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 Ivre mort, ma chère, ivre mort !

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Jules Spéret
La perfection n'existe que dans mon miroir
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MessageSujet: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   Mar 4 Sep - 12:32

Il avait beaucoup bu. Beaucoup. C'était l'ennui de ces soirées avec les bohèmes en tous genres, on était tenu d'y tenir son rang et d'écluser verre sur verre à la santé de tout et de n'importe quoi - surtout de n'importe quoi. Et on buvait, et on buvait, et la nuit passait, et les pièces s'enfuyaient des bourses, et on discutait, et on refaisait le monde autour de verres d'absinthe. Comme si la fée verte avait le pouvoir d'ouvrir les portes d'autres mondes et permettait les uchronies. Puis, on fumait un peu. Ou beaucoup. L'éditeur proposait un cigare à ses compagnons de table. Il faisait apporter une bonne bouteille. On éclusait encore.

Tant bien qu'à la fin, on était - passez-moi l'expression - complètement plein.

Bon, d'accord, peut-être pas non plus au point de laisser le contenu de ses tripes dans le caniveau (autant que les égouts servent à quelque chose), mais bien ivre, tout de même. Du genre à ne plus marcher très droit, à trébucher dans l'escalier, à manquer renverser les bibelots par terre. Bah ! des vieilleries. On les remplacerait par du neuf. C'était l'excuse qu'il sortait toujours à sa femme pour expliquer ses gaffes de cuite. Séraphine n'appréciait généralement pas - mais quelle conformiste, grands dieux ! -, mais avait-elle le choix ? Ce qui était fait était fait, point à la ligne.

Et c'est dans un état de ce genre que Jules Spéret était rentré chez lui, sur le coup des quatre heures du matin. Sachant qu'il partait généralement pour le siège de la Revue quelques heures plus tard d'ordinaire, cette heure aurait bien pu paraître incongrue, mais voilà ! le lendemain, c'était dimanche. Donc, pas de travail. Quand bien même le monsieur Spéret irait sans doute en vadrouille toute la journée, il pouvait se permettre de rentrer plus tard (et plus ivre) que d'habitude. L'enfilage de couloirs dans la maison sise au 6, rue Mazarine, se passa dans les encombres habituelles, c'est-à-dire difficultés à attraper la poignée, vacarme tout relatif, portes qui claquent - oups ! -, bougie qui vacille - vivement l'électricité ! - et qui manque mettre le feu au logis, déplacements en zigzags, erreurs de portes - tiens ! qu'est-ce que je fais dans la salle à manger ? -, etc., etc.

En d'autres termes, la pauvre Séraphine pouvait bien croire qu'on était sur le point de cambrioler sa maison.

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Séraphine Spéret
C'est à coups de mépris public qu'un mari tue sa femme ; c'est en lui fermant tous les salons.
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MessageSujet: Re: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   Ven 7 Sep - 4:02

Sérahine était rentrée tôt ce soir là d’une série de visites faite dans le voisinage. Il s’agissait notamment de s’enquérir de la santé de tout un chacun, de discuter aimablement des travers des absents autour d’une tasse de thé ou de s’en aller faire une promenade dans quelque jardin public afin d’être vu en bonne compagnie par la société… Des habitudes que Séraphine avait prises au fil de l’éducation maternelle et qu’elle s’efforçait d’honorer chaque jour de sa vie.

Jules n’étant pas rentré - ce qui n’avait rien d’étonnant – elle avait dîné seule, feuilleté un livre lovée dans un grand fauteuil près de la cheminée du petit salon, puis était montée se coucher. Il n’avait pas fallu longtemps avant qu’elle trouve le sommeil, mais en avait soudain été tirée par un vacarme suspect de vase renversé et de portes claquées quelques heures plus tard. Il était extrêmement improbable qu’un tel remue ménage eut été l’œuvre de quelque domestique insomniaque (ils connaissaient sans doute mieux la disposition des meubles qu’elle-même !). Il y eut de nouveau un raclement étrange, et elle se redressa sur le lit, le souffle court. Quelqu’un voyageait dans les couloirs qui n’était pas censé y être.

« Dieu. Et Jules qui n’est toujours pas rentré ! » songea-t-elle, apeurée, en posant le pied sur un tapis moelleux.

Cette pensée s’immisça dans les brumes de sommeil et d’inquiétude qui encombraient encore son cerveau. Se pouvait-il qu’en fait de voleur, il s’agisse tout bonnement de son irrécupérable mari, revenu d’elle ne savait quelle aventure menée tambour battant dans les bas-fonds de la ville ? Redressant quelque peu son déshabillé vaporeux et rajustant les quelques mèches qui s’étaient échappées du reste de ses cheveux relevés pour la nuit, elle fondit sur la porte de la chambre.

La main sur la poignée, elle hésita quelques secondes, prêtant l’oreille au raffut qui se rapprochait indéniablement. Si, derrière le battant, elle tombait sur un vagabond parvenu à pénétrer dans la maison, elle n’était pas sûre de ce qu’il se passerait ensuite. Tremblante, elle tourna lentement la poignée, tentant de faire le moins de bruit possible, et glissa un œil un peu paniqué par l’entrebâillement. A la lueur vacillante des bougies qui brûlaient encore dans le couloir, elle aperçu une silhouette titubante par trop familière. Ulcérée, elle ouvrit la porte avec une telle force que le battant alla donner contre une petite commode placée derrière, et surgit à son tour dans le corridor.

