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 À l'abbaye des Cinq-Pierres

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Charles-Armand de Lonsay
Dandynosaure
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MessageSujet: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Jeu 5 Juil - 15:11

En ce dix-huitième jour du mois de juin de l'an 1896, le vicomte de Lonsay avait cessé de tergiverser. Ayant reçu quelques jours auparavant une lettre d'un fâcheux qui se prétendait son ami, Léon de ***, lettre qui accompagnait un colis qualifiable au moins de "singulier" : un ensemble de postiches. Inutile dès lors de préciser que la réception de cet étrange cadeau et de l'injonction jointe n'avait pu que laisser notre dandy dubitatif : qu'allait-il donc faire de... ça ?

Comme dit précédemment, quelques jours lui avaient été nécessaires pour trancher et pour accepter l'offre farfelue qui lui était faite. Se déguiser n'était certes pas dans ses habitudes, pas plus que n'était dans ses habitudes la couleur rousse des postiches, un choix si vulgaire qu'il s'était surpris un moment à grimacer devant une couleur trop éclatante à son goût. Puis, il s'était surpris à sourire un peu à l'idée de se voir affublé d'une pareille tenue. Ensuite, il avait un peu lissé ses cheveux du bout des doigts et posé le chapeau à larges bords sur son chef. Un peu trop large, le chapeau lui était retombé, couvrant la moitié de son front. Pas très esthétique.

À nouveau, il avait contemplé la perruque rousse, puis poussé un soupir. Cette couleur-là avait-elle donc vraiment été obligatoire ? Ce "cher" Léon n'avait-il donc pas pu s'en procurer une brune ou une blonde, plus discrète en tout cas que l'abominable couleur carotte qu'il avait sous les yeux ? Voilà une teinte qui n'irait en tout cas pas bien avec ses yeux gris ! Et toute cette toison qui allait masquer le bas de son visage! Quel gâchis...

Quand il avait empoigné la perruque, ç'avait été presque à regret. Il l'avait posée sur ses cheveux châtain, arrangé grossièrement la chevelure postiche et posé le chapeau dessus. C'était tout de suite plus commode. Un miroir dans la pièce lui avait permis d'admirer le résultat, de se trouver parfaitement ridicule, d'hésiter entre le rire et l'indignation, finir par sourire de la situation et ranger le déguisement dans un endroit sombre d'une armoire en attendant l'heure.

Mais l'heure serait arrivée dans moins de deux jours et, la curiosité l'emportant sur les réticences qu'il pouvait bien éprouver (réticences minimes, au demeurant : la chute d'une tête pouvait être considérée comme esthétique, c'était un point de vue intéressant à exploiter...), le vicomte avait fini par accepter la lourde tâche dont on l'avait investi. Il irait assister, aux premières loges, à l'exécution de Lionel Sylvande. À l'exécution de quelqu'un qu'il connaissait.

Néanmoins, plus par précaution qu'autre chose, le vicomte avait décidé d'aller repérer les lieux : la place de la Roquette n'était pas véritablement le lieu où il se rendait le plus volontiers - à vrai dire, il le trouvait même sinistre, et pour cause ! - et il se demandait encore où se placer pour voir au mieux la tête choir... Intéressante question, vraiment... Aussi était-il descendu sur les lieux en compagnie de son valet, le brave Auguste Villeroy, avait-il quitté sa voiture dans les environs de la place et s'était-il mis à contempler les lieux d'un air pénétré.

Si pénétré qu'il remarqua à peine l'agitation qui venait de naître, après une dizaine de minutes d'observation, juste à côté de lui.

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Antoine "Le Zozio" Viret
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Sam 14 Juil - 1:21

La cause de cette agitation s'avérait être un drôle de petit bonhomme sautillant. Son allure était des plus singulières : il portait une veste ressemblant étrangement à celle d'un costume d'Arlequin, un chapeau tellement rapiécé qu'il ne restait plus de haut-de-forme que le nom, et une barbe noire fournie lui mangeant la moitié du visage, mais ne pouvant dissimuler un sourire d'enfant amusé par un nouveau jouet.

A peine aviez-vous eu le temps de le voir que le voilà qui s’enfuyait, sa guitare attachée battant son dos au rythme de sa course.
Son poing était refermé sur un objet qu’il agitait dans votre direction tout en courant. De ce fait, il manqua de trébucher mais continua de cavaler à une vitesse… Impressionnante.

Sa voix s’élèva. Une chanson, sans nul doute. A votre intention ?

