elles faire la noce !..... ce qui serait bizarre après avoir fait escale à l'église, mais la moralité des parisiennes, en ces temps modernes... Margot s'attendait presque à débarquer au bal de l'Opéra, avec un domino parfaitement ajusté, par les bons soins de Madame la couturière quand soudain...

« Ah, nous voilà arrivées. Quelle chance, tout de même, que le musée soit ouvert après six heures ! Vous venez ? »

Ah, le musée. C'était bien aussi, oui... Elle descendit du fiacre avec lenteur, comme songeuse. Et ce qu'il y avait de triste dans cette affaire, c'était qu'elle se fût enthousiasmée comme une folle pour cette visite si elle ne s'était pas égarée dans ses chimères... Ah, les jeunes filles ! Heureusement, la déception fut de courte durée : le temps de remercier "M'dame" pour cette visite surprise, de courir à la première salle et la gamine sautillait déjà d'aise.

- Oh, M'dame, voyez ! C'est les couloirs d'la Maison, c'est là que j'travaille ! Puis ces danseuses-là, pour sûr ! j'les connais !

Et, désignant la statue de Rosita Mauri, elle glissa à Lise, à voix basse :

- Si j'peux m'permettre, elle, ils l'ont faite plus jolie sur la statue. Elle a des p'tites rides, où s'coince la poudre de riz et le teint b'en moins blanc qu'ça. Mais j'dis ça...

Etait-ce le retour des rêvasseries ? Gambadant presque d'une figure à l'autre, Margot se surprit à demander :

- 'Croyez qu'y aura ma statue ici un jour ? C'que j'aimerais ça !

Même qu'on aurait pas besoin de l'embellir, parce qu'elle serait rayonnante à souhait, 'pas... ?
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