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 "And tonight, it's trick !" [PV : Félicité]

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Esprit Saint-Thelme
Où le noir et le blanc, l'ombre et la lumière, le mal et le bien s'entremêlent et se conjuguent
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MessageSujet: "And tonight, it's trick !" [PV : Félicité]   Lun 6 Mai - 10:16

C'était assez triste : Mame Michu n'était plus en poste. Après avoir été la marraine du tout jeune Saint-Thelme lors de son arrivée en ville, et l'avoir suivi de poste en poste, de mise à pied en remerciement, sans faire mine de s'attacher à lui, mais sans vouloir confier son dossier à personne d'autre cependant, elle s'était enfin mise à la retraite ; il y avait déjà quelques années qu'elle n'y voyait plus guère, son commis lui lisait les documents et écrivait pour suppléer à sa main tremblante ; elle s'était retirée à la campagne, chez sa sœur également célibataire, formant ainsi l'un de ces charmants couples de petites vieilles au verbe acéré, à la démarche approximative, qui animent la vie d'un quartier de leurs silhouettes inséparables.

A présent, le bureau de placement était aux mains d'un individu qu'il jugeait détestable, que ce soit par pure nostalgie du bon vieux temps ou parce que le bonhomme lui faisait l'effet d'un petit colonialiste enragé, préférant valoriser la théorie plutôt que la pratique dans les relations humaines, et notamment ses relations avec lui. Lorsqu'il en sortit, sa seconde visite lui fit l'effet d'un mauvais moment, heureusement passé, mais hélas perdu. Il aurait bien mieux employé son temps à errer dans les rues comme il le faisait, sans but, depuis son arrivée en ville ; un loup errant dans les bois aurait levé plus de gibier que lui dans ce bureau qui aurait dû avoir cet objectif. Il faut dire que le fait de chercher systématiquement, dans le profil des employeurs potentiels, ce qui pouvait les déranger dans le profil particulier de ce domestique donné, était une méthode certes méticuleuse et pleine de considération, mais peu prolifique en termes de résultats.

"Ils ont des enfants. Eh bien, n'est-ce pas évident ? Vous ne pouvez pas être vu jour après jour par des enfants ! Et la dame est enceinte, y songez-vous ?"

Esprit, qui n'avait aucune envie d'assister à un accouchement et encore moins d'y aider, s'était contenté de détourner la tête et d'attendre la page suivante. Maintenant qu'il y réfléchissait à tête reposée, enfoui dans un verre de son breuvage de réconfort favori, un vague martini rouge et poisseux agrémenté d'une écorce de citron quelque peu séchée, au fond d'un bar où il savait ne jamais être dérangé, il trouvait l'attaque particulièrement injuste. Tous les valets venus se présenter pour les candidatures en question n'avaient sûrement pas la capacité d'apprendre aux enfants à lire, ou à parler l'italien, ou encore de les amuser avec des tours de cartes. Il se sentait presque offensé dans son instinct paternel, quoiqu'il se fût certainement défendu d'en posséder un avec la toute dernière énergie, si c'était précisément de cela qu'on l'avait accusé. Dans sa profession et avec son physique, on ne pouvait guère s'embarrasser de fonder une famille, et il lui restait au coin de la tête, de certaine aventure passée, une petite voix lancinante qui doutait de l'en voir un jour capable. C'est dans cet état flottant et mal embouché qu'un autre habitué le cueillit à l'improviste, et lui souffla l'une de ces tentations auxquelles on se laisse aller par paresse mal lunée, par rancune envers le Grand Plan dont on est le dindon de la farce.

Deux heures plus tard, il se campait au coin d'une ruelle voisine, modérément passante, et tâchait de se fondre dans l'ombre d'une enseigne aux grincements de mauvais aloi. Le dénommé Balugre, son compagnon d'infortune et de mauvaise action pour l'heure, engoncé dans son foulard afin de dissimulé son nez piqueté de vérole, tristement reconnaissable, faisait les cent pas un peu plus loin pour se tenir le muscle chaud, et s'apprêter à courir de toutes ses forces. Il dépliait et repliait un couteau à très vilaine mine. Saint-Thelme se faisait la réflexion qu'il en avait vu de tels sur des contrebandiers italiens, avec qui certes il avait campé sans avoir à s'en repentir, mais qui s'étaient vantés de trancher une gorge aussi sûrement que son père battait un paquet de cartes... "quand soudain," selon l'expression consacrée, un murmure sorti du foulard l'avertit : c'était elle. La femme qui s'approchait sans se douter de rien était celle qui valait à ces lieux modestes leur illustre présence. Il suffisait de lui faire une grosse peur, et elle lâcherait volontiers son bien, qui d'ailleurs n'était pas le sien à proprement parler ; ensuite, ils partageraient le butin équitablement, comme ils avaient partagé les risques. Le bref remords qu'éprouva Saint-Thelme à la voir si pimpante, si contente de sa promenade, disparut dans une vague d'appréhension et de réflexes de survie dès lors que son camarade se jeta sur la malheureuse, pointa son arme sur sa gorge, et l'entraîna vers les profondeurs ténébreuses de la ruelle.

"Ferme-lui la bouche, pendant que je la fouille."