"Je vous déconseille de faire un pas de plus, mon cher. Votre haleine me parvient depuis la chambre" attaqua-t-elle aussitôt, se redressant de toute sa - faible - hauteur.
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Jules Spéret
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MessageSujet: Re: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   Sam 8 Sep - 11:09

SBANG ! Le bruit de la porte qui claquait fit subitement se retourner notre éditeur poivrot, lequel se retrouva face à une espèce d'apparition en déshabillé, une bougie à la main, qui le disputait déjà sur son haleine alcoolisée. Bon sang... lui qui avait toujours souri en voyant les tableaux de femmes somnambules ou se promenant la nuit une bougie à la main, avec leur petit air mystérieux et leurs supposés pas feutrés ! Il comprenait pourquoi, maintenant ! Diantre, adieu la fin de nuit tranquille, bonjour le début de journée tumultueux... Séraphine ne pouvait-elle donc pas faire le moindre effort pour comprendre qu'à quarante ans, on est encore parfaitement en droit - si, si, si ! - de picoler avec des littérateurs en raillant le monde autour d'une petite fée verte (et d'autres petites fées moins vertes, moins belles, mais plus réelles) sans se faire trucider par sa chère et tendre au retour ? Que tout ça était vieux jeu*, vraiment ! À quand l'épouse complaisante voire enthousiaste à cette idée ? Voilà qui serait intéressant ! L'éditeur ne put retenir quelques railleries.

"Belle apparition, vraiment ! on dirait un tableau néo-académique... Cela dit, je croyais les anges plus affables..."

Oui, bon, il l'avait quand même un peu cherché, et sans doute se montrer désagréable avec madame Spéret ne lui apporterait rien de positif, mais qu'à cela ne tienne ! il était lancé et comptait bien poursuivre son idée, défendant bec et ongles son indépendance ainsi que sa liberté. Qu'elle s'adapte donc à son mode de vie ! Il n'était pourtant pas homme encombrant, contrairement aux époux de la plupart de ses amies ; il lui laissait une liberté d'action à peu près absolue - tant qu'il ne s'agissait pas de décorer la maison avec des ruines et des antiquités -, il pouvait même s'avérer un homme agréable... Mais non ! il fallait qu'elle n'en profite pas ! Il fallait même qu'elle s'en plaigne !

Mais pourquoi l'avait-il donc épousée ?!

Il était pourtant d'une rare évidence qu'ils ne se convenaient absolument pas !

La voyant relevée de toute sa hauteur (ce qui signifiait qu'elle dépassait à peine son épaule), l'éditeur ne put retenir un sourire. Le sourire-rictus de l'homme qui ne se reproche absolument rien, qui ne se sent on ne peut moins coupable, qui rigolait de la situation et qui était tout à fait persuadé qu'il pouvait rentrer chez lui quand bon lui convenait. La routine, en d'autres termes. Il s'approcha de Séraphine sans tenir compte de son avertissement, lui pinça le menton en riant franchement de sa colère et reprit :

"Vraiment, vraiment ! Auriez-vous le front de m'en empêcher, mon petit ?"

Après tout, il était ici chez lui...

Citation :
* vieux-jeu : "convenu, conformiste, prévisible, attendu, en un mot : enquiquinant" (définition proposée par Jules Spéret)
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Séraphine Spéret
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MessageSujet: Re: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   Sam 8 Sep - 23:38

Jules s’était retourné, sa raillerie habituelle à la bouche et, si elle n’en fut pas surprise, Séraphine ne put s’empêcher, durant une brève seconde, de se sentir blessée. Jamais, cependant, elle ne perdit de sa raideur ou de son maintien. Prendre appui sur le fragile guéridon disposé à sa droite n’était pas une option si elle voulait tenir tête à son impossible mari. Se saisir du vase qui y était posé et le lui lancer au visage, cependant, en était une très alléchante, mais là encore elle se contint. Son menton resta fièrement relevé et son regard, glacial.

L’homme, passablement débraillé, s’approchait déjà malgré son avertissement, et elle ne bougea pas d’un pouce, se contentant de froncer le nez lorsque son haleine frappa effectivement ses narines délicates. Peut-être aurait-il été préférable que ce visiteur nocturne ait été un brigand, finalement, que ce mari moqueur et condescendant qui n'avait pour elle aucune estime et qu'elle ne pouvait même pas chasser de chez elle! Lorsqu’il éclata de rire et se saisit de son menton, elle se dégagea vivement, ses grands yeux verts brillants de colère. Chassant sa main d’une claque téméraire, elle riposta :

« Et comment : j’en aurai le front ! Je ne suis point "votre petit" et sachez, monsieur, que vous comporter comme un rustre à qui l’alcool a fait perdre tout sens de la mesure ne fera pas oublier à quel point votre attitude frivole est ridicule pour un homme de votre âge et de votre rang. »

Sur ces mots, elle le détailla des pieds à la tête. Les cheveux et la barbe en bataille, les yeux brillants d’ivresse, Jules Spéret ne ressemblait en aucun cas à l’époux convenable qu’elle aurait rêvé d’avoir. Jamais, au grand jamais, ne sortaient-ils ensemble, à l’exception d’une ou deux visites chez des amis qu’ils avaient miraculeusement en commun. Jules aurait certainement considéré la plupart de ses amies comme mortellement ennuyeuses, et ces dernières l’auraient probablement considéré comme un excentrique (ce qui était par ailleurs déjà le cas). Jamais ils n’avaient une conversation qui ne se terminât par une déclaration péremptoire de Jules à propos du caractère antique des goûts de sa femme. Rien, dans leur relation, n’était gratifiant.