"Charmante idée, cette exécution !
Ainsi, de dandy, on devient voyeur ?
Le dernier acte est toujours le meilleur,
Choisis ta place avec attention !

D’argent, pour ça, nul besoin !
Je vais en prendre bien soin !"

Et vous l’entendiez à présent rire, en disparaissant dans la Rue de la Vacquerie, tandis que votre valet le prenait en chasse.


Dernière édition par Le Zozio le Sam 14 Juil - 21:25, édité 1 fois
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Charles-Armand de Lonsay
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Sam 14 Juil - 2:53

Auguste Villeroy, valet

Tudieu ! Qu'est-ce que c'était donc que ce petit vieillard de gratteux qui sautillait dans le coin ? Sa mine m'inspirant pas confiance, j'étais aux aguets, et gare aux entourloupes ! Le v'la t'y pas qui s'approche ainsi du maître ? Et çui-là qui reste le nez en l'air à regarder les environs ! L'a jamais vu une place de Paris, ou quoi ? Pourtant, il y habite quand même depuis trente ans... La peste soit des rêveurs dans son genre qui font pas gaffe à leurs affaires et qui obligent leur personnel à s'en occuper pour eux !

J'l'avais dit, qu'y allait se passer quelque chose ! L'autre gratteux de vieillard m'a juste pas laissé le temps de réagir, que déjà il s'enfuyait avec dans les mains la bourse de Monsieur ! Mais qu'il compte pas que j'le laisse faire si facilement, parbleu ! Pour sûr, que j'allais l'avoir et le rosser comme il le méritait, ce vagabond ! Prenant mes jambes à mon cou et me lançant à sa poursuite, je pris à peine le temps de dire à Monsieur : "Ce gratteux a votre bourse !" En vain, il m'entendait pas, trop pris dans ses rêves. Puis, courant après le vieux : "R'viens ici, fripon !" Non mais, c'est qu'il se permettait d'insulter Monsieur, en plus !
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Antoine "Le Zozio" Viret
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Sam 14 Juil - 21:24

On pouvait deviner à l'air ravi qui s'était dessiné sur le visage du Zozio que le drôle d'oiseau avait remarqué qu'il était suivi.
Pire.
Cela l'amusait follement.
Le valet semblait costaud et endurant, défi hautement plus grand que les policiers désabusés habituels. Le semer ne serait pas aussi facile.

La rue de la Vacquerie était en ligne droite et, par un manque certain de chance, à ce moment-là, elle était déserte. Pas la moindre occasion de se fondre dans la foule.
Le Zozio courut de toutes ses forces, arrivant tout de même à garder une certaine distance avec le valet. Le poursuivant ne cessait de l'enjoindre à rendre la bourse.
Rendre la bourse ? Alors qu'elle était remplie ?
Mieux, alors qu'elle était si jolie et serait une pièce maîtresse de sa collection ?
Hors de question !

L'étrange bonhomme fouilla une poche de son pantalon et en sortit un sachet.

"Apprends donc, petit valet
A ne pas me sous-estimer !"

Il libéra les billes sur les pavés dans sa direction, avant de tourner dans la grande rue de la Folie-Régnault.
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Armide
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Lun 16 Juil - 16:40

Auguste Villeroy, valet

Vindieu, c'est qu'il était preste, le bonhomme ! Bien plus, en tout cas, que son abord ne l'aurait laissé croire. Mais qu'il ne soit pas dit que Villeroy allait laisser tomber, non, non, non ! Il l'aurait, ce mécréant, le Villeroy, et il l'aurait sans plus tarder ! Et puis, il aurait les remerciements de Monsieur !

Mais ce gratteux qui se gaussait de moi avait visiblement plus d'un tour dans sa poche. V'la-t'y pas qu'il venait de sortir un sac ?... Qu'est-ce que ?...

J'ai pas eu le temps de réfléchir, que déjà j'me retrouvais à patiner sur des billes ! Sur le coup, je pus pas retenir une bordée de jurons que Monsieur aurait pas manqué de réprimander, s'il avait été là pour m'entendre. Mais j'allais pas me laisser avoir par ce vieux, quand bien même il avait profité du répit pour cavaler encore plus qu'avant.
La Vacquerie était p't'être pentue, mais c'était rien par rapport au reste : Ménilmontant, ça porte bien son nom, ça monte. Et il avait beau être costaud, le vieux, j'étais plus jeune et plus solide que lui !