Ce n'était pas un ton auquel on dit : plus tard. Discipliné comme s'il s'agissait de tenir un plumeau, Saint-Thelme s'appliqua à immobiliser la victime, tout en la réduisant au silence. Il était conscient de sentir un peu l'alcool, et cette proximité imposée le gênait au plus haut point, d'autant plus qu'il s'agissait d'une femme, avec laquelle il aurait naturellement respecté une distance physique bien plus importante qu'avec un homme. Mais cette crispation servait son efficacité, car elle faisait de sa poigne un véritable piège à loup. Crispation qui se transforma en terreur panique lorsqu'il constata que son complice, ayant trouvé ce qu'il cherchait, prenait la tangente. Une exclamation d'indignation lui échappa, coupée par la réponse narquoise du coquin masqué : "Moitié moitié, je te laisse la viande !" C'était décidément un bien triste sire que ce Balugre, et s'il y avait une justice au Ciel, celle de la terre lui mettrait la main dessus un jour ou l'autre, mais pas un instant Saint-Thelme ne songeait à l'y aider. C'était un troisième souvenir de son ancienne aventure : on ne fait jamais d'enfants ; on ne s'approche pas des femmes ; et on ne dit rien à la police. De sa voix la plus intimidante, il tâcha de tenir sa prisonnière en respect :

"Tenez-vous tranquille, et il ne vous sera fait aucun mal. Croyez bien que je déplore l'usage d'une telle brutalité, et que je ferai en sorte qu'elle ne dépasse pas ce que vous subissez actuellement. A présent, suivez-moi."

Son propre couteau, bien plutôt fait pour couper les pommes et dépecer les lapins sur la route, sortit de son étui pour venir piqueter timidement la taille enjuponnée de l'inconnue, derrière laquelle il s'attelait à cacher cette métallique et suspecte présence. Il ne savait pas où il pourrait bien l'emmener, mais ils ne pouvaient pas rester là. D'un instant à l'autre, un voisin sortirait sur le seuil pour fumer sa pipe, ou autre occurrence de la vie quotidienne, et il attirerait l'attention. C'était une guerre d'infiltration de tous les instants, mais l'ayant toujours vécue, il la pratiquait en virtuose... quoique sans le moindre plaisir.
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Félicité
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MessageSujet: Re: "And tonight, it's trick !" [PV : Félicité]   Lun 6 Mai - 23:37

Félicité était fière comme tout de la mission que lui avait confiée sa maîtresse. Madame Spéret s'était trouvée fort peinée, la veille, lorsque son beau collier de perles se brisa. Elle avait aussitôt mandé Félicité, qui avait parcouru la chambre de long en large à quatre pattes - scène fort cocasse lorsqu'on y songe - et qui avait rassemblé tant bien que mal tous les débris du précieux bijou. Il fut décidé qu'elle irait, d'ici quelques jours, le porter à un bijoutier fort réputé du coin, chez qui il avait fallu prendre rendez-vous, tellement la clientèle était nombreuse. A partir de ce moment, Félicité ne songea plus qu'à cette mission. Elle pensait sans cesse au chemin qu'elle emprunterait, pour le plus de sécurité possible - et pour être un petit peu vue tout de même, remplissant parfaitement cette mission délicate ; rêvait déjà à la reconnaissance et au regard pétillant de Madame Spéret devant le collier flambant neuf, à l'admiration attendrie du bijoutier devant ce petit bout de femme si honnête qui avait conservé ensemble toutes les perles, sans songer à en dérober une seule... Elle en devint presque distraite dans son labeur de tous les jours. Hélas pour elle, sa vanité la rendit imprudente. Elle ne put s'empêcher de se vanter un peu, au repas, de la responsabilité qui lui incombait, détailla le collier sous toutes ses coutures, parla de la magnificence des perles et, surtout, eut la bêtise de décrire son itinéraire dans le but de faire admirer, indirectement, sa prudente ingéniosité. Cela ne tomba point dans l'oreille d'un sourd, apparemment...

Ce jour-là, la jeune femme remplissait donc son office, empruntant son précieux itinéraire, le paquet fermement serré contre elle. Elle semblait absorbée mais n'affichait pas ouvertement qu'elle transportait quelque chose de précieux dont sa place dépendait... Elle avait travaillé l'expression devant son petit miroir plusieurs jours durant, pour ne point attirer les malfaiteurs qui, il fallait croire, poussaient dans la ville comme des champignons. Elle arrivait bientôt à sa destination, d'ailleurs... elle pressa un peu le pas. Dire que tout se passait comme pré...

Elle n'eut même pas le temps de laisser échapper un cri. On l'empoigna, on la précipita dans une petite ruelle. Elle atterrit entre les grosses mains d'un nègre qui sentait l'alcool... Ses doigts se crispèrent sur le petit paquet, en vain : on le lui arracha. Elle manqua défaillir. Les mots lui parvenaient mal, elle ne comprenait qu'à peine ce qui se passait autour d'elle. Allait-on la tuer ? Pire... ? Toute à sa détresse, elle ne songea même pas à prier le Seigneur, et elle demeurait, absolument raide, tremblant de tout son corps, tandis que des grosses mains sales la fouillaient sans ménagement. Ciel, était-ce donc possible... ?! Elle vit alors le rustre s'éloigner et saisit au vol ses paroles. Un flot de panique lui noya le cœur. Il n'allait tout de même pas la laisser aux mains du nègre... ?! Qui sait ce qu'une pareille créature... ! Elle faillit l'appeler et le supplier de rester, avant de se rappeler que c'était tout de même lui qui, au départ, s'était jetée sur elle avec un couteau... Peut-être que l'autre n'était qu'un stupide exécutant ? Peut-être pourrait-elle l'amadouer ? Il pouvait être facile d'adoucir la force...

