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 Bohème de chic

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Jean de Fréneuse
J'ai bu le lait divin que versent les nuits blanches
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MessageSujet: Bohème de chic   Mer 27 Avr - 7:35

    Registre des habitants
    de la Ville de Paris

    Quelques informations factuelles :

    • Nom & Prénoms :
      Jean de Fréneuse

    • Âge & Date de naissance :
      Mars 1867 (29 ans)

    • Origine sociale :
      « Par un singulier phénomène d’atavisme, le dernier descendant ressemblait à l’antique aïeul, dont il avait la barbe en pointe d’un blond extraordinairement pâle et l’expression ambiguë, tout à la fois lasse et habile. »
      Fils aîné d'une ancienne et noble famille. Finances déclinantes.

    • Métier, occupation :
      Oisif et inutile, pour un temps encore.

    • Ambitions :
      L'évasion, la fuite à l'anglaise, et le dérèglement (ir)raisonné de tous les sens.
      Déchéance sociale en marche.

    • Milieu fréquenté :
      En cours de rupture avec le milieu-Lambresac et le milieu-Forestière. Sera nouvellement accueilli chez la Présidente.


Tout esprit profond s'avance masqué

Description physique & psychologique :

Grande blondeur fade, à l'œil trop noir. Jean de Fréneuse est en âge de contracter mariage, mais court encore les cafés, avec la folie douce de la jeunesse, et c'est un refus bien simple. D'un tempérament doux, presque enjoué, il remplit son rôle avec presque trop d'aisance, durant des années, jusqu'à y étouffer. Il porte la barbe et les cheveux un peu longs, comme tout jeune littérateur qui se respecte - mais lui, il écoute les scandales, il n'écrit pas. Oisif ennuyé, il dit attendre son heure - mais ne croit peut-être plus en beaucoup de choses. Heureux malgré lui, charmant sans être beau, il eût pu mener une vie simple de plaisirs sages et d'hédonismes discrets. Quelque chose en lui, un reste de force en ce siècle fatigué, a hurlé le contraire. Il flambe ce qui lui reste en alcools, en femmes et en oubli. La trace de ses excès ne se voit pas encore sur son visage, mais l'homme est fragile, sous le masque. Mains longues et pâles, sous le manteau noir et Grand sourire de Pierrot en pleurs.

Seules les pensées que l'on a en marchant valent quelque chose.

Texte d'introduction au personnage ou Test RP :

Valse Triste
- Voir ci-dessous. -

Theatrum Mundi

Pour terminer ...

    • Pseudonyme : Hendiadyn.
    • Âge : 22 ans.
    • D'où nous venez-vous ? Compte-joueur de la fondatrice, chers amis !
    • Quelque chose à nous dire ? Ce n'est pas à moi de dire ... x)



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Jean de Fréneuse
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MessageSujet: Re: Bohème de chic   Mer 27 Avr - 9:42



Prélude en tapisserie

Il était un homme blanc, aux sourcils tristes, aux manches en cascade. Il courrait, tranquille et trop peu fier, après une aimée de carton – après une statue poudreuse … Il pleurait beaucoup, sautait plus haut encore ! Et il figurait assez bien un petit bonhomme triste, amoureux transi de sublime, et qui se heurte au monde … presque malgré lui. Un jour, un seul – il avait peut-être six ou sept ans, dans la maison déserte … Marieke lui avait pris la main et l’avait emmené dehors. Point de promenade au Bois, ils avaient traversé les rues – les boulevards éventrés d’un Paris qui change … La poussière blanche des voies qui se traçaient alors avait maculé les robes de la gouvernante et ses souliers d’enfants. Et puis … Ils étaient allés voir la Pantomime.

Sur la scène, il était un homme blanc, aux sourcils tristes, aux manches en cascade. Il avait des larmes factices le long des yeux, de grands gestes pâles de marionnette blanche … Il mourrait souvent – mais c’était toujours pour de faux. Et puis dans une ultime cabriole, il disparaissait, aussitôt. De grands blancs en transparences … !

- Dis, Marieke, il est parti où, le Pierrot ?

