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 Voyage au bout de la nuit

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Jean de Fréneuse
J'ai bu le lait divin que versent les nuits blanches
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Messages : 305

MessageSujet: Voyage au bout de la nuit   Ven 8 Fév - 5:41

Cela faisait maintenant presque un an qu'une idée idiote lui trottait dans la tête - depuis l'explosion du d'Harcourt, depuis sa convalescence forcée, depuis la drôle de conversation qu'il avait eue avec Charles-Armand alors qu'il était cloué au lit ... Par la suite, Jean avait eu l'occasion de réfléchir à ses pratiques ... et à la nécessité de rompre avec elles, au moins en partie, maintenant qu'il était entré dans l'état respectable du mariage. Pour sa défense, Fréneuse avait bien songé à ses renoncements - il n'y avait même plus pensé pendant un temps, séduit qu'il était par la nouveauté de sa situation. Et puis un soir qu'il était malade - cela arrive, même aux meilleurs... - il s'était rappelé cette conversation, et s'était dit que ce frisson particulier qu'il ressentait, à errer dans les lieux de plaisir, lui manquait déjà ... Il commença à élaborer son plan.

Il le mit à exécution dès qu'il fut rétabli. Les buts étaient multiples : servir ses sombres desseins - rien que ça - mais aussi, et surtout, entreprendre un petit pèlerinage nostalgique. Aussi quand sa douce épouse lui demanda-t-elle où il comptait passer la soirée, en ce 30 mars 1897, il lui avait répondu le plus naturellement du monde : " A une messe, n'importe laquelle. C'est une forme de piété, cherche pas." et ce n'était, à y bien songer, pas tout à fait faux... Il sourit à ses recommandations gentillettes, l'embrassa sur le front et partit chez le vicomte de Lonsay. Celui-ci, quelques jours plus tôt - usons et abusons de Flashbacks ! - avait reçu une proposition enthousiaste de Jean, qui lui proposait une virée en automobile. Rien de très sportif : ils ne devaient se rendre qu'au Vénitien, où Jean avait évidemment réservé une table. Et de fait, si le vicomte avait songé à vérifier - ne lui soupçonnons point trop de naïveté, une table était effectivement réservée au nom de Fréneuse. Soit.

Cependant, lorsque Jean se présenta chez Charles-Armand, c'était bien dans un fiacre tout ce qu'il y a de plus ordinaire qu'il était venu. Il salua son ami et s'expliqua, d'un air prétendument contrit, profondément amusé :

- Bonsoir, Charles-Armand ! Contretemps bien décevant, hélas...Mon automobile n'avait pas de moteur, j'ai dû y faire attacher des chevaux. Mais allons-y, ne nous mettons pas en retard !

Cet empressement-même était suspect... Les deux hommes s'installèrent dans le fiacre et se dirigèrent lentement vers ... Vers quoi, d'ailleurs ? Ce n'étaient pas les quartiers de l'Opéra ?! Hilare, Jean se tourna vers Charles-Armand et semblait attendre que la tempête se déchaîne...


Dernière édition par Jean de Fréneuse le Lun 11 Fév - 22:22, édité 1 fois
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Charles-Armand de Lonsay
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MessageSujet: Re: Voyage au bout de la nuit   Sam 9 Fév - 2:39

Entré dans la voiture, le vicomte de Lonsay se demanda quand il aurait dû commencer à avoir des doutes légitimes. Au moment où Fréneuse lui avait proposé d'aller faire une promenade en automobile ? Non, ça, c'était encore tout à fait acceptable. Au moment où il lui avait proposé le Vénitien en guise de destination, alors que tout bien considéré, on pouvait y aller tout aussi rapidement à cheval, voire à pied ? Peut-être... mais tout bien considéré, ça n'en restait pas moins plausible...

Non, le moment où il aurait dû commencer à avoir des doutes, c'est en voyant Fréneuse arriver en fiacre. D'accord, Fréneuse prenait souvent le fiacre... Dieu seul sait pourquoi, d'ailleurs, étant donné qu'il possédait une voiture personnelle nettement plus distinguée. Le goût de s'encanailler, sans doute. Allez savoir pourquoi le vicomte était tout de même descendu dans la rue. La politesse, sans doute, ou peut-être une dernière parcelle de naïveté... Pourtant, il aurait dû avoir des doutes, nom d'un chien ! Allait-on au Vénitien habillé de la sorte ? Fréneuse ne s'était certes pas mis sur son trente-et-un, bien au contraire !

Récapitulons. Un Fréneuse en tenue aux limites de l'acceptable venait le chercher dans un fiacre miséreux pour l'emmener au Vénitien.

Il y avait comme une erreur quelque part dans l'équation... non ?