"Tenez-vous tranquille, et il ne vous sera fait aucun mal. Croyez bien que je déplore l'usage d'une telle brutalité, et que je ferai en sorte qu'elle ne dépasse pas ce que vous subissez actuellement. A présent, suivez-moi."

... brute ?! Félicité resta interdite. Elle essaya, en une fraction de seconde, de retrouver son sang froid et de comprendre ce qu'il lui avait dit... mais la pointe du couteau pointée sur ses reins rendait la chose difficile.

- Vous... Vous me faites mal, balbutia-t-elle.

Elle gigota un peu, sans force. Tentait de rassembler assez de courage pour formuler quelque chose...

- Aucun mal, hein ? Promettez-le devant le Seigneur ! - les nègres étaient-ils chrétiens... ? - ... Je... Je fais ce que vous - ... vous ?! - dites. Mais, de grâce, lâchez-moi...

Elle avait l’œil hagard, le chignon à moitié défait et la capeline légèrement de travers... mais avec sa petite robe impeccablement mise, ses jupons bien blancs - légèrement tâchés par les mains sales du rustre et peu froissés, peut-être... mais rien de dramatique - elle ne détonnait pas encore trop dans le paysage. Et puisqu'il le fallait, elle suivrait, docile mais suppliante, vacillant à plusieurs reprises, tétanisée par la peur. Où donc allait-on l'emmener... ?!
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Esprit Saint-Thelme
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MessageSujet: Re: "And tonight, it's trick !" [PV : Félicité]   Mar 7 Mai - 3:16

L'hôtel était trop loin. D'ailleurs, le risque de croiser le gardien ou d'autres locataires était trop grand. Les rues menant aux parcs de la ville étaient trop compliquées... Seule alternative possible, l'arrière-salle recluse de son "café" pour "gentilshommes", où l'on n'abordait jamais, par étiquette locale, celui qui enfouissait le nez dans les profondeurs du liquide qu'il consommait. Quant à une femme, on se ferait sans doute des tas d'idées sur les raisons de sa présence mais on ne lui adresserait certainement pas la parole, pas dans le cadre d'une conversation construite, en tout cas. C'est avec une légère contrition que Saint-Thelme envisageait pour elle une pareille suite à leurs émotions passées. De plus, elle semblait terrifiée, et c'était une chance que ses jambes ne se soient pas déjà dérobées ; c'est qu'il n'avait pas sur lui de ces sels qui combattent l'effet défaillogène des corsets à la mode ! Enfin, la douleur qu'elle manifestait par ses protestations, même si ce n'était sans doute objectivement qu'une broutille, lui était visiblement désagréable du point de vue des sentiments. Et cela, il s'en voulait d'autant plus que la chose était malheureusement nécessaire, et se poursuivrait tant qu'ils ne seraient pas à l'abri des regards.

"Je n'y prends aucun plaisir. Mais j'aime mieux vous faire un peu mal maintenant, que devoir vous faire très mal plus tard. Je suis certain que vous comprenez."

L'assistance n'était pas encore au coude à coude, il n'était pas suffisamment tard. Des joueurs de carte, des vieux solitaires des quartiers voisins, traînaient leurs guêtres sans but de la table au bar, mais les marins de passage qui formaient l'essentiel de l'animation n'étaient pas arrivés. Le plafond était bas et lourd comme un ciel d'orage, dont il avait aussi les fumées sombres ; il ne faisait jamais froid, et l'odeur émanant des cuisines attenantes suffisait à nourrir les visiteurs qui n'avaient pas de quoi se payer une tartine. La porte se referma, l'air frais tout relatif de la rue se dissipa, et Saint-Thelme put respirer. D'un premier regard à la ronde, dressé de toute sa hauteur pour voir par-dessus les rangs avachis, il chercha de l’œil la présence du maraud qui l'avait ainsi piégé ; naturellement, personne en vue. Il rangea donc son couteau, avec la patience des ermites, et prit le bras de sa captive pour la conduire à la table dite "du coin", celle des buveurs dépressifs et autres créatures de tout acabit qui ne sont vraiment pas d'humeur à être dérangées.

"Veuillez vous asseoir. Je crois qu'ils n'ont pas de boissons convenables, mais un petit remontant vous fera du bien."

Quoi de plus embarrassant qu'un otage adulte non désiré ? Les possibilités n'étaient pas légion, il allait falloir la convaincre de tenir sa langue. Voyons, peut-être qu'un intérêt financier ferait l'affaire, mais hélas le ravisseur n'était pas en mesure de verser sa propre rançon. L'homme au tablier, mystérieux comme un bourreau des âges sombres, s'avança brusquement pour requérir de ses deux nouveaux convives les commandes qui justifieraient leur présence. Saint-Thelme opta d'office pour deux Martinis citronnés, et si la belle ne voulait pas du sien, dame, il lui trouverait de l'usage tout de même. Un clin d’œil gras du tenancier lui fit l'effet d'une étincelle de lucidité : cette fille n'avait rien à voir avec la greluche moyenne, sa présence était exceptionnelle, il aurait dû s'en vanter plus que ça... L'alibi était efficace, autant en faire son beurre, et c'est avec la conviction des acteurs dévorés par le trac qu'il passa un bras familier au cou de sa compagne imposée :

"Pas mal, hein ? Mais je crois qu'elle se contente très bien de moi pour le moment. Chut, discrétion, que dirait sa vieille mère si elle l'apprenait !"