- Patience … Il va revenir, vous allez voir !

Et le gamin guettait l’homme blanc sans comprendre l’histoire, riant déjà quand il se faisait bastonner par la force des choses – mais avec au fond du cœur comme une envie de pleurer. Il avait sans doute, avec ses yeux d’enfant, aimé l’Arlequin, la Colombine, applaudi aux poursuites et aux cavalcades … Mais le temps laisse ternir toutes les couleurs et les bariolages. En son souvenir, il n’était à présent que l’homme blanc, qui aimait, désaimait, – en crevait. Et Jean de Fréneuse avait gardé cette image, presque comme un secret, souvent comme un trésor. Il eut beau se torturer l’esprit : il ne retrouva ni le lieu, ni le nom, ni l’argument de la pantomime. Il chercha quel était le théâtre qui, il y avait plus de vingt ans, avait accueilli un enfant aux boucles blondes, pour l’abreuver de silences – de si tristes silences … Mais lorsqu’il commença cette quête, la Ville avait déjà trop changé – et l’oubli, avec elle …

- Dis, Marieke, il est mort, le Pierrot ?

- Mais non, c’est pour jouer : il fait semblant.

Alors, le temps aidant, l’envie passa … Il chercha moins, oublia même ce qu’il devait trouver, à tout prix. Seule l’image du Pierrot, de l’histrion sinistre, du non-aimé lui était restée, incompréhensible et mystérieuse. Il y avait du fantôme dans ses larges manches, du mort amoureux dans son œil cave, de l’hystérique dans sa démarche folle … Et l’homme blanc était ainsi demeuré, en sa vie, en son cœur, comme un dieu tutélaire dont on ne comprend plus la langue et qui vous réclame, en ses gestes, comme une ultime offrande. Avec ses sourcils tristes et ses manches en cascade.



~ * ~



I.
Tableau des habituelles lassitudes


Une grâce étrange et navrante est dans le blanc trépas des lys.
[Jean Lorrain.]

Veule mélancolie d’un siècle qui a pris de l’âge ! Le romantisme éculé n’avait point encore perdu ses droits, en cette époque finissante – … et la jeunesse avait toujours autant de mal à se lever tôt. Jean de Fréneuse s’était éveillé tard – trop tard ; une raideur à la nuque, les membres endoloris : rançon habituelle des soirs trop courts ! Il était seul, pourtant, et ô combien seul – après lui peut-être, la vague farandole des souvenirs de passage, mais quoi d’autre … ? Bien des fois, il avait ouvert les yeux avec, à son côté, une petite femme de rien, qui revenait quelques soirs – il gardait longtemps la même, la faute à la jeunesse et à son petit côté sentimental. Mais en ce jour, point de jeune grisette qui eût dû partir aux premières lueurs du jour … Alors avec un plaisir un peu honteux, il profita un peu de cette solitude première – l’on a si peu l’occasion de se retrouver soi-même, en ces temps si pressés ! – et il évoqua, consciencieusement, ses idéaux restants, ses lassitudes promises … Cela prit un certain temps.

Puis il se leva, ouvrit une fenêtre qui donnait sur un Jardin et ses grilles. Des enfants piaillaient. Pensées percluses, rêves titubants dans la rumeur d’une rue passante en plein midi. Il huma l’air, chargé des odeurs animales et rances du Paris de tous les jours. Puis il se traîna – lenteur d’habitude – vers la journée à vivre. L’eau glacée du tub vint lui arracher un frisson las – et lui remit en place ses premiers réalismes. C’était l’heure où les dernières images du rêve s’estompent, paresseuses… Quelques instants encore avant que tout disparaisse, balayé par les obligations, lointaines ; par ses propres désirs, impatients ; par la vie, impérieuse. Bientôt il se vit trônant devant un miroir. Le grand corps blanc couvert de chair de poule, il tailla lentement barbe et moustache – en négligé. Et c’est la chemise flottante encore qu’il appela son domestique :

- François, je ne vous ai pas réveillé, hier … ? Vous préparerez l’habit pour ce soir. Gala de l’Opéra, comme vous savez.