La mère de Séraphine ne lui avait jamais menti à propos du mariage : la jeune fille n’avait jamais réellement pu entretenir des rêves de passions enflammées telles qu’on les lit dans les romans, mais on lui avait certifié qu’avec le temps, même les unions les moins consenties finissaient par s’adoucir, se patiner d’une routine confortable. En quinze ans de mariage, elle n’avait jamais senti l’ombre d’une patine, mais plutôt une irritation grandissante et un malaise croissant. Lorsqu’elle reprit la parole, ce furent ces derniers qui s’exprimèrent.

« Oui, vous êtes ridicule Jules, martela-t-elle, bien décidée à se faire entendre. Et il ne sera pas dit qu’un être tel que vous pénétrera dans ma chambre ! »

Pour ponctuer ces paroles d’un acte percutant, la jeune femme se rua dans la susmentionnée chambre dont elle entreprit de refermer la porte au nez de son mari.
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Jules Spéret
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MessageSujet: Re: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   Sam 13 Oct - 9:10

Un rire gras accueillit l'insulte : lui, ridicule ? Et comment, si "ridicule" signifiait juste "bon vivant et progressiste" ! Et s'il gardait son sens dicitonnairique premier ? Ca ne changeait pas grand chose. On dit souvent que plus une insulte est employée, plus elle perd de sa force. Or, Séraphine le trouvait ridicule au moins une fois ou deux par jour... à force, le mot finirait par devenir affectueux. Ou du moins, il le pensait. Mais sans doute ses pensées étaient-elles brouillées par l'alcool.

Sa femme se dédoubla subitement devant ses yeux, tant sa fuite preste vers la porte de la chambre avait pour effet de jouer avec sa persistance rétinienne. D'une main puissante et d'un pas légèrement chancelant (bel euphémisme !), il retint la porte et lutta contre la musculature de madame, qui, en bonne petite mondaine, n'était pas des plus sportives, préférant sa dentelle et son piano aux bras de fer dans les cafés. Même ivre, donc ayant de l'équilibre une notion toute relative, il arrivait encore à faire le poids. Progressivement, il gagna du terrain, toujours riant des tentatives désespérées de Séraphine. Cette bonne femme-là était décidément impayable, avec ses petites crises de mondaine bien éduquée... Sans doute son quotidien manquerait-il un peu de piquant sans elle... Mais il ne l'en aimait pas plus pour autant.

Une dernière poussée et la porte s'écarta, livrant passage à notre homme en dépit des efforts désespérés de sa chère et tendre (ou pas). Le siège de la chambre étant levé, le vainqueur ayant pénétré dans la place forte, Jules Spéret ne fit ni une, ni deux : il ôta son pardessus, le jeta sur une chaise qui avait eu la bonne idée de trainer par là (quand bien même une chaise a rarement des idées, bonnes ou pas) et se laissa tranquillement tomber sur le lit, à peine assez respectueux pour éviter de poser ses souliers crottés sur la courtepointe (ce qui ne l'empêchait pas de tacher la descente de lit, il faut bien quelques dégâts quelque part... et puis, ça donnait du travail au petit personnel...) et partit d'un nouvel éclat de rire.

"Vous disiez, chère amie ? Sachez que je tiens votre oreiller en ôtage et que je mène assidûment le siège de votre place dans notre lit. Aurez-vous le courage, que dis-je, la vaillance, de la défendre ?"

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Séraphine Spéret
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MessageSujet: Re: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   Dim 21 Oct - 6:27

Le coup d’éclat de Séraphine avait fait long feu, comme d’habitude. Elle aurait dû le savoir : son sens de la théâtralité ne pouvait surpasser l’incroyable inconvenance dont faisait preuve Jules. Tombée quelque part du côté d’une massive commode placée près de la porte, notre petite bonne femme jeta un regard de belette furieuse à son mari qui, tout d’odeurs insultantes et d’attitude grotesque, se lassa tomber sur le lit.

Dieu merci, aucun domestique n’avait eu la bonne idée de venir s’enquérir du raffut. L’humiliation eût été totale. Elle ne tenait pas particulièrement à ce qu’un membre de son personnel de maison la trouve effondrée en chemise de nuit dans la chambre à coucher, surtout vu l’état dans lequel se trouvaient ses cheveux !

Elle se releva prestement, ramassant autour d’elle l’abondance de tissu que comportait son vêtement de nuit et qui, elle aimait à le penser, s’était théâtralement déployé autour de sa petite silhouette durant sa chute. Elle alla ensuite claquer la porte comme si un démon devait surgit du couloir à tout moment. Essoufflée par tous ces efforts, elle ne s’en précipita pas moins à travers la pièce pour tenter de limiter les dégâts perpétrés par les chaussures de son mari sur la descente de lit.