"Et deux martinis pour les tourtereaux !"
s'esclaffa le bonhomme en détournant sa trogne rouge vers le feu des cuisines. On sourit, on jeta un coup d’œil curieux, on commenta à mi-voix, et chacun retourna à ses affaires. La cause semblait entendue.
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Félicité
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MessageSujet: Re: "And tonight, it's trick !" [PV : Félicité]   Sam 11 Mai - 6:20

Et il l'emmena en effet... Félicité avait mis une sourdine à son grelot, comme on disait parmi les domestiques... Comment pouvait-elle trouver la force de dire quoi que ce soit ? Elle luttait déjà pour ne point défaillir et, plus d'une fois, ses jambes manquèrent de se dérober sous elle... Elle hocha simplement la tête – oui ? non ? un peu des deux... – et se laissa mener. Le contact de cet inconnu la répugnait.

"... Je suis certain que vous comprenez."

Eh bien non, elle ne comprenait pas du tout. Il eût suffi de lui demander sa parole, et elle n'aurait point rompu son serment. Cela ne se voyait-il pas à son air, à son visage ? C'était bon pour les gens de peu et les voyous d'être sans honneur... Tandis que notre bonne nourrissait son ressentiment et son orgueil – seule ressource pour oublier sa peur, son ravisseur poussa la porte d'un bar d'aspect misérable... Elle ralentit, traîna des pieds, voulut s'arrêter, mais l'aiguillon du couteau était toujours là et, avec une mine de martyre, la jeune femme fut bien obligée d'obtempérer. Elle ne put retenir, cependant, une remarque :

-- Sachez que je ne fréquente pas ce genre d'endroits... et que je ne bois pas ce genre de choses, siffla-t-elle avec un air blessé.

Mais le pire était à venir... Elle tressaillit lorsque l'homme passa un bras autour d'elle et prétexta qu'elle était sa conquête. Garda le silence, plus morte que vive. Tout s'emballait à nouveau dans sa tête, et les pensées qui roulaient dans son pauvre esprit commençaient à changer de nature. Elle ne s'était d'abord pas demandé ce que dirait sa maîtresse du vol du collier – elle se croyait assez fiable pour inspirer confiance à Mme Spéret et éviter le renvoi... Mais maintenant ?! Et si on l'avait vue traiter avec un nègre, celui-là même qui avait participé au vol du collier ? Si l'on apprenait ses brutales vantardises... ?!

"Chut, discrétion, que dirait sa vieille mère si elle l'apprenait !"

Félicité éclata alors en sanglots. De grosses larmes roulaient sur ses joues rondes, rougies par la honte... C'était assez à propos avec ce que venait de dire son ravisseur mais évitons de dire qu'elle apportait de l'eau à son moulin, cela l'eût mortifiée. Et elle pleurait, pleurait, sans même voir son verre, sans remarquer les moqueries alentours, sans plus rien entendre. Fichue, elle était bien fichue, n'est-ce pas... ? Elle s'exclama :

- Ah, vous n'aviez pas le choix, n'est-ce pas... ! Et cela ne vous fait rien de ruiner la vie d'une jeune fille pauvre mais honnête, qui dois se battre chaque jour pour gagner son pain...!

En faire trop, Félicité ? Oui et non : on ne tolérait rien de sa femme de chambre – les domestiques sont si peu fiables de nos jours... et au moindre faux pas, on préférait trouver une jeune femme plus honnête, plus sage, moins menteuse – plus parfaite, en un mot – sans se soucier du sort de la précédente. Si les propos de ce voyou parvenaient aux oreilles des autres domestiques de la maison ou des maîtres, c'en était fini de la réputation de Félicité... Et l'on sait ce que deviennent les filles sans réputation, de nos jours... La jeune fille eut un frisson. Elle pleurait toujours, essuyant ses larmes au fur et à mesure, dans un geste maladroit, et réprimant tant bien que mal ses hoquets... Et dans un petit coin de son cœur, elle se promit, sans bien s'expliquer pourquoi, que si elle sortait vivante de cette affaire, elle se ferait nonne...
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Esprit Saint-Thelme
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MessageSujet: Re: "And tonight, it's trick !" [PV : Félicité]   Dim 12 Mai - 10:14

"Cela me mortifie, croyez-le ou non ; mais vous apprendrez qu'on ne reste pas honnête bien longtemps, lorsqu'on est réellement pauvre. Ou plutôt, j'espère que vous ne l'apprendrez jamais. Ne pleurez pas, voyons : nous sommes ici pour trouver un arrangement entre adultes."

C'était à voir. Esprit se sentait l'âme d'un grand méchant loup, tant son sourire semblait la terrifier, et il se rappela qu'il avait toutes ses dents et qu'elles luisaient sans doute d'un éclat inquiétant sous cet éclairage rasant, rougeâtre... il cessa donc de sourire. Dommage : la pauvre enfant était franche et presque candide, elle lui faisait la morale avec une bonne volonté touchante, celle d'une institutrice sûre de son bon droit ; et il aurait préféré être un petit garçon qui a fait une bêtise, et qui n'a plus désormais, pris la main dans le sac, qu'à se faire pardonner. Mais la vie était devenue bien plus compliquée à présent. Et il allait falloir l'expliquer à cette vertueuse institutrice offensée... sans la faire pleurer comme une petite fille.

Périlleux exercice ; non pas sans filet, puisqu'il était sur son terrain, mais s'il la conservait en ces lieux trop longtemps, on partirait à sa recherche, ce qui équivaudrait de son point de vue à une traque. Le martini arrivait à point pour lui donner le courage de sauter le pas. En revanche, il balaya d'un revers agacé de la main le geste qu'eut le serveur pour caresser au passage l'épaule de sa voisine. Esprit voyait le mal partout, tant il était nerveux - il n'avait peut-être pas tort, étant donné l'endroit.