- Monsieur, votre ami Boylesve est dans l’entrée – il est déjà passé plus tôt, je lui avais dit …

- De revenir à une heure plus décente, j’imagine ? Vous avez bien fait. Servez le petit-déjeuner – café bien noir, comme vous savez le faire quand on insiste un peu. Et dites-lui d’entrer.

Puis, sans plus regarder François, et comme poursuivant pour lui-même :

- Boylesve aime apparemment mes périodes encore pâteuses, il m’en voudrait de lui bouder ce plaisir.

Entra alors un autre jeune homme, l’air tout aussi fat, les mêmes cernes au bord des yeux. Plus fin de visage, peut-être, avec une délicatesse un peu trop appuyée dans les gestes – et Jean, d’un sourire, se disait quand il voyait Boylesve qu’il ressemblait un peu à son frère, Gabriel de Fréneuse – un frère qui aurait daigné secouer un peu le joug dont on l’avait chargé.

- Eh bien, bouderais-tu l’avenir ! Je ne te donne pas le bonjour, le jour est levé depuis trop longtemps pour ça.

- Je suis au regret … répondit Fréneuse, d’un air amusé.

- Tout à fait – condoléances d’usages. Tiens, je t’ai amené les journaux du matin – que des bêtises, comme d’habitude. On s’est mis dans la tête de vendre des vins spéciaux pour les anglais à Antin – ‘peuvent pas se faire aux nôtres tout de suite, faut une période de transition. Yvette Guilbert revient de je n’sais où … et … Ah et le Ministère de la Guerre brûle – mais juste un peu.

Puis, sans transition :

- Tu vas à l’Opéra, ce soir ?

Le sourire de Fréneuse s’évanouit. Selon toute logique, il se devait d’y aller – y retrouver son frère, saluer Madame de Lambresac, regarder d’un œil favorable la triste fille de la comtesse Golovnine … L’idée, par sa simple évocation, l’ennuyait. Il eut un geste évasif.

- Tu as tort, ils rejouent l’Hérodiade de Massenet. Je croyais que ça t’intéresserait, te connaissant. Puis le ballet des Égyptiennes est toujours aussi fameux.

- Tu es un excentrique, Boylesve. Tu es sans doute le seul à venir à l'Opéra pour se qui se passe sur scène. – Puis, d’une bourrade : Qui d’autre que toi vient voir danser les danseuses – précision utile ! – ou entendre les chanteurs ? Tu es le dernier homme à aimer les conventions pour elles-mêmes.

Boylesve haussa les épaules.

- C’est que lorsque j’ai le choix, je trouve quelque plaisir – puis j’ai récupéré une invitation donnée à mon père, l’occasion est trop belle … - Donc ! Je trouve quelque plaisir à admirer les jeunes grâces qui …

- Tu parles ! C’est surtout qu’à l’Opéra, les jupes des danseuses sont aussi courtes qu’ailleurs.

- Ah vas-tu te taire, satyre … ! Tu viendras, alors ?

Fréneuse détourna les yeux.

- Écoute … Peut-être. Je ne peux rien prévoir ni promettre …

- Viens donc – j’y serai, moi. Et puisque tu te refuses à prévoir, je prévois pour toi. On se retrouvera à minuit au d’Harcourt, si jamais tu me fais faux bond.

- Mais … !

- Ne proteste pas, tu y seras, je le sais. Ou aux Folies, mais j’y passerai aussi. Pour l’heure, je t’abandonne, j’ai encore Vallonges et Kérante à voir.

- … À ce soir, alors …

Alors que la porte claquait sur l’importun, Jean de Fréneuse eut un rictus, presque malgré lui. Boylesve l’agaçait autant qu’il l’amusait : il voyait en lui l’élégant reflet de ses défauts, le flatteur portrait de ses affèteries – et tout le petit étalage de snobisme qu’un jeune homme de la fin du siècle se devait de charrier derrière lui. Cela lui inspirait une légère admiration – et comme une étrange mélancolie … C’est fort songeur qu’il s’en alla déjeuner. Alors que François dressait la table, Jean attrapa une cuillère, décapita un œuf à la coque – s’y brûla les doigts. Puis ses yeux se posèrent sur les journaux que Boylesve avait laissés là, par oubli, par calcul ou par indifférence …

- François, laissez l’habit où il est … Je n’irai pas à l’Opéra. C’est inutile, c’est idiot – et puis l’Hérodiade de Massenet ne vaut rien, ce n’est pas ce soir que ça changera.