Dommage que la rue soit déserte, par contre. J'aurais bien d'mandé à un quelconque zigue d'arrêter l'fuyard, ç'aurait été plus facile. Mais pisque c'était pas possible, j'allais juste pas le perdre de vue. Autant l'avoir tout de suite, plutôt que de l'épuiser et d'lui donner la chance d'se cacher dans la foule ! Alors, j'accélérai.
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Antoine "Le Zozio" Viret
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Jeu 19 Juil - 10:19

Le Zozio prit le coude de la Folie-Régnault, et tourna à la première à droite, s'enfonçant dans la rue de Mont-Louis. Le valet avait vu juste, il se dirigeait bien vers Ménilmontant !

La rue Mont-Louis n'était pas particulièrement fréquentée non plus à cette heure-ci, mais quelques personnes s'y trouvaient tout de même. C'étaient des habitués des folies du Zozio, l'attraction usuelle du quartier, au point que certains ne faisaient même plus attention à ces facéties.

Une femme, occupée à laver l'entrée de son logement, ne fit pas attention au petit bonhomme qui courait dans sa direction. Voyant le diable à ses trousses gagner du terrain, le Zozio donna un grand coup de pied dans le seau d'eau savonneuse qui traînait. Une pièce de la bourse volée tomba au pied de la matrone, cessant ses vociférations indignées. Par hasard, ou... ?

"Les seaux bien placés
Sont récompensés !"

... Définitivement, notre homme était fou.

Le Zozio redoubla de vitesse. La voie pentue était rude, mais notre vagabond en avait vu d'autres ! Il était simplement hors de question qu'un simple sous-fifre d'une classe démodée réussisse à capturer notre oiseau !

Au prix d'un ultime effort, notre hurluberlu, essoufflé mais ravi de cette course, atteignit enfin le boulevard de Ménilmontant.
Quel chance ! Un marché ! Des gens, la foule !
Le Zozio eut encore assez de force pour sautiller jusqu'à elle, en essayant de disparaître dedans... Il jeta un oeil inquiet en arrière.
Avait-il réussi à semer son poursuivant ?
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Armide
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Jeu 19 Juil - 11:22

Auguste Villeroy, valet

Et l'v'la qui file dans Mont-Louis ! Encore vide, la rue! Vindieu, l'était pas bien malin, l'bonhomme, pisqu'il aurait dû se cacher là où y'a du monde. Mais l'était assez rapide pour l'distancer, ça, c'était nin discutable. Et pis, y savait faire usage de son ch'min, le vioque ! Le v'la qui renversait un seau... Bigre !

L'iau qu'y cont'nait, pleine de savon. Pas eu le temps d'l'éviter, c'te saloperie ! J'me suis presque r'trouvé les quat' fers en l'air, à voir l'aut' s'gausser avec les gens d'la rue, mais j'ai pu m'rattraper à la grille d'une fenêtre. L'temps d'me r'dresser, l'aut' avait filé comme un lapin. L'bon côté d'la rue qu'il avait choisie, c'est qu'elle menait pas à trop de carrefours...

N'empêche, y courait vite. Trop vite. L'temps d'me r'dresser, d'éviter l'iau et d'me remettre à courir, il avait disparu.
J'le vis d'loin s'mettre dans la rue de Ménilmontant, j'courus pour l'ravoir, mais baste ! Y'avait marché c'jour-là, et vas-y pour retrouver un vioque au milieu des commères, des servantes et de tout l'reste...

Fichtre !!! Mais j'allais pas laisser tomber, parbleu ! J'allais ramener le vioque à Monsieur, et on allait voir ce qu'on allait voir ! Fallait juste le r'trouver... Y d'vait bien être quelque part dans c'te foule...
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Antoine "Le Zozio" Viret
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Dim 22 Juil - 4:12

Que de monde au marché ! Le Zozio ne put repérer son poursuivant parmi tous ces passants. Il attendit encore, mais la foule était dense, et le charivari des marchands l'empêchait d'entendre les rouspétances du valet.
Le drôle d'oiseau se rapprocha des stands. Les senteurs des fruits de saisons des marchands se mêlaient à celles provenant des bonbonnières du vendeur de sucreries, et parvinrent à ses narines. Des bouquinistes itinérants vendaient des ouvrages d'occasion, et même quelques apographes anciens, perdus parmi les livres et les gravures.