Mais le vicomte ne s'en rendit compte qu'une fois embarqué. Jusqu'alors, une espèce de voile de crétinité profonde s'était abattu sur ses yeux et l'avait empêché de voir ce qui l'attendait : on appelait ça l'espoir, voyez-vous... Sauf qu'il n'avait absolument plus la moindre raison de croire en la parole de Fréneuse depuis des années. Le sombre imbécile face à lui s'effondrait de rire devant sa mine à la fois blasée et déconfite. Un instant, le vicomte eut envie de lui dire ses quatre vérités, mais combien de fois ne l'avait-il pas fait en vain ? Les yeux brillants de fureur contenue, le vicomte respira le plus lentement possible, tentant de se calmer. Après tout, il était seul responsable de sa mésaventure, ne s'étant pas méfié. Renart et Ysengrin.

"Je suppose que je dois en rire et m'en accommoder ?"

Question purement rhétorique. Au moins était-il satisfait d'avoir retrouvé son ton froid et posé en si peu de temps. L'habitude, sans doute. Au moins ne donnait-il pas à Fréneuse l'occasion de le voir en colère... un spectacle qu'il trouverait jouissif, à n'en pas douter.

"Maintenant que tu t'es cordialement payé ma tête, puis-je savoir où nous allons ?"

Disant cela, un sombre pressentiment lui étreignit le coeur. Et s'il l'emmenait... , là où il allait si souvent il fut un temps... Dans ces bouges infâmes du fin fond de quartiers aussi douteux que Montmartre... Voilà qui pourrait expliquer son accoutrement ridicule... Dire que lui-même était habillé avec nettement plus d'élégance... comme s'il allait dîner au Vénitien... Mais il voulait le perdre dans un coupe-gorge, ou ?...

"Oh non..." soupira-t-il, subitement blême. Finalement, il n'avait pas réussi à garder toute sa réserve, on dirait...
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Jean de Fréneuse
J'ai bu le lait divin que versent les nuits blanches
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MessageSujet: Re: Voyage au bout de la nuit   Lun 11 Fév - 22:46

    " Je suppose que je dois en rire et m'en accommoder ? "

- Quelque chose comme ça, oui, répliqua Fréneuse, goguenard.

A vrai dire, il jubilait, un peu bêtement ... Savourait sa petite victoire. Bien entendu, Charles-Armand avait conservé tout son sang-froid, mais cela n'empêchait pas ses yeux de briller de rage, pour s'être fait avoir, une fois de plus... Ô dures réalités de la vie ... ! Cette fois-ci, cependant, l'enjeu était de taille, et Jean avait soigné tous les détails afin de ne pas courir à l'échec. En ce sens, le vicomte avait peut-être moins à se reprocher sa naîveté que dans d'autres occasions... même si l'expérience aurait dû - depuis le temps ! - lui enseigner la méfiance ... Piètre consolation, semblait-il. Charles-Armand demanda alors, avec un détachement feint, où Jean avait décidé - tout seul, dans sa petite tête ! - de les emmener. L'intéressé haussa les épaules avec un grand sourire - il était du genre à aimer faire durer les choses, oubliant parfois que les plaisanteries les plus courtes ... Cela laissa le temps à son prisonnier de cogiter ... et de se rendre à l'évidence. Charles-Armand aurait-il compris ? Jean répondit alors, d'une voix traînante :

- Et pourquoi pas ? C'est une expérience à tenter, ça met un peu de plomb dans la tête - et dans les jambes, parfois ... Je me disais justement, il n'y a pas longtemps, que cela m'avait trop manqué ... Évidemment, l'heure n'est plus à ce genre de badinages mais, hélas ! pouvons-nous aller contre notre nature ?

Il poussa un soupir, à peine appuyé - théâtralisation du rien. Cependant, le fiacre semblait ralentir ... Dehors, une rue mal pavée, des taillis sauvages derrière une barrière et une chèvre (?!) qui trottait, l'air d'un vieux philosophe en disgrâce - la bête s'était sans doute échappée ... Les fenêtres sales des maisons alentours laissaient à peine briller la petite lueur des bougies des pauvres. Un bec de gaz sur deux fonctionnait : on ne semblait point zélé pour venir les remplacer, ici ... Au fond de la rue, enfin , la lueur chaude d'un petit café éclairait le tout. Dans la pénombre, on distinguait tout de même sa petite enseigne mal peinte : Le Paradis du Douzième. Triste endroit...

- Si ça peut t'rassurer, personne saura qu'on a créché ici. Allez, viens ! Tu vas pas mourir, tu sais !

Et d'une bourrade, Jean invita son frêle ami à descendre.
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Charles-Armand de Lonsay
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MessageSujet: Re: Voyage au bout de la nuit   Mer 13 Fév - 14:22

Ils arrivaient. Pendant la très grande majorité du trajet, le vicomte était resté plus ou moins prostré au fond de la banquette, le front appuyé contre le poing, le teint blême, avec la mimique du condamné à mort au fond de sa charrette. Pour un peu, on l'aurait cru retourné un siècle en arrière. Il s'efforçait cependant de conserver un semblant de maîtrise de lui-même, même si le résultat était tout sauf concluant. Le fiacre continuait à avancer. Charles-Armand aurait bien volontiers crié : "Halte !", mais n'y arrivait pas. Le paysage défilait devant ses yeux, de plus en plus glauque. Les chaleureuses rues de la Ville-Lumière lui semblaient teintées de glauque ces dernières minutes, va savoir pourquoi...