Et il sentait comme le besoin de se convaincre lui-même, maintenant que les choses avaient été dites.



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MessageSujet: Re: Bohème de chic   Mer 27 Avr - 9:44



~ * ~


II.
Noctambulismes


Est-ce l'ennui qui m'inocule
Ce besoin fou d'errer le soir
Et de vaguer sur le trottoir,
Dès que paraît le crépuscule,
En redingote, en chapeau noir ?
Je ne sais : Je suis Noctambule !
[Gabriel de Montoya.]

En ce huit février dix-huit-cent-quatre-vingts-seize, Jean de Fréneuse avait endossé le costume des jeunes élégants qui se négligent, avec un air défiant de naturel – et le naturel parti au galop. Jeune beau moins beau que les autres, les cheveux hirsutes, la barbe longue, il était allé au Théâtre d’Art retrouver quelques croisés de la même obédience littéraire – en une soirée d’opposition où l’on faisait jouer avec enthousiasme la dernière pièce de Maeterlinck. On se salua dans le hall, on échangea quelques politesses … L’on se retrouva dans les galeries, où soufflait déjà le vent frondeur des satires et des batailles d’opinion. Jean y croisa la mince et digne silhouette de la Forestière qui le saluait, toute en démonstration et à qui il répondit d’un vague signe de tête.

Ce soir-là, comme tant d’autres, il prit place parmi quelques amis, artistes et littérateurs … Déclina d’un geste l’invitation de quelque claqueur venu acheter un scandale ou un triomphe et à peine regarda-t-il la brochure peinte qui gisait, oubliée, sur ses genoux. Quelque chose d’indistinct et bête aiguillait son spleen – sans idéal, celui-là, pour être né trop tard. Mais le rideau se levait et Jean porta son regard sur la scène où déjà les grandes oraisons s’élevaient – en toute complexité. C’était déclamé avec une naïveté touchante et fausse, comme le reste – avec une beauté d’enfance. La scène engorgée de symboles, croulant sous les lys rouges, arracha quelques soupirs à une jeunesse fatiguée des épreuves du réel – et point tout à fait dupe de ses rêveries. Jean était bien de ces gens-là, inutiles et charmants, perdus et insupportables, qui picoraient les audaces et condamnaient sans appel – petits mondains qui n’ont plus que leur fierté d’image, et qui posent gentiment, avec une conviction désarmante. Mais ce soir …

Il laissa la pièce s’ébaucher, attendit le héros d’une tranquille patience. Il avait déjà lu cette pièce, en avait déclamé des passages, à lui-même, à des amis – peut-être même à une femme ... ? Il l’avait déjà vue, en cette même mise en scène, l’avait aimée pour tout dire, et pourtant … Pourtant, lorsque l’acteur s’avança vers les feux de la rampe, Fréneuse sentit confusément que quelque chose ne venait pas. Il embrassa la salle du regard – la Forestière couvait toujours son protégé d’un œil humide de larmes – d’émotion !, les jeunes femmes étaient suspendues à ses lèvres avec la même déférence, et les mondains écoutaient, avec intérêt et – presque – en silence. Il y avait pourtant quelque chose, en cette salle qui clochait – et personne ne semblait vouloir s’en rendre compte … Jean observa, un instant, chercha dans le jeu de l'acteur ce qui d’habitude, lui retournait le cœur. En vain. N’y tenant plus, il poussa son voisin du coude – René Maizeroy, normalien creux et doux, au fade regard de femme :

- Eh bien ! Notre comédien est bien mauvais ce soir … Il se pense assez arrivé pour abandonner son talent, tout d’un coup ?

- Que de mépris en ce mot, Fréneuse ! C’est exactement comme la dernière fois.