A mesure que le vagabond avançait, il ne perçut toujours pas la présence du valet.
Notre sémillant chanteur, ravi, s'auto-déclara grand gagnant de cette aventure rocambolesque. Il ne prit même pas la peine d'ôter son déguisement, tout sûr qu'il était de sa victoire.
Notre drôle d’oiseau récupéra quelques pièces dans la fameuse bourse volée avant de se mettre à la recherche d'une âme en mal d'argent.

En descendant un peu l'avenue Ménimontant, le Zozio aperçut la « fille » rousse à la maigreur maladive. Le vagabond attrapa sa guitare et chanta, tout en se rapprochant de la fille de joie.

"Noble un jour,
Catin le lendemain,
Pour la liberté, mon amour !
Mais faire le tapin
Ne permets pas toujours
De manger à sa faim...

Pragoise, ne crains rien,
Aujourd'hui, tu auras du pain !"


Alors, le Zozio déversa le contenu de la bourse dans les mains de la jeune femme, avant de repartir à la hâte disparaître dans le cimetière du Père-Lachaise...
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Armide
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Dim 22 Juil - 6:00

Auguste Villeroy, valet

Alors que j'croyais ben l'avoir perdu jusqu'au Jugement, v'là qu'le vieux réapparaissait. Comment que j'l'ai vu ? Très simple. J'déambulais dans l'marché, désespérant quand même pas au point d'abandonner la lutte, quand j'le vis apparaître devant une gamine rousse en chantant un de ses maudits airs. Le gratteux, curieusement, s'est pas privé de lui verser l'argent de Monsieur dans les mains avant de filer...

Drôle d'idée, ça, de garder la bourse et de donner l'argent.

J'me remis à le poursuive, doutant qu'il m'ait vu, mais il était dev'nu difficile à rattraper... Après quelques dizaines de mètres, j'dus bien m'résigner qu'cette fois, c'était perdu pour de bon.
Mais si j'avais pas la bourse du gratteux, j'pouvais bien espérer récupérer le cont'nu, non ? L'autre avait tout donné à une petite garce rousse... qui, tant mieux pour moi ! m'avait pas vu l'poursuivre dans la foule.

J'empoignai la gamine par le bras : " Alors, ma p'tite, d'où que tu la sors, c'te menue monnaie, dis-moi ? " Et, sans lui donner le temps d's'enfuir : " Y s'trouve que j'connais fort bien son propriétaire, moi... On va aller s'expliquer avec... "
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Romana Vaclavska
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Dim 22 Juil - 9:36

En haut comme en bas, Romana avait connu de nombreux fous. Elle les avait même classé dans sa petite cervelle sur une grande liste imaginaire, avec des visages enchevêtres, des noms, parfois, des voix, mendiants comme aristocrates, artistes comme hommes d'église, sans distinction aucune. Les fous, elle les enviait. Ils oubliaient la réalité pour la remplacer par quelque chose d'illogique, d'effrayant et d'étrangement coloré dont ils étaient à la fois les maîtres et les esclaves, et Romana à côté d'eux n'était qu'un regard sombre posait sur le monde, jugeant sa médiocrité, sa logique ennuyeuse et la souffrance que subissait chacun de ses êtres vivants. Romana faisait partie des fous réalistes. L'affligeante société l'avait forcée à commettre ses crimes de démence. Elle en était consciente et elle en était punie et en plus sa punition ne lui faisait ni chaud ni froid. Elle était de marbre mais d'un marbre fragile.

Elle ne chanterait jamais dans la rue, effrayant les enfants, se saoulant dans des bars, faisant rire les passants. Elle l'aurait bien souhaité, pourtant. Personne ne se soucierait d'elle et elle la première se ficherait bien de son état de santé et d'où elle dormirait la nuit une fois tombée. Mais le seigneur - si il y en a bien un - n'en avait pas décidé ainsi et lorsque le fou chanteur déversa dans ses mains dépourvues le contenu d'une bourse qui aurait pu appartenir à un roi, elle ne put dire un mot, esquissé un signe de surprise, de joie, de remerciement quelconque. Elle resta juste là, au milieu du marché, alors qu'elle accompagnait Madeleine un panier au bras, avec son trésor et son air d'oiseau mort. Dépitée. Le fou venait de lui donner de quoi s'acheter une vie et était repartis sans un chant de plus. Par réflexe, elle fourra les pièces dans une poche de sa robe, mais chercha du regard le robin des bois du quartier des Funambules. Le remercier? Refuser? Notre folle pragoise était bien incapable de l'un comme de l'autre. Mimer la sincérité et l'émotion même pour son sauveur lui demandait trop d'effort et lui rendre son argent serait commettre un acte affreusement schizophrène et vouloir sa mort. Le fou était un homme bon et Romana respecterait sa générosité en usant à bon escient de tout cet argent. Du moins c'est ce qu'elle pensait, derrière sa mine muraille infranchissable.