Tort ou raison, l'alcool qu'il ingérait sans reprendre son souffle vint renforcer cette impression latente de danser sur la corde raide, cette nécessité d'être prudent. Et même prudent envers l'alcool : s'il en buvait trop, il savait que dans son vertige, il verrait danser au bout d'une corde tout aussi raide, mais verticale, une silhouette familière sortie du fond de ses souvenirs. Et honnêtement, s'il pouvait encore décemment utiliser un tel terme... il n'y tenait pas. Le ton de son exposé se fit professionnel : cela, plus que la sympathie, aurait peut-être le pouvoir de rassurer son invitée surprise.

"Mon complice m'a entraîné dans cette aventure. Il m'avait assuré qu'aucun mal ne vous serait fait, que j'en serais maître. Mais si vous sortez libre, rien ne me garantit que vous n'irez pas me dénoncer aussitôt. Et même si je ne suis pas personnellement soupçonné, personne ne m'engagera si un malfrat présentant mon signalement est placardé sur les affiches à travers la ville. Je veux retrouver un travail honnête, donc, j'ai besoin d'une garantie. Faites marcher votre imagination."

Elle semblait trop perdue pour qu'il la soupçonne de vouloir à son tour l'embobiner. Bien sûr, elle avait le potentiel de perfidie des filles d'Eve, et peut-être avait-elle appris, pour survivre, à cacher sa force sous ses larmes ; peut-être réfléchissait-elle au moyen de le perdre, et chaque sanglot était-il un sanglot de rage meurtrière ; mais les chances étaient si minces qu'il lui accordait le bénéfice du doute. Une actrice n'aurait pu feindre un tel état de nerfs ; une actrice aurait surjoué. Elle avait réellement peur, et la peur guiderait ses pensées vers ce qui lui importait le plus au monde - ce qui constituerait la meilleure garantie. Quels que soient les premiers mots qu'elle prononcerait, ce serait la piste à suivre pour se sortir de cette détestable position.

Tout entier à sa proie attaché, il ne prêtait pas garde à la conversation de deux gaillards désœuvrés un peu plus loin, qui ne perdaient pas une miette de leur mimique, pariaient sur la déconfiture de l'amant au visage ambré, et se défiaient l'un l'autre à qui ramasserait la mise, à savoir, profiterait des chagrins de la rupture pour attendrir la demoiselle et s'attirer ses faveurs. Pour l'heure, ils tenaient leurs distances. Aucun des tourtereaux n'avait encore fait mine de se lever pour planter là son alter ego déconfit ; et l'un des verres était encore plein.
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Félicité
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MessageSujet: Re: "And tonight, it's trick !" [PV : Félicité]   Mar 14 Mai - 3:22

"Vous apprendrez qu'on ne reste pas honnête bien longtemps, lorsqu'on est réellement pauvre."

La phrase la frappa au cœur plus sûrement qu'un coup de poignard. Étourdie, elle accusa le coup, en silence. Elle voulait protester, arguer qu'il y avait toujours un moyen de s'en sortir sans compromission ni péché... mais sa situation actuelle démentait ses propos. Elle sécha doucement ses larmes, hoquetant comme une petite fille.

- Un... arrangement ? balbutia-t-elle.

Elle eut la présence d'esprit de remarquer le geste défensif que son ravisseur eut à son égard. Elle songea, cette fois-ci, à l'interpréter autrement et à n'y plus voir le simple réflexe d'un prédateur animal soucieux de protéger sa proie. Était-il possible qu'il ait voulu la protéger... ? La jeune femme frissonna et, par réflexe, saisit le verre, s'y cramponna comme si elle craignait d'être aspirée dans les profondeurs de l'Enfer, et elle écouta...

- Je... Je ne sais pas, répondit-il enfin, d'une voix blanche.

Elle lâcha le verre, sans boire une seule gorgée.

- J'ai besoin de quelque chose aussi, vous voyez bien... Je resterai honnête, n'en déplaise au monde. Dussé-je tout sacrifier pour cela ! Cependant...

Elle baissa les yeux et ses joues rosirent, sous la trace des larmes.

- Je sais aussi qu'il faut parfois passer par quelques péchés véniels pour se préserver des catastrophes. Nous... Les gens de peu ne peuvent pas tout dire, ils le paieraient trop cher... - Ses mains se nouèrent, tandis que sa langue se déliait, doucement, tandis qu'elle se rassurait un peu - j'avais préparé une justification, mais hélas... - elle jeta à son ravisseur un regard piteux - je ne puis dire que vous êtes mon cousin arrivé tout droit de Normandie...

La tête lui tourna un peu et, pour se donner une contenance, attrapa le verre et en but une gorgée. Ses yeux papillonnèrent et elle réprima une grimace - qu'avait-elle donc fait... ?!

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MessageSujet: Re: "And tonight, it's trick !" [PV : Félicité]   Mer 15 Mai - 8:44

"Ma mère était Savoyarde, et vous ressemblait assez, mais cela ne prendra pas... Nous pouvons toujours accuser mon compère. Je l'ai vu à visage découvert, après tout. Mais cela me chiffonne. Jouer à Dieu avec le destin d'un autre... Tss."