- Justement ! Tu sais qu’on va le revoir parce qu’il change, chaque soir – l’enrichissement du personnage, que diable ! Là il est juste … Juste bon, sans plus.

- Bah ! On va pas livrer un chef d’œuvre tous les soirs. Peut-être qu’il est malade, que le déjeuner passe mal … Ou alors – quoique toi et les prosaïsmes ! - peut-être que son amour du moment l’a lâché pour un autre, plus agréable, plus charmant, plus fortuné, que sais-je ! Tu sais d’ailleurs ce qu’on dit, ce qui se fait – il se consolera le soir même avec une autre, et on n’en parlera plus.

Jean haussa un sourcil, se dit que la chose était probable sinon vraie. L’acteur, tout persuadé de son importance, tout féru de son propre talent, devait souffrir comme d’autres de la belle indifférence du jour. Étoile montante à la nuit tombée, soit ! Mais le matin devait le surprendre pauvre homme, comme il nous surprenait tous … Jean flatta cette pensée, qui lui fut un temps agréable avant de se teinter d’amertume … Son regard passa de la scène à la salle, de nouveau, erra de visages en visages … Autour de lui, les murmures du snobisme montant, de la mondanité qui s’étiole allaient bon train. Ils se mêlaient au texte déclamé par les acteurs, en toute immodestie, et les mots, liés ensemble par le hasard, semblaient peu à peu perdre de leur sens … Jean eut un mouvement de nervosité qu’il ne s’expliqua pas. La brochure distribuée à l’entrée glissa de ses genoux, tomba sur le sol. Maizeroy se tourna vers lui, affable et dérangé :

- Qu’est-ce qui te prend, Fréneuse ?

Il n’était point d’émotion d’art qui se tenait, en ce jour. Jean balaya encore du regard tous ces yeux rivés vers une même chose – et il ne savait si c’était là communion d’esthètes ou vaste fumisterie. S’excusant du regard, il se leva, avec un geste poli et gêné. Comme prenant conscience de quelque chose.

- Mais tu vas où ? Fit Maizeroy.

- On se retrouve tout à l’heure ; j’ai besoin de prendre l’air.

La porte de la galerie se referma dans un bruit feutré.

~ * ~

III.


Dans sa gloire qu'il porte en paletot funèbre,
Vous le reconnaîtrez fini, banal, célèbre...
Vous le reconnaîtrez, alors, cet inconnu.
[Tristan Corbière.]

Il était onze heures du soir, peut-être minuit. Jean aimait cette heure encore neutre où la nuit déployait ses promesses, et où il se voyait errer, toujours fringant malgré le kummel, malgré les cigares, et les heures volées au sommeil … Il se dirigeait, lentement, vers les Folies, laissant passer les derniers omnibus avec une indifférence de privilégié, renonçant à appeler un fiacre avec une fierté de transfuge. Ce fut à ce moment-là qu’il songea à passer devant l’Opéra et – qui sait ? – peut-être à s’y arrêter … Il aimait à passer par le foyer des danseuses, baiser la main griffue d’un petit rat, y saluer Boylesve qui triompherait à demi – « Je t’avais bien dit que tu viendrais ! » - et remonter avec lui le cours de leurs pensées vagabondes … L’idée lui semblait charmante. Il traversa bien des rues et des boulevards, arriva le souffle court. Le froid avait ravivé son teint, et son regard luisait, noir et trouble, tandis qu’il apercevait la vaste Machine, toute de folie second Empire, qui se profilait au bout de l’Avenue. Il allait arriver pour les grandes sorties, et leurs habituels encombrements – déjà les voitures se pressaient sous les becs de gaz, pour accueillir de grandes dames frissonnant sous leur pelisse, et des frigorifiés dignes sous le haut-de-forme.