« Jules » commença-t-elle d’une voix exagérément faible, comme si elle était sur le point de s’évanouir (ce qui était faux). « Si vous pensez une seconde que je viendrai me coucher à votre côté alors que vous vous trouvez dans cet état de pestilence, vous commettez une grossière erreur. »

Peut-être, à tout le moins, lui ferait-il le plaisir de passer quelque habit plus propre !

« N’avez-vous donc une once de respect pour moi ? » ajouta-t-elle en feignant un désespoir excessif, comme si la scène à laquelle elle assistait allait avoir raison de ses nerfs d’un instant à l’autre. D’un geste répugné, elle parvint à ôter les chaussures crasseuses de son mari qu’elle jeta vivement à l’autre bout de la pièce.

L’homme gisait sur le lit. Il était évident qu’il avait ingurgité la totalité du fond de quelque bar sordide. Sobre, il ne préoccupait déjà pas de ce qui pouvait nuire au bien-être de sa femme ou à sa réputation ! Elle n’escomptait pas que la moindre pensée raisonnable pénètre cette tête de pioche dans l’état où elle se trouvait. Vraiment ! Quel comportement grotesque ! Séraphine fulminait tellement qu’il lui semblait que de la fumée sortait de ses oreilles (bien que la sensation de chaleur soit probablement due au fait que sa tignasse conséquente fut inhabituellement répandue autour de son visage).

- Jules ! Levez-vous ! cria-t-elle en tirait le plus vigoureusement possible sur l’une de ses jambes.

Cela n'allait pas se passer comme cela!
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Jules Spéret
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MessageSujet: Re: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   Sam 3 Nov - 6:32

À nouveau, l'éditeur éclata de rire... ou peut-être n'avait-il cessé de rire de tout l'épisode ? La chute de sa femme avait été tellement drôlatique... Ah ! elle avait chu avec panache, comme l'Ancien Régime, la petite dame ! Bon, il fallait bien avouer que si elle s'était mise à gémir ou crier, peut-être l'éditeur aurait-il eu un quelconque geste plus raisonnable... mais elle semblait tout ce qu'il y a de plus indemne, au moins pour ce qui était du physique. Pour l'honneur, c'était autre chose... mais bon ! Toujours riant, il la voyait s'humilier avec répugnance devant lui, ôtant ses chaussures crottées, jouant les tragédiennes d'une quelconque pièce de Racine ou de Sophocle, puis quittant la tragédie pour le trivial de la comédie lorsqu'elle se mit à brailler et à tirer sur sa jambe. Il finit par cesser de rire : les zygomatiques commençaient à le tirailler. Il attrapa alors son épouse par la taille et, sans toutefois la soulever - disons que leurs positions respectives n'y étaient pas propices -, la hissa sur le lit et, accessoirement, contre lui.

Avait-il prévu de se rendre ? Fichtre non ! De la malmener ? Non plus. De se gausser d'elle ? Boh... c'était tentant, sans plus. Simplement, et sans trop savoir que son désir était - ô miracle ! - en adéquation avec celui de son épouse, il jugeait plus correct et surtout plus confortable de passer une robe de chambre. Mais quitte à faire l'imbécile, autant y aller jusqu'au bout : il ôta la taie d'un oreiller, la suspendit à une moulure du lit, marquant un temps mort dans les combats. Puis, il se leva, se dirigea vers un paravent, se déshabilla derrière ("Ah ! fichus boutons !... Et merde !... Ah, mais zut, à la fin !... Ah, voilà...") et revint, la figure un peu moins crasseuse après une rapide toilette, sans doute moins saoul qu'auparavant. Certes, son attitude derrière le paravent avait dû consterner sa "chère" et "tendre", mais il n'en avait strictement rien à cirer. Il reprit la taie d'oreiller, remit "consciencieusement" l'oreiller dedans, fronça la lèvre inférieure, sourit.

"En garde, princesse ! Votre preux dragon attaque les oubliettes !"

Un oreiller dans une main, un polochon dans l'autre, notre burlesque Don Quichotte fin-de-siècle s'y croyait parfaitement. Ou du moins, il s'y crut un instant, avant de se lasser de ses propres bêtises face à la moue de son épouse. Ce fut à son tour de râler.

"Allons, Séraphine, n'avez-vous donc aucun humour ? Aucun sens de la dérision ? Aucune envie de quitter vos airs raidis ? Vous êtes d'un ennui !..."

Il reposa alors le traversin et le coussin, puis s'assit sur le lit, pour ainsi dire boudeur.

Miracle ?
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Séraphine Spéret
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MessageSujet: Re: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   Mer 14 Nov - 22:52

Séraphine fut dûment désarçonnée par le soudain retour de son mari à la raison. Après l’avoir hissée sur le lit à son côté, un geste quelque peu inhabituel qui avait paru vaguement agréable à notre respectable petite bonne femme, il suspendit une taie oreiller à un montant du lit et se rendit derrière un paravent. Séraphine se trouva donc immobile sur le lit, couvant d’un œil noir le pauvre oreiller dénudé. Quelle était cette facétie ? Elle détectait dans ce geste une parodie de « drapeau blanc » dont le côté légèrement surréaliste ne lui inspirait rien qui vaille.