Agité, mécontent, son verre vide devenu inutile entre ses mains, Esprit se leva et se rendit au bar afin de commander une bouteille. Il n'arrivait pas à réfléchir. La présence d'une jeune dame de relative qualité à ses côtés le mettait extrêmement mal à l'aise, elle était dans un état qu'il ne supportait guère, et la perspective d'en être et d'en rester la cause le paralysait d'autant plus. C'était un crime qu'il avait commis, comment pouvait-il en chercher la solution de facilité ? Peut-être qu'être pris et puni était tout ce qu'il méritait en fin de compte. L'engourdissement de la boisson l'aiderait à lutter contre ses idées noires, et puisque la demoiselle consommait sa propre commande, il ne pouvait décemment la lui arracher.

Dès qu'il s'écarta de la table, les rieurs qui les observaient firent un mouvement pour s'installer à sa place. Il leur tournait le dos, et ne s'en aperçut que lorsqu'ils furent assis, l'un sur son tabouret, l'autre sur le bord de la table, tous deux positionnés de manière à intimider la jeune femme de leur stature, comme deux serpents convergeant vers un innocent écureuil. Ils se faisaient maladroitement concurrence, d'ailleurs ; l'un d'eux faisait mine de s'intéresser à sa proie, demandant son prénom, pourquoi elle pleurait ainsi, et l'autre tentait de placer une blague plus ou moins spirituelle pour la ragaillardir, peu soucieux d'être entendu par l'objet de cette blague, à savoir Esprit lui-même. Ce dernier fit signe au patron d'attendre. Inutile de commander une boisson s'il était en situation de conflit.

"Madame est accompagnée," jeta-t-il avec le dédain des vrais majordomes de bonne famille, revenant couver de son regard ténébreux l'ensemble de la scène. Il savait très bien qu'il n'avait pas les moyens physiques ou psychologiques d'endurer un affrontement réel, et c'est pourquoi il se composait l'attitude la plus menaçante possible, afin d'éviter les suites.

"Oui, eh bien on va nous la prêter gentiment, on veut juste lui faire un brin de conversation. Elle est libre, non ? Tu l'as pas achetée au marché ?" Un rire gras masqua la légère nervosité des intrus ; celui qui se tenait sur le bord de la table s'était levé. Esprit se sentit en position de supériorité par rapport à celui-là, et s'avança tranquillement dans sa direction, de plus en plus soulagé de le voir imperceptiblement reculer. Afin de manifester son retour physique sur la scène, il s'assit à son tour sur le rebord de la table, précisément à l'emplacement que l'importun venait d'abandonner.

L'autre gaillard, cependant, ne bronchait guère. Ce serait plus tendu de son côté. Esprit allait avoir besoin de l'appui de la jeune inconnue. Elle n'était peut-être pas en état, mais il allait néanmoins falloir se surpasser. Esprit lui tendit la main, et fixa son regard sur elle. S'il faisait abstraction des malfaisants personnages qui rôdaient autour d'eux comme une volée de vautours, peut-être disparaîtraient-ils en fumée...

"Ma cousine Isabelle compte sur moi pour la défendre lorsque je suis de passage en France, et c'est bien ce que j'ai l'intention de faire." Esprit connaissait l'imagination de ses contemporains. Donner ainsi quelques indices fantasques, puis laisser travailler cette force souterraine à sa place, était parfois le meilleur moyen de se rendre plus impressionnant, sans avoir beaucoup d'effort à fournir.
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MessageSujet: Re: "And tonight, it's trick !" [PV : Félicité]   Ven 17 Mai - 7:58

Devait-on s'encombrer de morale auprès de ceux qui ne s'en souciaient guère ? Félicité esquissa un geste pour contredire son vis à vis, mais quelque chose la retint. Oh si cela ne tenait qu'à elle, elle l'aurait dénoncé sans faire de chichis : qui s'attaque à la vertu et à l'honnêteté d'une pauvre jeune femme et la laisse aux mains d'un inconnu - somme toute pas si mal attentionné, mais comment pouvait-il le savoir, hein ?! - ne méritait pas vraiment l'indulgence. Aussi eût-elle volontiers joué à Dieu avec son destin si cela lui était possible : percevoir les nuances complexes des questions morales n'était pas forcément à la portée de son esprit simple ébloui par l'ambition et le reste... Elle n'eut cependant pas le temps d'exprimer ses arguments en faveur d'une telle solution, car son ravisseur, qui correspondait de moins en moins à l'image qu'elle se faisait du criminel sans scrupule se dirigea vers le bar. La jeune femme ne pensa qu'à une seule chose : s'enfu...

Deux hommes lui barrèrent presque aussitôt le chemin et l'entourèrent de leurs quolibets. Terrifiée, elle émit un petit couinement de souris et se prostra dans son silence. Elle se contentait de faire "non" de la tête, l’œil baissé, la bouche entrouverte, comme une fillette terrifiée ou une folle de la Salpêtrière... Elle fut presque soulagée de voir le nègre revenir et, imperceptiblement, se rapprocha de lui, comme si elle souhaitait disparaître dans son ombre... Elle eut un petit cri d'indignation à la réponse des malandrins, une larme naissait doucement au coin de son œil mais - heureusement pour elle ! - son ravisseur avait conservé son sang froid.

"Ma cousine Isabelle compte sur moi pour la défendre lorsque je suis de passage en France, et c'est bien ce que j'ai l'intention de faire."

Elle se leva en tremblant, hochant la tête. Qu'importe l'infamie du métissage... ! Elle devait appuyer la thèse, donner corps au mensonge.

- Tout à fait. Et Amédée a toujours honoré sa promesse, je n'ai jamais eu à me plaindre de lui.