D'ailleurs, la lumière se faisait à chaque tour de roue plus faible. Par endroits, on traversait presque l'obscurité... Les becs de gaz semblaient en piteux état. Il risqua un oeil devant la fenêtre, vit une chèvre, sursauta, se demanda dans quel coin douteux de Paris il avait pu arriver - on n'était quand même pas au marché des Halles ?! Où donc pouvait-on laisser traîner sa chèvre ainsi, bon sang ? Il ne se posa plus la question lorsque, quelques mètres plus tard, le fiacre s'arrêta. Aux limites de l'apathie, le vicomte regarda le décor environnant avec un mélange de dégoût et d'effroi tout à fait remarquable, la main gauche plaquée devant la bouche et le nez, redoutant déjà la pestilence terrible de ces rues mal famées... lorsque Fréneuse descendit et l'invita - d'une sympathique bourrade en plein dans les côtes, soyons rustre jusqu'au bout - à descendre.

Sorti de la voiture en titubant comme un homme ivre, essayant de limiter sa respiration au strict minimum vital - élevé, chez lui, d'ailleurs - redoutant à chaque pas les pavés mal ajustés, les flaques de boue, bref, considérant chaque pas comme une victoire sur sa nature -, le vicomte de Lonsay vit alors la petite enseigne du Paradis du douzième. Le nom lui faillit lui donner un petit rire sec et méprisant, s'il n'avait pas tant tenu à ne pas respirer l'air fétide de ces lieux. On entendait un peu de bruit. Des rires gras, une voix maussade de quadragénaire enchaînant les airs paillards au milieu de messieurs sans doute peu intéressés par ses charmes, qu'il imaginait déjà inexistants. Ah ! la belle musique du Vénitien était déjà bien loin, avec ses conversations huppées et son bon ton !

Aux tréfonds du désespoir, le très digne et très indifférent vicomte de Lonsay se surprit lui-même : "Je préférais encore les prostituées...", gémit-il à mi-voix en avançant contre son gré, mécaniquement. Il n'aimait pas du tout les Folies Bergère. Ces filles, tellement provocantes, qui vous tombaient dessus sans crier gare et vous troussaient leurs jupons jusqu'au ventre ! Ca suffisait à le mettre au bord du malaise. Mais l'endroit était agréable, au reste... et tellement plus joyeux que ce petit café mal famé du fin fond des tréfonds de Paris...

Résignation, résignation la plus profonde à ton triste destin !

Toujours au bord du haut-le-coeur, pâle comme la mort (disons : légèrement plus pâle que d'habitude), le vicomte de Lonsay, sa belle dégaine, ses manières d'aristocrate et sa dignité bafouée pénétrèrent au "Paradis".
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Jean de Fréneuse
J'ai bu le lait divin que versent les nuits blanches
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MessageSujet: Re: Voyage au bout de la nuit   Ven 15 Fév - 4:59

A cette étape de l'aventure, Jean de Fréneuse ne savait plus très bien si la réaction de Charles-Armand lui inspirait une joie sans borne ou une profonde pitié. Son compagnon avançait lentement, le souffle court, dans une raideur presque théâtrale ! Ce n'était certes pas lui que Jean eût pu emmener à sa suite dans les catacombes lors d'une visite clandestine ! Celui-ci lâcha alors la phrase la plus surprenante, peut-être, qu'il n'eut jamais dit... Jean le regarda avec des yeux ronds comme des soucoupes : Il préférait encore les prostituées... ?. Il demeura silencieux et ce n'est qu'en poussant la porte du triste café qu'il rétorqua, d'une voix tranquille :

- La soirée est longue, tu sais, ça peut toujours se faire ...

Il invita Charles-Armand à s'installer à une table dans un renfoncement - assez loin du piteux estrade où une pauvre femme - certes bien laide - entonnait des airs parisiens d'une voix un peu cassée - et commanda de l'absinthe. On leur amena une carafe d'eau et un pichet gradué rempli d'alcool. A l'attention de son compagnon d'un soir, il crut bon de préciser :

- Certes, ce sera du sulfate de zinc ... mais leurs vins sont des piquettes et rendraient malades les estomacs les plus robustes ... C'est une question d'habitude, mais même moi, j'ai pas osé tenter ...

Etait-il sérieux ou blaguait-il encore... ? Il inspira profondément et ajouta, un peu plus gravement :

- Et pourtant ... Certains connaissent que ça. Pas que j'me fende d'idées socialistes, mais...