Son attention fut cependant détournée lorsque Jules se mit à marmonner derrière son paravent d’une manière somme toute indigne d’un homme de son rang. Elle le contempla d’un œil sévère alors qu’il revenait de sa brève toilette (qui l’avait rendu nettement plus présentable, elle devait en convenir) pour remettre l’oreiller en état, et haussa un sourcil consterné lorsqu’il manifesta l’intention de la frapper avec. Estimait-il décent de se livrer à ce genre d’activité enfantine à une heure aussi avancée de la nuit et, qui plus est, à leurs âges respectifs ?

Allait-elle être obligée de faire allusion à une possible fracture de la hanche ?

Il semblait que non. Jules se dégonfla soudain comme le ballon d’un zeppelin percé. Séraphine n’aurait su dire si l’événement s’avérait satisfaisant ou inquiétant. Evidemment, il souligna de nouveau l’ennui de sa compagnie. Pour une fois, elle en fut légèrement ébranlée.

« Bien que vos références romanesques soient charmantes, commença-t-elle (elle n’avait pas détesté accéder momentanément au rang de princesse et s’était radoucie), je doute d’être capable de me montrer moins ennuyeuse à une heure pareille, Jules. »

La vie d’une dame du monde était épuisante, ce dont il ne se rendait manifestement pas compte. Dès le lendemain, elle devrait faire une série de visite avec l’angoisse que l’une ou l’autre de ses connaissances ait croisé Jules ivre mort dans la rue. Oh ! comment trouver le sommeil dans ces conditions ? Peut-être que frapper Jules à l’aide d’un coussin était une bonne alternative, finalement. Elle se contint néanmoins et repoussa fermement cette envie. Il était hors de question d’alimenter l’excentricité de son mari. Elle était une femme éduquée que diable ! Elle avait un rôle, un rang, un personnage à jouer. Et ce personnage ne jetait pas – et ce soir c’était bien malheureux – d’oreiller sur son mari.

A sa propre stupéfaction, elle jeta un oreiller sur son mari.

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Jules Spéret
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MessageSujet: Re: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   Mer 2 Jan - 8:02

À sa grande stupéfaction, il se ramassa un oreiller en pleine poire.

Jules Spéret se demanda un bon moment ce qui ne tournait pas exactement rond dans son univers. Le fait que lui ait renoncé à la frapper à coups d'oreiller, ou qu'elle ait renoncé à ne pas le frapper. S'il restait dubitatif quant au côté réaliste de la situation, il ne pouvait certes pas laisser son honneur ainsi offensé, foi de bohème ! Il attrapa son oreiller par la taie, mais eut la malchance de l'attraper par le mauvais côté. Et l'oreiller proprement dit se fit la malle par le trou de la taie.

Comme on dirait actuellement, fail.

L'éditeur soupira, rattrapa le fuyard, le fourra dans la taie d'un air à la fois résolu, revanchard et résigné, puis reprit son arme par le bon côté de la taie, sourit beaucoup plus franchement et sincèrement à son épouse avant de lui rendre gentiment le coup de coussin, sur le haut du bras pour ne pas lui faire mal plus que nécessaire - après tout, elle, elle devait tenir à son apparence -, avant de profiter du temps immédiatement successif au coup pour prendre le visage de son épouse dans le creux de sa paume et lui pincer, toujours gentiment, le menton.

"Vous voyez, quand vous voulez ! Je vous trouve bien ravissante ainsi."

Pour une fois, le compliment n'était ni feint, ni ironique. Peut-être était-il vraiment capable d'apprécier sa femme, au fond... Peut-être leur mésentente était-elle uniquement liée à leurs caractères tous deux flamboyants, à leurs visions différentes des réalités de la vie, mais peut-être l'entente n'était-elle pas impossible à obtenir entre eux deux ?

Un second coup d'oreiller interrompit sa rêverie.*

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Séraphine Spéret
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MessageSujet: Re: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   Mar 29 Jan - 1:46

Le coup d’oreiller avait eu un effet inespéré sur son mari, lequel avait commencé par la regarder d’un air si interloqué qu’elle songea brièvement à s’en amuser. Mais elle était trop atterrée par son propre comportement pour réellement profiter de la situation. Elle n’eut cependant pas le loisir de se lancer dans une longue introspection parce que Jules manifesta l’intention de riposter… des velléités brusquement interrompues par la fuite du coussin hors de sa taie. Cette fois-ci, un bref sourire se dessina sur les lèvres de madame Spéret. Jules semblait furieux mais, pour une fois, sa fureur semblait se concentrer sur autre chose qu’elle-même, un changement somme toute appréciable.

Jules revint à la charge une fois le fuyard rattrapé et la frappa, elle dût le reconnaître, plutôt gentiment. Sa confusion augmenta cependant de manière exponentielle lorsqu’il lui saisit le menton pour lui asséner le compliment le plus sincère (l’un des seuls, à vrai dire) qu’elle ait reçu de lui depuis des années. Le pire, songea-t-elle, était le regard pensif qu’il fit courir sur elle, comme s’il était surpris lui-même de la tournure qu’avaient pris les événements et des circonstances qui l’avaient amené à prononcer une phrase aussi inhabituelle à son adresse.

Le rouge monta rapidement aux joues de Séraphine, et elle en fut douloureusement consciente. Rien, dans la température de la pièce, ne justifiait que ses pommettes deviennent aussi brûlantes. Il ne fallait pas que Jules s’en aperçoive, aussi se résolut-elle à lui asséner un nouveau coup d’oreiller, sans intention toutefois de l’assommer.