Elle regarda autour d'elle, visiblement paniquée. Mais comment expliquer les larmes, ses velléités de fuite, sa prostration du début ? Comment un rejet si explicite d'"Amédée" pouvait-il se muer en une confiance aveugle ? Les mauvaises gens n'étaient pas toujours stupides... Saisie de panique, la jeune femme prit le verre de Martini et le termina d'une traite. Elle devait s'en sortir, blanche comme neige............ Et si, pour cela, il fallait se traîner soi-même dans la boue et ternir son image, rien qu'un instant ? Elle ajouta, mal assurée :

- C'est mon cousin, tout à fait ! Il... me protège pendant mon jour de sortie. Et puis je retourne au ...

Un temps d'hésitation, léger : la crainte de dire quelque chose d'irréversible.

- A la maison de soin... Salpêtrière. Les docteurs vérifient que tout a été bien.

Tremblement compulsif. L'avantage était que Félicité-Isabelle n'avait pas réellement besoin de simuler pour avoir l'air perturbée... La jeune femme jeta alors un regard désespéré à son ravisseur : celui-ci semblait avoir assez d'esprit pour étayer le mensonge... et elle se tut, jouant son sort sur ce coupé de dé... C'était littéralement de la folie.
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MessageSujet: Re: "And tonight, it's trick !" [PV : Félicité]   Ven 17 Mai - 11:26

Amédée, seigneur dieu du ciel ! Il avait choisi un joli prénom, lui, pourtant ! Celui sur lequel sa nouvelle cousine avait jeté son dévolu rappelait désagréablement un certain petit singe savant en perruque poudrée, spectacle malsain qui n'invitait pas à l'incarnation, fût-ce pour une minute. Mais il fallait bien jouer le jeu, quelles que soient les cartes, car la mise commençait à grossir : les tablées voisines, tirées de leur apathie, tournaient des yeux vitreux dans leur direction. De là à se hisser debout pour intervenir, il n'y avait qu'un pas, et l'expérience avait appris au majordome que c'était rarement en sa faveur.

"Faites attention," se vengea-t-il néanmoins avec un tantinet de mesquinerie, "quand elle a bu, parfois elle a ses crises. Vous allez me la fâcher."

Pour être une mauvaise menteuse, la demoiselle n'en était pas moins une actrice intéressante. Il faut dire qu'elle avait choisi un rôle dans lequel les maladresses étaient des coups de maître, et les fautes d'élocution ne rendaient que plus crédible. D'ailleurs, le comparse timide n'avait de toute évidence aucun intérêt à la séduction d'une faible d'esprit ; si se jouer d'une crédule chagrinée ne lui avait posé aucun problème de conscience, la perspective de dompter une folle lui répugnait visiblement. Taciturne, mais le regard intense, son compagnon semblait moins aisé à déraciner. Ils étaient deux, dont une faible femme ; les ennemis étaient deux, dont un en déroute ; la partie pouvait se gagner. Résolument, Saint-Thelme planta son regard, qu'il espérait ténébreux à souhait, dans celui de son vis-à-vis déterminé, laissant à sa cousine dérangée le soin d'effrayer l'autre individu tout à loisir.

"Parlons affaires, Amédée," jeta le gredin d'une voix brève, comme s'il tenait à ne pas baisser le ton, mais était néanmoins gêné d'être entendu. "Tu veux bien gagner un franc ? Ta cousine, elle a la cheminée de guingois, qui ira écouter ce qu'elle raconte ? Une minute dans la remise, un franc. Moi, marchander, ça me met en appétit."

Oui, Amédée voulait bien gagner un franc. Certes, son problème de témoignage aux autorités disparaissait s'il livrait sa captive aux loups. Bien entendu, personne n'en saurait rien. Mais l'indignation qui s'éleva dans son âme en cet instant ne lui laissait même pas la possibilité d'envisager cette raisonnable solution. Il ne pouvait rétorquer que d'une seule manière : en tirant, lentement, sans un mot, son vieux couteau du fourreau de cuir à sa ceinture, sans détourner une seconde le regard de celui de l'adversaire. La salle se figea un peu, sur ce coup-là. Tout pouvait très vite déraper dans la cohue générale, et la majorité des personnes présentes y laisseraient des molaires. A la réflexion, monsieur n'était pas si affamé que cela. Un dernier regard torve à la jolie fille aux yeux rouges, un rictus qui découvrait les canines, et entraînant son camarade défait, le meneur tourna les talons. Il trouverait bien à se soulager pour un franc dans de moins périlleuses conditions, dame, c'était pourtant bien peu demander !

A n'en pas douter, le patron de l'établissement se serait bien gardé d'intervenir. Néanmoins, dès que l'ambiance fut retombée, il surgit à côté de la table et plaça devant "Amédée et Isabelle" un couple de verres très pleins, avec les compliments de la maison. Esprit se sentait prêt à s'évanouir. Il s'assit brusquement et considéra son verre comme un objet mystique, le temps de recouvrer son sang-froid, du moins le nécessaire pour avancer sa main et saisir le miraculeux contenant. Il était si tendu que le simple fait de bouger lui semblait un risque surhumain, capable de déclencher les feux de l'Enfer. Il avait horreur de ce genre de démonstrations, comme certains ont horreur du cheval, des hauteurs, ou de la natation en eau trouble.

"...Amédée, vraiment."
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MessageSujet: Re: "And tonight, it's trick !" [PV : Félicité]   Lun 20 Mai - 21:38

"Faites attention, quand elle a bu, parfois elle a ses crises. Vous allez me la fâcher."