Son regard croisa celui, sans doute plein d'incompréhension, de Charles-Armand, et il se tut ... Etait-il bien légitime, ce sentiment de détachement et de liberté qu'il avait, lorsqu'il renonçait aux mets raffinés pour la nourriture du pauvre ... ? Que cherchait-il, même, dans ces bouges voilés de misère, avec une prédilection pour ces vieux cafés qui gardaient, comme un horrible souvenir, les marques de leur splendeur passée ... ? Etrangement, ce n'étaient pas tant les lieux que lui-même ... C'était lui qui, baigné dans cette atmosphère sans manières ni faux-semblants, se laissait aller à parler plus librement, à vivre plus grand ... Il servit les deux absinthes et poussa la carafe d'eau vers son compagnon, songeur.

- Mais vas-y, sers-toi, c'est pas si mauvais que ça, au fond ... Toujours effrayé ?

Quelques drôles détaillaient avec une curiosité morne l'habit soigné du vicomte ... Mais pour l'heure, les deux hommes restaient seuls, comme à distance. Comme si l'autre monde avait, d'instinct, reculé d'un pas pour laisser la place... ou éviter le contact.
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Charles-Armand de Lonsay
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MessageSujet: Re: Voyage au bout de la nuit   Jeu 21 Fév - 23:33

Les deux hommes s'avancèrent jusqu'à une table, dans un café que le vicomte détaillait avec un mélange de dégoût, de crainte, de révulsion et de mépris qui ne devait guère être agréable aux autres occupants du lieu. Des tables luisantes, imprégnées de gras, de suif et de mauvais vin renversé. Ils s'installèrent, il répugna même à s'asseoir sur ces banquettes crasseuses. Oh ! son pauvre costume ! Il ne posa que l'extrémité du séant sur le siège, avec une grimace et l'horrible impression que le gras, la poussière et le vin renversé crevaient le tissu, souillaient jusqu'à sa peau... et les lieux étaient tout sauf confortables. Ah ! elles étaient loin, les banquettes du Vénitien ! Fréneuse pourtant semblait parfaitement s'y faire, pour ne pas dire qu'il prenait un délectable plaisir à se vautrer dans l'inconfort... Ce type était parfois extraordinaire dans ses contradictions. Il aurait ravi quelque philosophe antique.

On amena, sans doute à l'instigation du prince sis à ses côtés, une carafe de cette fée verte que beaucoup de gens prisaient. Il regarda la liqueur couleur de péridot avec la mine du médecin médiéval dans la chambre d'un pestiféré. Cette... chose... Fallait-il vraiment la boire ? Fréneuse accomplissait le fameux rituel de l'absinthe sans hésiter un seul instant. Il lui tendit un verre. Notre dandy hésita un moment, contemplant toujours le breuvage d'un air dubitatif. Fallait-il vraiment boire... ça ? Il imita les gestes accomplis par son compagnon d'aventure, bourreau d'un soir et de vingt ans. L'absinthe prit une teinte boueuse qui suffit à lui arracher une grimace. Mais lorsque Fréneuse en vint à le railler, un brusque sursaut d'honneur le prit. D'un geste plus vif que les précédents, il prit le verre, regarda Fréneuse avec un fin sourire et but une gorgée. Bon, il n'avait pas oublié ses bonnes manières au point d'en arriver à écluser le verre cul-sec. Le goût herbé et anisé lui agressa les papilles, il eut une grimace supplémentaire. Ce goût-là...

"Comment peux-tu... avaler ça ?", fit-il, écoeuré par la "fée verte", qui n'avait à son sens rien de féérique. Celui qui avait donné ce nom à cette boisson devait avoir des goûts bigrement mauvais ! Il en reprit une gorgée par fierté, réprimant de nouvelles moues. Il aurait tellement préféré un verre de cognac, éventuellement assorti d'un peu de mandarine confite, à la napoléonienne ! Ou un bon café de Moka et une poire... Mais pas ces choses-là ! Qu'avait donc voulu Fréneuse en l'emmenant dans un lieu pareil ? Lui faire découvrir la finesse de la cuisine rustique du prolétaire lambda ? Le condamner à mort pour une raison inconnue ? Sa raison de pélerinage, des clous ! L'agacement le gagnait...

Un coup d'oeil sur la populace alentour le rassura cependant. On le dévisageait sans doute du coin de l'oeil, mais jusqu'à présent, on n'avait pas trop d'intentions belliqueuses... tant mieux. Il aurait cependant fait une proie facile, et il était parfaitement au courant de cela ! S'efforçant de prendre parti de sa mésaventure, le vicomte poursuivit sur la lancée. "Et tu comptes nous faire dîner ici aussi, je suppose ? Préféreras-tu le ragoût rance, la soupe à l'eau ou le pain rassis ?" Des idées préconçues ? Pas du tout, voyons... À entendre M. de Lonsay réciter le menu, on se serait presque cru en prison.
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Jean de Fréneuse
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MessageSujet: Re: Voyage au bout de la nuit   Ven 1 Mar - 0:55

La tête de Charles-Armand était tout bonnement impayable. Jean se surprit à revoir une expression semblable, chez le jeune garçon qu'il avait entraîné, voilà bien des années, dans un chemin boueux, un matin de jeux au Bois de Boulogne ... jouant des prérogatives du plus jeune, profitant de l'obéissance respectueuse du gamin, bien obligé à le surveiller ... A présent, il aurait beau jeu, le Charles-Armand si correct, si rangé, s'il devait surveiller son camarade...