- Je suis navrée Jules, mais je trouve plus regrettable que charmant d’être obligée d’en arriver à vous frapper pour que vous m’appréciiez, maugréa-t-elle en tentant de masquer son trouble sous une pique.

Elle devait cependant avouer - comportement puéril mis à part - que cette situation ne lui était pas désagréable. Elle qui, depuis des années, se couchait chaque jour (du moins lorsqu'il daignait être rentré à l'heure du coucher) aux côtés d'un homme qui ne se départissait jamais d'une attitude vaguement hostile à son égard, trouvait en lui, ce soir, une compagnie plutôt confortable, voire réconfortante...

- Pourquoi nous disputons nous, Jules? demanda-t-elle soudain.
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Jules Spéret
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MessageSujet: Re: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   Sam 2 Fév - 9:50

Mais c'est qu'il avait réussi à l'émouvoir, en plus ! Les choses ne devaient pas être si désespérées entre eux, finalement... contrairement à ce que quinze ans de mariage auraient pu laisser supposer ! Ces pommettes rouges, ces coups d'oreiller, voilà qui était tout à fait agréable ! Il lui semblait voir sa femme pour la première fois... ce n'était pas la petite femme hautaine qui lui avait été donnée en mariage, c'était quelqu'un de tout à fait différent... quelqu'un qui lui plaisait plus qu'il n'aurait osé le reconnaître, une attirance qu'il mettait plutôt sur le compte des dernières vapeurs de l'alcool que sur celui d'une possible entente entre eux deux. Lorsqu'elle demanda pourquoi ils se disputaient, il ne put retenir un sarcasme :

"Mais, parce que c'est drôle, Séraphine... Parce que c'est drôle..." Comme s'il y croyait lui-même... Allez, soyons sérieux un moment : qui tentait-il d'abuser ? Est-ce qu'il était vraiment drôle de rentrer chez soi tous les soirs pour se retrouver face à une furie ? Est-ce qu'il était vraiment drôle de faire tenir un ménage sur des fondements vagues d'honneur ? Certes, vivre à la va-comme-je-te-pousse avait tout son intérêt, tout son confort, mais si dans la poussée, on entraînait l'autre, celui qui n'avait rien demandé ? Jules s'ébroua un peu : l'alcool le faisait sorbonner du bonnet, il commençait à seriner de drôles d'airs de mirliton... Tout ceci n'était pas normal.

Néanmoins, la question valait la peine de se pencher dessus, d'autant plus qu'il était bien rare qu'il parvienne à dialoguer presque... sereinement avec sa tendre moitié. "Que voulez-vous que je réponde ?, reprit l'éditeur avec davantage de sérieux. Nous n'avons ni mêmes goûts, ni mêmes caractères, ni mêmes origines, ni mêmes fréquentations... mais avons tous deux le tort de ne pas accepter ceux de l'autre..." Leur mariage était un mariage de raison et d'intérêt plus qu'autre chose, tous deux le savaient fort bien... et dans ces visées, au moins, aucun des deux ne s'était fait plumer. Même si le résultat laissait généralement à désirer.

"Et nous savons bien que nous ne changerons pas." Peut-être le problème était-il là, justement, encore plus que dans la compréhension : dans l'incapacité à s'adapter aux habitudes de l'autre. Ca avait donné les résultats que nous savons : Jules ne rentrait chez lui que lorsque c'était vraiment nécessaire ; l'opinion publique était plus choquée de les voir ensemble que de le voir s'afficher avec une demi-mondaine ; lui-même s'étonnait parfois d'arriver à voir sa femme en peinture... Mais au fond, les choses ne seraient plus vivables ainsi longtemps, ni pour l'un, ni pour l'autre. Et jouer la comédie des indifférents ne repoussait pas l'éclatement de leur couple, contrairement à ce qu'il pouvait penser parfois.

Il convenait sans doute de trouver une solution. Jules ne savait pas vraiment s'il en avait envie, et se demandait surtout si l'alcool ne le faisait pas divaguer plus que souhaité : s'il disait quelque chose qu'il allait regretter plus tard ? Se condamner par la dive bouteille... c'était un peu ridicule, quand même. Changer ? Et changer comment, déjà ? Accepter le caractère de sa femme n'était pas possible quand on s'appelait Jules Spéret ; accepter une décoration classique quand on est féru de modernité, quand on est l'un des hommes les plus en vue de la capitale en matière de nouveauté, c'était inconcevable ! Et elle, en tant que mondaine, ne pouvait pas se permettre de vivre une vie pareille à la sienne. La situation semblait sans issue. Il ne restait plus qu'à feindre... et le connaissant, la feinte risquait d'être épique. Affectez la vertu, si vous ne l'avez pas ? Ce n'était certainement pas un dicton pour lui, ça !

"Pourtant, j'aime à croire que... tout n'est pas perdu, voyez-vous ?" Et ce disant, il se rapprocha d'elle bien plus qu'il ne l'avait fait ces dix, voire douze, dernières années. Il avait bien du mal à se l'avouer, mais la vue qu'il avait eue d'elle ces dernières minutes avait suffi à réveiller chez lui un attrait qu'il croyait éteint depuis longtemps. Peut-être était-ce l'alcool. Mais il n'aurait pas rechigné à reboucher sa chantepleure*, voyez-vous ?... Au risque de se prendre une baffe, il embrassa sa femme.