C’est avec une tranquillité désinvolte qu’il s’avança vers le chaos de la place, sans voir ni comprendre tout de suite que les agitations n’ont pas toujours couleur d’habitude. Ce ne fut que lorsqu’il reconnut, s’engouffrant dans un fiacre – dans un fiacre ! – la duchesse de Lambresac, et sa traîne souillée d’un peu de boue qu’il pressentit que quelque chose n’allait pas … Il se précipita vers elle, songea à l’aborder ... Mais quand leurs yeux se rencontrèrent, qu’il vit le gouffre qui s’était creusé, en son regard, il ne sut lui parler … La porte se referma, dans un claquement sec et le fiacre partit, comme un fantôme. Jean en avait la certitude, à présent : quelque chose s’était passé – il ne savait quoi. Il avança – ou voulut avancer, gagner la foule qu’il avait prise pour des spectateurs vannés attendant leur voiture, et qui n’était en réalité qu’un attroupement de badauds venus voir la dernière scène du drame. Et mû par un élan aussi soudain qu’irréfléchi, il s’entendit demander à un homme, presque choisi au hasard :

- Excusez-moi, Monsieur, mais que se passe-t-il, ici ?

- Oh Monsieur, un grand malheur ! Une explosion, à l’Opéra, pendant le dernier acte ! Oh moi j’n’ai rien vu, j’étais dehors, mais j’ai entendu … Il y a eu des cris, mais des cris ! Comme s’ils avaient eu l’Barbet aux trousses. Depuis la rue, qu’on les entendait !

- Mais comment … Et les spectateurs … ?

Une femme d’un certain âge, la voix rauque, les mains noires, répliqua :

- Vu c’qu’ils sortent des décombres, pour sûr qu’il y en a eu, des morts ! Même qu’ils auraient mieux fait d’amener tout de suite les omnibus de coni, plutôt qu’les artilleurs d’la pièce humide ! … Mais t’as l’air bien falot, jeune homme … M’dis pas qu’y a des gens qu’tu connais, là-dedans ? *

Jean recula, sans répondre, semblant craindre d’en entendre davantage. Des mots, des phrases lui parvenaient, confus et terribles - La négligence d’un machiniste, paraît-il. – Au moins cinquante morts, ma bonne dame ! Si ça n’est pas … - Mais la Police est là ; et si c’était criminel ? – Sait-on qui … ? – Quand je pense que M. Félix Faure aurait pu … ! - Lentement, les mains tremblantes, il longea la route, cherchant du regard quelque détail qui pût lui apporter enfin une réponse – manqua de se faire renverser deux fois par une voiture tirée par un cheval nerveux. Puis il trouva enfin un point de vue duquel il apercevait l’entrée de l’Opéra. Les chevaux attelés aux voitures – pompiers, ambulances et police – brillaient de sueur dans la nuit froide – plus d’un n’allait pas passer la nuit. Ils piaffaient, nerveux, dans la lueur pâle des becs de gaz.

Et il vit. Il y eut des corps que l’on amena, le visage couvert d’un mouchoir. Suivirent, surgis d’une ruelle adjacente, des spectateurs, étrangement calmes, l’air hagard. Certains semblaient réprimer des sanglots, d’autres – quoique fort rares – hurlaient des mots sans suite. Leurs faces blanches de Pierrots égarés contrastaient drôlement avec la richesse de leur mise – parsemée de poussière, noircie de fumée, rougie de douleur … Ce ne fut qu’à ce moment-là que Fréneuse se souvint de Boylesve, avec un frisson glacé. Sans oser s’approcher, il chercha sa silhouette mince du regard – en vain. Il voulut se convaincre que cela ne signifiait rien, que dans la demi-pénombre, parmi la foule, il avait dû mal voir, mais un sentiment bizarre se nicha au creux de sa poitrine. L’agitation du dehors, l’hébétude de ceux qui avaient tout vu, le hennissement terrifié des bêtes, tout lui semblait former une pantomime absurde et triste. Il semblait qu’il s’était passé là quelque chose de mystérieux et d’inaccessible pour qui n’était point entré. Comme un dernier acte occulte et tragique, joué derrière un pan de rideau.

Spoiler:
 


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MessageSujet: Re: Bohème de chic   Mer 27 Avr - 9:47



~ * ~

IV.
Raccrocs


D'ivresse en arrogance
Je reste et je survis
Sans doute par élégance
Peut-être par courtoisie

[H-F-T.]