- L'eau, ce liquide si impur ... marmonna-t-il pour toute réponse.

C'était curieux à voir tout de même ... Dans cet effarouchement de demoiselle apeurée, dans ce dégoût irrépressible pour le lieu où ils se trouvaient, il mesurait combien Charles-Armand et lui n'avaient rien en commun. Non que Jean s'attendît à ce que son compagnon relève les pensées éparses qu'il jetait, comme bouteilles perdues ... mais il y avait quelque chose de si caricatural dans ses réactions ! Et Jean ne savait dire si ça rendait la situation bien plus drôle encore ... ou légèrement gênante.

- Comme tu y vas !

Il but son premier verre d'absinthe et recommença presque aussitôt le rituel.

- Dis-toi qu'après deux ou trois verres, ça ne te posera plus problème. Soyons artistes, un peu ! Ca te connaît, ça, non ? Comme disait l'autre : Le premier vous montre les choses comme vous voulez les voir - c'est là où tu en es, et ton pessimisme te perd, j'en ai peur ... Le second vous les montre comme elles ne sont pas - là je ne sais ce que tu pourras inventer, je demande à voir ... Mais après le troisième, vous les voyez telles qu'elles sont. Et ça aussi, crois-moi ...


Il gratifia son pauvre interlocuteur d'un sourire.

- Ca m'intéresse ...

Désignant le bar du menton, il ajouta d'un ton qui se voulait désinvolte :

- Leurs omelettes et leurs pommes de terre sautées sont pas mauvaises, d'ailleurs.

Mais quelque chose dans la mécanique semblait déjà s'être enroué.
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Charles-Armand de Lonsay
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MessageSujet: Re: Voyage au bout de la nuit   Sam 23 Mar - 4:33

Soyons artistes... ben tiens ! Et danser la claquette, avec ça ? La pensée de Charles-Armand se limitait à quelques mots : ne. surtout. pas. perdre. son. calme. Et vu l'olibrius qui lui faisait face, ce n'était pas gagné ! Il aurait eu l'air bien ridicule, pourtant, à se mettre en colère, de sa colère maniérée d'aristocrate, devant tous ces rustres. Aussi finit-il par se résigner tout à fait et par boire d'une traite le reste de l'absinthe, la mâchoire crispée, bien décidé à tenir tête à Fréneuse autant qu'il était possible. Assez subi ! La première absinthe ne lui fit rien de particulier, excepté lui laisser un arrière-goût herbé et anisé dans la bouche. Sans doute n'aurait-il jamais osé avaler le même volume de cognac d'un seul coup, et à bien y penser, il y avait plus d'alcool dans cette "fée verte" que dans son petit verre de cognac... Il conviendrait donc d'être prudent. Car non, M. de Lonsay n'avait pas pour intention de faire voir à son compagnon-bourreau l'état dans lequel il pouvait être après avoir bu trois verres d'absinthe. Ni d'autre chose, d'ailleurs.

« Et de un, monsieur de Fréneuse », dit vaillamment le vicomte en tâchant, non sans maladresse d'ailleurs (mais il n'avait pas l'habitude, on pouvait encore lui pardonner d'hésiter un peu, n'est-ce pas ?), de répéter le rituel. Du moins pouvait-on lui reconnaître certaines qualités d'observation et de mémorisation. D'abord, verser l'alcool dans le verre, jusqu'à hauteur du ballon. Le tout était de doser. Ensuite, placer l'étrange cuillère sur le dessus du verre, y mettre un sucre et laisser fondre sous l'eau. Ca n'avait rien de bien sorcier. Attendre un peu, en profiter pour regarder l'absinthe se troubler - elle se troublait plus vite que ses idées, c'était déjà ça ! Et boire. « Et de deux. » Répéter le rituel. « Et de trois. Dois-je maintenant commencer à pérorer afin de satisfaire ta curiosité, ou préfères-tu attendre que l'alcool m'aie brouillé l'esprit ? »

C'est que M. de Lonsay était fier, au fond. Ou qu'il n'aimait pas qu'on le prenne ainsi pour un imbécile, ce qui en revenait au même. Et il était bien décidé à ne pas laisser au prince de Fréneuse l'occasion de le voir ivre, quel qu'en fût le prix. Oh, bien sûr, une petite voix - la conscience, sans doute - l'avertissait bien que le prix à payer serait digne de l'addition d'un an à manger au Ritz, mais il en faisait fi, pour une fois. Ne pas laisser l'ivresse s'emparer de lui, voilà désormais sa seule préoccupation. Et compte tenu du fait qu'il n'avait pas encore mangé ce soir, ça risquait de s'avérer plus ardu en pratique qu'en théorie.
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Jean de Fréneuse
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MessageSujet: Re: Voyage au bout de la nuit   Lun 8 Avr - 23:08

Il semblerait que Jean ait piqué l'orgueil de M. de Lonsay. Il le regarda officier avec une curiosité certaine, commanda pour lui un plat de frites - gorgées d'huile et de sel comme on savait si bien les faire dans les cafés obscurs - et picorait, intéressé. Il se servit lentement sa deuxième absinthe à lui, commentant d'un air moqueur :

- Où est le gourmet qui déguste chacun de ses verres comme une vague opération synesthésique ?