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Séraphine Spéret
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MessageSujet: Re: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   Dim 17 Fév - 3:41

Séraphine soupira imperceptiblement. Jules avait raison, évidemment. Ils n’avaient, et n’avaient jamais rien eu en commun. Jules était insupportablement excentrique, elle était probablement tout aussi insupportablement convenable à ses yeux, et aucun d’entre eux n’aurait jamais accepté de renoncer à son mode de vie pour l’autre. Mais leur incapacité à trouver un compromis révélait surtout un manque de sentiment, une absence d’amitié. On n’est jamais enclin à faire d’efforts pour ceux qui ne nous inspirent aucune sympathie.

Seulement, en cette soirée qui avait effroyablement commencé, Séraphine ressentit en son for intérieur le pincement de cette sympathie teintée de regret. L’homme qui lui faisait face était à la fois terriblement familier, et pourtant totalement étranger. Sans doute son étrange posture, oreiller en main, y était-elle pour quelque chose : jamais au grand jamais elle ne s’était trouvée en pareille position avec lui.

Alors même que tout le fossé qui les séparait, et ce désormais au-delà de leur propre volonté, lui apparaissait, Séraphine sentit ses épaules s’affaisser légèrement, comme un signe de renonciation définitive. A ce moment précis, cependant, Jules sembla arriver à la conclusion inverse et, sans doute sous l’impulsion d’un reste d’ébriété, il l’embrassa.

Séraphine se sentit rougir instantanément, peu habituée qu’elle était désormais à ces démonstrations physiques qui avaient cessé très tôt après leur union, quinze ans auparavant.Le souvenir de l’étreinte qu’ils avaient partagée lors de la catastrophe de l’Opéra, alors qu’elle connaissait un moment de désarroi intense, lui revint avec acuité. Elle ne se dégagea pas immédiatement, trop surprise peut-être, et curieuse de cette sensation depuis longtemps oubliée. Lorsque, enfin, elle s’écarta de Jules, ses joues brûlaient encore d’un feu qu’elle ne parvenait pas à maîtriser.

«Enfin Jules… vous vous oubliez…, dit-elle pour la forme, tentant de regagner la sécurité des couvertures. Il est très tard, et nous devrions dormir.»

Ce faisant, elle tentait de masquer le fard persistant qui dansait sur ses joues à la lueur de la flamme des lampes qui arrivaient peu à peu au bout de leur combustible. Elle avait le souffle un peu court et, pour une fois, elle se félicita de se trouver hors de son corset.

«Mais vous avez raison, ajouta-t-elle sans pouvoir se résoudre à faire taire l’étincelle d’espoir qui naissait en elle à la suite de l’événement. Peut-être tout n’est-il pas perdu…»

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Jules Spéret
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MessageSujet: Re: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   Ven 22 Mar - 2:43

S'oublier... Tenter de dormir... Allait-il insister, ou non ? Elle aurait bien pu se décoincer un peu, mademoiselle de Ressal, épouse Spéret ! Vraiment, elle en avait de bonnes : il se montrait conciliant, aimable même, pour une fois, et... c'était l'occasion rêvée pour elle de le snober, alors que... Non, vraiment, soit c'était une blague de mauvais goût, soit les bourgeoises de noblesse déchues manquaient péchaient à force de pudibonderie. Renonçant à insister - n'avait-ce été qu'une envie passagère ? -, l'éditeur la lâcha sans un mot et rejoignit l'étreinte des couvertures, lui tournant presque le dos : «Vous avez raison... Nous devrions dormir. » Il n'avait même plus envie de faire de l'ironie. À quoi bon, puisqu'elle ne la comprendrait pas au mieux, et la prendrait mal au pire ? Dire qu'ily avait cru, un instant !... Mais non. Allez, vive l'utopie. Et demain, une bonne absinthe pour faire passer tout ça, de préférence bue en la charmante compagnie d'une prostituée. Curieusement, peut-être parce que l'alternance gouverne le monde, au moment où il parvenait à cette ultime conclusion, son épouse parvenait à la conclusion inverse... Pourquoi devaient-ils fonctionner en balancier, un au sommet et l'autre dans l'abîme à chaque fois ?... Pourtant, dans la flamme mourante de la bougie, il voyait encore comme un reste de rougeur sur la joue de sa femme, comme un filament d'aurore boréale qui se serait égaré là... « Bonne nuit », fit-il enfin.

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Séraphine Spéret
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MessageSujet: Re: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   Mer 27 Mar - 1:29

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Séraphine resta plusieurs minutes immobile, sans répondre, écoutant le silence qui s’était soudain abattu sur la chambre à coucher. Jules avait semble-t-il décidé que leur petit manège de « presque entente » avait suffisamment duré et s’était enfin couché. La nuit était si avancée qu’il y avait fort à parier que le jour ne tarderait pas à poindre à travers les rideaux. Il aurait fallu se rendormir, mais Séraphine s’en trouva incapable. Une agitation inhabituelle l’habitait. Soudain, le mutisme de son mari lui sembla insupportable.

« Dieu, Jules, que vous pouvez être agaçant ! » s’écria-t-elle avec la plus absolue mauvaise fois en se redressant brusquement, rejetant les couvertures.