La bouche de la jeune femme forma un "O" parfait - d'indignation et de surprise. Assurément, cela servait le mensonge mais était-on obligé de faire du zèle... ? Un instant, pourtant, Félicité se sentit sauvée : l'un des deux hommes semblait déjà vouloir prendre ses distances... mais son bonheur fut de courte durée. Elle reprit bien vite son air d'indignée et jeta un regard angoissé à "Amédée". Il n'allait pas, tout de même... ?! La panique revint, insidieuse, lui soulever le cœur - elle eut un hoquet. Heureusement pour elle, la petite bonne était sans doute tombée sur le seul ravisseur de jeune femme avec une conscience et des scrupules. D'ailleurs, il était une personne sur laquelle le subtil jeu d'intimidation d'"Amédée" fonctionnait parfaitement : c'était bien Félicité elle-même ! Elle poussa même un petit cri ridicule - le genre à moitié retenu - lorsqu'il sortit son couteau. Encore quelque chose à mettre sur le compte de la démence... Par chance, le deuxième homme rebroussa chemin à son tour. Cela semblait d'ailleurs agréer au patron. La jeune femme remercia celui-ci d'un signe de tête - vieux réflexe - quand il apporta les verres et elle s'abîma dans la contemplation de son propre verre - elle aussi... Elle ne remarqua pas vraiment la nervosité de son ravisseur, tout simplement parce qu'elle était dans le même état.

- Amédée, vraiment.

Félicité répondit d'abord par un petit regard désolé.

- C'est que vous me faisiez tellement peur... J'ai toujours trouvé qu'Amédée était un prénom sympathique, cela me rassurait.

Elle rougit un peu.

- Qu'auriez-vous préféré ?

Et, tremblante, elle poussa le verre vers lui, dans un geste de renoncement timide. Elle ne savait pas vraiment comment le remercier de l'avoir protégée ainsi - commençait à reprendre un peu confiance, après avoir échappé à la catastrophe plusieurs fois de suite. La jeune femme poussa un soupir lourd de sanglots.

- ... Merci.

Et le mot sortit, simple et dépouillé. Elle ne parvint pas à en dire davantage - trop d'émotions d'un coup, vraiment trop...
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MessageSujet: Re: "And tonight, it's trick !" [PV : Félicité]   Sam 13 Juil - 6:03

Spoiler:
 




    Gaspard était en balade, comme toujours avec son parapluie. L'homme avait fait son entrée dans l'établissement et alors que le patron lui lançait un regard suspicieux, déposa des pièces sur le comptoir.

    — J'ai d'quoi payer pour un verre. Servez !


    Le patron fit disparaitre les pièces, les remplaçant par un verre bien rempli. Gaspard le prit avec un grand sourire et chercha une chaise libre. Son choix se porta sur la table occupée par Félicité et Esprit. Loin de broncher devant la couleur de ce dernier, Gaspard avança directement vers lui.
— 'xcusez que j'm'assoie. Les aut'gens ont pas l'air d'humeur.

Gaspard tira la chaise avec son parapluie pour s'y asseoir. L'homme but une gorgée, puis se tourna d'un bloc vers Félicité.

— Devriez pas être là mamzelle. Serait bon pour vous de rentrer chez vous.

Avait-il compris que cette demoiselle était bien trop pure pour se trouver dans un tel lieu, avec une telle compagnie ?

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MessageSujet: Re: "And tonight, it's trick !" [PV : Félicité]   Jeu 8 Aoû - 23:30

Et voilà qu'un vieil homme, fort crasseux sous son élégance - à moins que ce ne fût l'inverse... ? - s'installait à leur table ! Seigneur, ce qu'ils étaient courtisés... Cependant, les paroles du bonhomme arrachèrent un petit cri à la pauvre jeune femme. Piquant un fard, elle se leva - s'empêtrant un peu dans ses robes - elle fit un pas vers la sortie puis elle s'arrêta, interdite :

- Mais je ne peux plus retourner chez ma maîtresse, que vais-je lui dire... ?!

Une larme coula sur sa joue, nerveusement...

- ... Je... Je lui expliquerai. Je ne pourrai pas la rembourser si elle l'exige... - S'adressant à Esprit, avec soudain une rancœur écrasante dans le regard - Faites faire de la prison aux pauvres gens honnêtes... Et puis...- Petite courbette - Merci Monsieur, vous avez raison, je ne devrais pas être là...

Et elle partit en courant, sans bien savoir où elle allait...
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MessageSujet: Re: "And tonight, it's trick !" [PV : Félicité]   Sam 10 Aoû - 2:55

Pauvre oie blanche victime de noirs corbeaux. Jamais le collier de sa maîtresse ne fut retrouvé, pas même une seule perle. Félicité eut beau expliquer ce qui lui était advenu, la vérité sur l'affaire, on l'avait vu en compagnie d'un nègre. Et ce dans un lieu de vice où les seules femmes présentes n'ont aucune vertu.

Puis les faits ne jugeaient pas en la faveur de la domestique; elle ne pouvait pas même donner le nom de ce nègre auprès duquel on aurait pu s'informer. La rumeur gagna contre la vérité. Félicité dut quitter la demeure des Spéret; la maitresse de maison ne pouvait conserver chez elle une domestique qui pouvait la voler, et avait de mauvaises fréquentations.

"Vous m'avez bien déçu" furent les dernières paroles accordées à Félicité par Mme Spéret, lors de leur ultime entrevue.

Pauvre oie blanche jetée dans la fosse aux lions qu'est Paris.

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"And tonight, it's trick !" [PV : Félicité]

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