Dans les faits, les tord-boyaux des faubourgs se prêtaient assez mal à la dégustation et la remarque était aisément contestable. En outre, s'il était quelque chose qui faisait cruellement défaut à Jean, c'était bien un sens artistique... Les esthétismes de Charles-Armand ou de son frère le plongeaient, généralement, dans la plus grande perplexité. Chacun ses tares.

- Comme tu le souhaites, mon cher. Tu peux commencer dès maintenant, et je compar'rais. Des frites ?

Il poussa vers son compagnon le bol, avec une obséquiosité ridicule. Dans le fond du café, une petite femme aux dents noires entonnait une chanson de Bruant. C'était tout à fait mélancolique.

Citation :
Désolé, ça fait plus transition qu'autre chose, mais comme tu m'avais dit que tu avais des choses en tête pour la suite... x)

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Charles-Armand de Lonsay
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MessageSujet: Re: Voyage au bout de la nuit   Lun 6 Mai - 6:46

S'il avait seulement dégusté ça... Pour être tout à fait sincère, le vicomte se demandait comment on pouvait déjà en boire - et partant, comment il avait pu en boire -, plutôt que de songer à en apprécier les qualités gustatives, ceci pour une raison bien simple : c'était infâme. Ou du moins, c'était son avis. Fréneuse ne le partageait certainement pas, vu l'obséquiosité tristounette qu'il mettait à remplir son verre, mais à cette heure, leurré comme il l'avait été, Charles-Armand n'était plus si résigné qu'avant.

Peut-être était-ce l'alcool. Sans doute était-ce l'alcool. Cet immonde distillat de plomb et de sulfates lui retournait déjà l'estomac, et la portion de frites huileuses que Fréneuse n'était pas pour le revigorer, tant s'en faut ! Toute cette graisse, et ces pommes de terre en croûte de sel... Il ne put que refuser d'un geste de la main, contemplant presque éberlué le verre qui avait, à trois reprises, contenu son absinthe.

Vraiment, comment vouliez-vous vous construire une tour d'ivoire et d'ennui, avec un hurluberlu pareil en guise d'ami d'enfance ?

Soudain - sans doute était-ce l'alcool -, le vicomte fut pris d'un mouvement de rébellion. La voix de la chanteuse ne fut qu'un second aiguillon. L'éducation à la romantique reprenait le dessus dans sa nature de descendant d'officier napoléonien. Sans gloriole, il sortit deux francs d'une bourse et les posa sur la table. Ca suffirait largement à un bouge comme celui-là ; avec de la chance, le patron pourrait même repeindre la devanture. Ensuite, d'un geste bien plus vif qu'avant, semblant avoir perdu toutes ses manières efféminées et son air effaré, Charles-Armand de Lonsay se redressa de toute sa hauteur et plongea un regard ardent dans celui de Fréneuse, nettement moins brillant (mais en ce moment, n'ayez crainte, lecteur, le vicomte bouillait pour deux).

« Viens, on s'en va.»

Et subitement, son ton d'ordinaire effarouché avait pris toute l'assurance possible, la fermeté qui lui revenait en tant qu'aîné de famille... et en tant que descendant d'officier. Une image du vicomte de Lonsay telle qu'on n'en reverrait pas de sitôt ! Son regard sévère, sa pose laissaient bien entendre qu'il ne supporterait pas la contradiction. Et, presque sans attendre Jean de Fréneuse, il quitta le bar et rejoignit le fiacre.

Lorsque tous deux furent embarqués, il lança au cocher : « Aux Folies ! »
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Jean de Fréneuse
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MessageSujet: Re: Voyage au bout de la nuit   Mar 14 Mai - 6:44

L'expérience valait assurément le coup : voici qu'un Charles-Armand transformé, comme Jean en avait rarement vu – comme Jean n'en avait jamais vu – avait remplacé le rêveur éthéré et le jeune homme délicat. Jean en resta coi – et il y avait de quoi. Il se leva donc, rajouta une petite pièce – pourboire bienvenu pour faire oublier les éclats du jour – et suivit son ami jusqu'au fiacre. Et dire qu'il n'était pas au bout de sa surprise... !

« Aux Folies ! » cria Charles-Armand, l’œil brillant.

- Hein que... Quoi ?! s'exclama Jean de Fréneuse. Qui êtes-vous et qu'avez-vous fait de Charles-Armand de Lonsay ? Ce respectable fils de bonne famille... ?