L’homme n’avait pour ainsi dire rien fait de répréhensible – c’était bien la première fois ! – mais c’était précisément la raison de l’ire de Séraphine. Que ne pouvait-il pas se montrer digne de confiance en matière de chahut conjugal ?! Comment diable pouvait-il s’étendre ainsi alors même qu’elle était incapable de se sortir sa brusque et inattendue étreinte de la tête ?! Etait-elle la seule à en avoir tiré de l’émotion ?

Elle s'était tellement déshabituée de ce genre de sentiment...

Il était certain que tout ceci procédait d’une énième machination destinée à lui nuire. Elle ne parviendrait jamais à se rendormir, aurait mauvaise mine le lendemain et se verrait obligé de paraître ainsi au thé donné chez les Lefebvre!

Comme d'habitude, dans sa furie, Séraphine versait dans la paranoïa. Elle darda une oeillade furieuse, où se mêlait colère et vexation, sur la forme étendue de son mari.
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Jules Spéret
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MessageSujet: Re: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   Jeu 4 Avr - 15:38

Ou pas.

Et bien évidemment, c'était encore de sa faute. Alors que l'éditeur s'était plus ou moins résigné à passer une fin de nuit relativement confortable, c'est-à-dire accompagnée de sommeil, son épouse semblait - et c'était bien la première fois, nom d'un chien ! - avoir décidé de le tenir éveillé. Le monde tournait vraiment à l'envers ces derniers temps. Dans la clarté mauve de la fin de nuit, une clarté tout à fait assortie à sa revue et à son dernier complet, d'ailleurs, il devinait le corps de la délicate madame Spéret, comme la silhouette d'un camée. Un camée de Mégère ou de Médée... L'idée était tout à fait vieillotte.

Lui aussi s'était redressé. Idée grotesque : est-ce que jusqu'à présent, leurs désirs avaient ne fût-ce qu'une fois concordé ? Il la devinait furibonde. Lui, il était détendu, bien que l'agacement menaçât de poindre derrière ces sempiternelles alternances... Ne pouvait-on donc se mettre d'accord, pour une fois ? Elle le trouvait agaçant, il lui rendait bien son sentiment... ah tiens, la concorde était de retour.

« Mais que désirez-vous, à la fin ?! » lâcha-t-il, légèrement excédé... si peu, si peu... Mais il ne s'attendait pas à la moindre réponse. D'ailleurs, même si elle répondait, il n'avait pas l'intention de lui obéir : le jour où il se soumettrait à la volonté de son épouse était loin, mais alors très, très, très loin d'arriver ! Ne restait plus qu'une possibilité, puisque celles du couvre-feu et de la soumission étaient éliminées : prendre les devants. Bon, évidemment, elle allait encore ronchonner, mais comme c'était visiblement une attitude inhérente et profondément ancrée dans sa personnalité, il faudrait bien s'en accommoder une fois de plus.

« À quoi vous attendiez-vous, dites-moi ? À ce que je vous chante la barcarolle des contes d'Hoffmann, au risque de réveiller la maison ? » Même dans des circonstances aussi idiotes, il ne pouvait se retenir d'ironiser. Un jour, ça lui retomberait sans doute dessus, mais ce jour n'était pas encore arrivé, alors, fi ! Mais voilà qu'au moment de prendre les devants, il se trouvait soudain bien empêché : coucher avec une fille, ça, il connaissait. Coucher avec sa femme, c'était une autre paire de manches. Et vu le caractère de madame, mieux valait peut-être éviter les gauloiseries... Fût-ce un instant de génie ou de conventionnalisme ? Il passa un bras autour de sa taille et l'attira sur lui, presque trop chastement pour être crédible.
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Séraphine Spéret
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MessageSujet: Re: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   Jeu 23 Mai - 1:04

Séraphine rougit à l’instant même où elle s’aperçut que sa propre attitude confinait au ridicule. Jules semblait tout à fait excédé maintenant, lui jetant au visage elle ne savait quelle ineptie concernant une éventuelle sérénade au clair de lune (qui menaçait de se transformer en clair de jour d’un instant à l’autre). L’espace d’une seconde, elle eut l’envie de lui rétorquer que la maison ne risquait pas de dormir vu tout le chahut qu’ils avaient fait. A la place, elle baissa les yeux, renonçant à expliquer à son mari le trouble qui l’étreignait, où se disputait l’envie de profiter de leur soudaine et inhabituelle proximité, et l’habitude trop fortement ancrée de le repousser aussi loin que possible.

Lorsqu’il l’enlaça, très doucement, cependant, il semblait avoir compris son dilemme, et elle en conçut un soulagement inexplicable. Aussi se laissa-t-elle aller à l’étreinte, le regard toujours un peu fuyant et les joues empourprées. Le silence qui s’était installé lui semblait presque étouffant. La lumière qui filtrait par le voilage donnait à la scène une dimension hautement surréaliste. Jules devait aimer.

Elle n’avait pourtant pas l’intention de faire marche arrière. On pouvait dire ce que l’on voulait d’elle, Séraphine n’était pas une femme timorée. Prudente peut-être. Conventionnelle (elle préférait cependant se déclarer attachée aux traditions), peut-être. Mais elle savait également réunir suffisamment de courage pour faire ce qu’elle estimait devoir être fait.

Alors, elle se pencha en avant et l’embrassa.

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MessageSujet: Re: Ivre mort, ma chère, ivre mort !   

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Ivre mort, ma chère, ivre mort !

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