La nuit avait été longue et ses songes bien trop lourds. Jean s’était éveillé tôt – trop tôt, avec les nerfs tremblants et la mine affreuse ; rançon habituelle des soirs trop courts ! … Ce matin-là, huit jours après le drame, il s’était assis sur le rebord du lit. Nu et seul, les mains nouées dans la froideur de la chambre. - L’âme seulette a mal au cœur d’un ennui dense … - Il avait songé à partir, les premiers jours, mais une somme de petites choses banales l’avaient emprisonné là : la cérémonie de deuil à venir, les visites entrecoupées ou les condoléances à formuler, du bout des lèvres … Il avait fait ce qui se devait – avec un zèle bizarre qui l’avait rendu presque étranger à lui-même. L’on trouva cela charmant car il avait la désinvolture suffisante, l’esprit assez acerbe pour bien porter la tristesse – avec ce petit air de renoncement, comme si tout n’avait jamais eu d’importance … - Là-bas on dit qu'il est de longs combats sanglants ... – Cela passa inaperçu, parmi les autres regards éteints, les mines d’endeuillés officiels ou les révoltes fades du monde. Il n’en parla pas ; l’on crut qu’il s’en fichait – il le crut aussi.

Mais les gens du Quartier l’avait vu errer, déjà, en une mise simple et grand manteau noir – et portant un deuil d’autre-chose jusqu’en ses yeux troubles. Parfois, aux plus belles heures du soir, celles où l’on tonne et où l’on tempête, il parlait soudain par murmures, et quand l’alcool lui mettait du baume au cœur, il lui venait un sourire qu’on ne lui avait jamais vu auparavant. Reflets trompeurs sur les pans du manteau et sourire qui s’effiloche ...

Mais chaque jour, il se levait, hagard, réclamant à François les journaux frais tirés avec une fièvre qu’il ne s’était jamais connue. Avec frénésie, il y déchiffrait les mêmes phrases, jusqu’à l’écœurement, ressassait les mêmes détails, jusqu’à la nausée, les mêmes déplorations, jusqu’au vertige.

Mais un matin, une carte bordée d’un liseré noir s’était présentée, parmi les feuilles imprimées ... Elle ne lui avait rien appris, et pourtant ... Depuis plusieurs jours, déjà, les morts dansaient dans les colonnes des quotidiens, en désordres divers, et il y avait lu, maintes fois, les mêmes noms attendus. Les victimes, presque toutes du monde, semblaient une étrange liste de marionnettes que l’on a retiré de la scène – dérisoire pièce, éternel lieu commun, dont les héros seraient morts … Et pourtant, en décachetant l’enveloppe, – envoi de fleurs pâles aux corbillards – Jean sentit soudain le poids de ses lâchetés et de ses lassitudes … Plusieurs fois, déjà, il s’était déjà surpris, à rêver de l’Orient en ses vapeurs, de l’air embrumé des villes du Nord ou de l’odeur sauvage des plages de France … A chaque fois quelque chose était venu réfréner son désir, et le départ demeurait chimère … Ce jour-là, la décision fut prise. Pleine et irrévocable. Il appela François, lui demanda de préparer une malle …

- Vous partez, Monsieur ? Vos parents …

- Non, pas chez eux. Je vous ferai parvenir une adresse à laquelle envoyer ce que je vous demanderai.

- Mais Monsieur …

La porte se referma sur lui, légèrement grinçante. Dans une des larges poches de son manteau – bien trop peuple - il avait laissé la lettre blanche bordée de noir, parce que c’était elle qui l’avait tiré de son inaction et de son silence. Sans quitter Paris, il voulait partir, abandonner ce qu’il avait toujours connu, ce qui le retenait, souvent, en ses désirs et ses élans. Le chemin était long, sinueux et drôle – comme un parcours d’embûches où l’on trébuche en funambule. Et sans doute suivait-il, ainsi, l’image tant recherchée du Pierrot de Pantomime qui courrait après l’Amour, après la Femme … Qui courrait après le Rien. Sous la lune poudreuse, de lanternes en falots, peut-être le verrait-on, un jour, libre et fier ...

Et portant un deuil d’autre-chose jusqu’en ses yeux troubles.

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