A vrai dire, il avait songé emmener son compagnon dans un endroit du genre – peut-être plus... ou moins... que les Folies Bergère, aux divertissements assez surfaits – mais un endroit du genre tout de même, et de voir ce dernier prévenir ses projets était assez extraordinaire. Souhaitait-il accélérer les choses, pour que l'épreuve s'achève plus tôt... ? Ou avait-il vraiment en tête quelque chose... ? Jean, si fier, d'habitude, de son sens de la psychologie humaine (... quoique), ne savait quelle conclusion adopter. Alors, comme toujours lorsqu'il ne savait que dire ni que penser... il bavarda un peu :

- Tiens, sais-tu qu'il y a là-bas une danseuse du ventre tout à fait charmante que j'ai ramené chez moi un soir ? Elle est persuadée qu'elle me doit son sort, mais ce n'est qu'une combinaison de hasard heureux...

Un temps, puis une pensée désagréable lui vint à l'esprit.

- On l'évitera si tu veux bien. Si cela venait aux oreilles de ma femme, je ne sais les idées qu'elle se fera encore.

Et la sensation désagréable, soudain, d'avoir un crochet à la patte et de ne pouvoir s'autoriser qu'une liberté factice.
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Charles-Armand de Lonsay
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MessageSujet: Re: Voyage au bout de la nuit   Jeu 16 Mai - 9:25

Le fiacre se mit en branle, et le vicomte regretta sur-le-champ d'avoir eu l'idée de partir. Les cahots de l'engin, sur cette rue mal pavée, lui retournaient l'estomac encore plus que le plat de frites graisseuses au sel, plus encore que le sulfate de zinc qu'il avait ingurgité sans trop savoir comment. Son esprit tâcha de calculer, entre deux vapeurs d'alcool, le temps qu'il aurait à passer dans ce véhicule, mais il y renonça bien vite : ce serait de toute manière trop de temps. Encore heureux que la nuit masque son visage, car il devait avoir pâli ! Mais il n'était pas temps de céder à l'appel de la nausée. Pas encore. Du nerf, soldat ! Il avait gagné une bataille, pas la guerre. Et, tel son ancêtre, il ne comptait pas abandonner le combat si facilement.

Sa première victoire, c'était d'avoir décontenancé Jean de Fréneuse pour la première fois depuis... vingt ans ? vingt-cinq ? quelque chose comme cela. Une petite revanche pour tant d'années passées à être ridiculement prévisible, en dépit de toutes ses prétentions à l'originalité. Il lui fallait maintenant être à la hauteur de sa réputation d'excentrique délicat, quitte à y laisser un peu de sa délicatesse. De toute manière, le séjour, aussi court et forcé eût-il été, dans ce bouge infâme avait suffi à ternir - à ses yeux du moins - à jamais sa belle réputation. Alors, passer une nuit avec une fille, ça ne pouvait plus rien lui faire, n'est-ce pas ?...

« Vingt ans sous ton influence, Jean de Fréneuse, auraient-ils fini par me pousser à te ressembler ? » siffla le vicomte, toujours dans un état second composé à 95% de colère et à 5% d'ébriété.

De toute façon, il était trop tard pour changer de plan sans passer pour une mauviette. Et le vicomte de Lonsay n'avait pas l'intention de passer pour une mauviette. Il irait donc aux filles, ce soir. Son plus grand soulagement était sans doute de se dire que peut-être, il avait évité le pire : qui sait, Fréneuse était bien capable de lever une fille de brasserie à deux sous la nuitée, la gonorrhée en prime... dès lors, il aurait bien été capable de lui proposer quelque fille de ruelle... Au moins, les prostituées des Folies étaient convenables - enfin, pour autant qu'une prostituée puisse l'être...

Et voilà justement que Fréneuse lui parlait d'une danseuse du ventre... L'évocation du spectacle suffit au vicomte pour grimacer : quelle exhibition, ce spectacle-là ! Les danseuses de cancan n'étaient-elles pas assez vulgaires à ses yeux, lui en fallait-il plus encore ? Dire seulement qu'elles acceptaient de passer la nuit... nues... comme aux premiers jours de l'humanité... Oh non, ne pas penser à ça !

« Tu ne devrais de toute manière pas manquer de conquêtes, je me trompe ? À moins qu'ils aient considérablement réduit leurs effectifs de filles depuis...» ; Depuis quand, déjà ? Depuis la dernière fois qu'il y était allé ? Et ça remontait à... 1888 ? 89, peut-être ?... « huit ans ? »

Il réalisa subitement ce qu'il venait de dire.
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Jean de Fréneuse
J'ai bu le lait divin que versent les nuits blanches
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MessageSujet: Re: Voyage au bout de la nuit   Lun 27 Mai - 11:51

Et pour être abasourdi, il l'était fichtrement, Jean de Fréneuse ! Il se demanda même, un peu bêtement, ce qui avait précisément libéré la bête : il ne lui vint pas vraiment à l'esprit que l'accumulation progressive des railleries et des brimades pouvait y être pour quelque chose et il mit tout sur le compte de l'absinthe. Le manque d'habitude, la lourdeur des "sulfate de zinc" des petits bistrots... Quelque chose dans le genre.

« Vingt ans sous ton influence, Jean de Fréneuse, auraient-ils fini par me pousser à te ressembler ? »

Pour toute réponse, Jean rétorqua, oubliant un instant son éternel sourire et son ton narquois :

- J'allais te dire que tu devrais boire plus souvent, mais en fait, je ne sais plus trop...

Et, par la suite, il ne comprit plus vraiment ce que son compagnon de route avait en tête. Il murmura, juste pour dire quelque chose : "Apparemment, tu préférais vraiment les Folies Bergère...." mais c'était plus pour ne pas perdre la face qu'autre chose. En réalité, il ne voyait pas. Les derniers mots de Charles-Armand, avec leur hésitation, le mirent cependant sur la voie... Lorsque tout fut clair, Jean ne put réprimer un éclat de rire. La colère de son ami l'avait certes surpris, mais pas au point de le rendre insensible à l'absurdité et au ridicule quand il les rencontrait.

- ........Tu es sérieux... ?

Et, attrapant un don docte - du genre de celui de M. Leduc, quand il lui prescrivait ses médicaments, du temps de sa convalescence :

- Mon cher ami, vous êtes décidément un mauvais élève. Si vous souhaitez... "lever une fille" - et, par égard pour vous, je mets les guillemets - ce n'est pas aux Folies Bergère qu'il faut vous rendre. Me suis-je bien fait comprendre ?

Et retrouvant ses sarcasmes au fond de sa poche, sous son mouchoir, il ajouta, faussement désolé :

- Tu as une si mauvaise image des danseuses que cela ? Évite de leur dire, tout de même. Elles seraient tellement désolées...

En vérité, certaines d'entre elles étaient peu farouches, mais tout de même... Quant à ce qu'il croyait deviner de plus, dans ce que disait Charles-Armand, Jean eut la délicatesse de ne point relever. Sans doute lui était-il difficile de simplement le concevoir.
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Charles-Armand de Lonsay
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MessageSujet: Re: Voyage au bout de la nuit   Dim 10 Nov - 12:28

« Oh ! allons, monsieur le prince, je ne suis pas si discourtois... même à l'égard de filles de mauvais vie, vous savez... »

D'autant plus qu'il n'avait absolument pas l'intention d'en « lever » la moindre, comme disait Fréneuse. Plus il y songeait, plus il se persuadait qu'en fait, il aurait mieux fait de rester dans le bouge infâme où il avait été invité à dîner. On y aurait bu de cette infâme mixture et mangé des pommes de terre frites répugnantes, mais au moins, on n'y aurait pas vu de filles levant leurs jupons jusqu'au nombril et leurs jambes jusqu'au plafond, courant partout et surgissant des murs comme des diablesses d'une boîte truquée. Ces débordements de vie débauchée, très peu pour lui. Ces visages couverts de rouge et de fards, ces rires provocateurs... ces... ces poses aguicheuses... Tout ça l'amenait au bord du haut-le-coeur plus encore que la pire des absinthes.

Une horrible lumière lui creva la rétine. Fichtre. Les voilà donc arrivés, déjà ? Il commençait à vraiment regretter l'horrible table graisseuse. Charles-Armand de Lonsay avait trouvé les Charybde et Scylla de Paris. Et elles n'étaient pas près de le lâcher.

La voiture s'immobilisa. Il était maintenant temps de descendre et d'affronter son destin. Bravement. Tel un héros de Stendhal : Fabrice ou Julien, peu importait. De toute manière, les deux n'avaient pas de fin heureuse, pas plus que cette anecdotique mésaventure n'en aurait (il le sentait bien, jusqu'au plus profond de ses entrailles malmenées par le sulfate de zinc). Déjà le parfum de la luxure lui agressait les narines de ses émanations capiteuses, plus âcres encore que celles de l'alcool. Sortir du fiacre. Aspirer quelques gorgées d'air frais - les seules qu'il pourrait sans doute se permettre avant longtemps. Se dire qu'une fois cette mémorable nuit passée et définitivement enterrée dans les méandres les plus sombres de sa mémoire, il n'aurait plus qu'à se venger dignement - et traîtreusement - de Fréneuse. Si du moins il y parvenait.

Allez ! Il était temps d'être digne de son rang. De ravaler sa colère et sa nausée, de pénétrer dans cet antre du vice et d'y faire bonne figure. Ah ! quelle horreur ! son poing serré tremblait : seule trahison de son corps, qu'il tâchait de maîtriser. Entrer dans ce terrible cabaret, dont le nom de "folie" n'avait jamais été aussi approprié. Laisser à Fréneuse la direction des opérations : il s'y connaissait sans doute bien mieux...

Et se montrer digne de son nom. Encore. Il descendait de la noblesse d'Empire, que diable !
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Voyage au bout de la nuit

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