Mais avant que la jeune fille puisse faire quoi que ce soit d'autre, une main ferme empoigna son bras.

" Alors, ma p'tite, d'où que tu la sors, c'te menue monnaie, dis-moi ? "

Romana fronça les sourcils. Si elle ignorait comment fonctionner les hommes sincères, elle savait s'exprimer face aux hommes méchants. Mais elle n'en eu pas le temps.

" Y s'trouve que j'connais fort bien son propriétaire, moi... On va aller s'expliquer avec...
- Lâche-moi péquenot! " s'écria la pragoise en jouant du coude pour le faire lâcher prise. " C'est pas comme ça qu'on traite une jeune fille et encore moins une innocente! "
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Armide
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Dim 22 Juil - 11:27

Auguste Villeroy, valet

Tudieu, c'est qu'elle avait du cran, la p'tite ! Un vrai goujon, une anguille, tellement freluquette qu'y était presque impossible d'la t'nir, du moins sans la blesser. Or, c'était pas mon intention. Et puis, l'était mignonne, tout de même, ce s'rait dommage d'abîmer ça... Monsieur apprécierait pas... L'avait en horreur qu'on frappe les femmes. Pas correct, disait-il. Même quand elles sont voleuses, enquilleuses, prostituées,... Non. Mais baste de la morale de Monsieur !

Et la v'la qu'osait dire en plus qu'elle y était pour rien, elle ! Innocente ! Bien sûr ! Elle était pas là exprès pour que l'aut' pisse lui donner l'fruit d'son larcin, l'évidence ! Et pis elle osait encore s'moquer de lui, alors qu'il avait coursé l'aut' jusqu'ici pour récupérer la bourse de Monsieur ? Non mais, elle le prenait pour qui, la gonzesse ? Pour un imbécile profond ?
L'allait ben voir ce qu'allait s'passer une fois face à Monsieur !

" Innocente, vraiment ? T'vas pas m'dire qu't'as eu c't'argent honnêtement, hein, ma p'tite ! J'l'ai ben vu, l'aut' zigue de gratteux, qui t'mettait les sous d'mon maître dans les mains ! T'étais p't'être pas là exprès, dis ? "

Elle aurait bien pu répondre n'importe quoi que j'l'aurais pas crue, la p'tiote. Et pis, même si l'était comme une anguille, j'la tenais ferme et elle risquait pas d's'échapper d'sitôt, clair ! Et c't'ainsi que j'commençai à la traîner dans la rue, la portant presque par moments, pour la ram'ner à Monsieur.

" T'expliqueras ta vérité à monsieur le vicomte de Lonsay, ma p'tite, " rajouta-t-il. Après tout, dans l'affaire, c'était Monsieur qu'était lésé, non ?

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Romana Vaclavska
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Dim 22 Juil - 11:52

Le bras de Romana était maigre et Madeleine était déjà loin. Elle aurait beau crier, elle ne serait qu'une fille de joie trainée par un valet.

" Si vous saviez c'que j'en pense d'vot'e vicomte imbécile! " cracha t-elle au rustre qui la trainait par le bras, manquant de la faire trébucher au moindre accoue, alors qu'elle jetait des regards de fauve autour d'eux. Mais bien sûr, personne ne lui viendrait en aide. A quoi bon s'exciter? Elle n'aimait pas s'énerver, de toute manière, ou avoir peur, être joyeuse, ou quoi que ce soit. Ça la fatiguait. Elle n'avait jamais trouvé intérêt à se montrer à fleur de peau mais l'idée de savoir cette pauvre Madeleine se faire un sang d'encre pour elle à cause d'un valet idiot la mettait dans une rage inconditionnelle. Elle voulait garder son argent. Eh! Quoi! Elle n'était pas fautive et elle le savait, à quoi bon les remords? Ce riche prétentieux de Vicomte était-il assez avare pour retourner la ville à la recherche de quelques pièces? Elle en avait besoin, elle, et elle partagerait avec la douce Madeleine et Alice, elles mangeraient à leur faim pendant une semaine, que demande de plus le peuple? Mais son sauveur devenait son tortionnaire: à cause du fou chanteur elle allait devoir se retrouver face à un aristocrate coincé et peut-être même à des barreaux si elle se comportait trop mal. Son frère ne serait pas là pour la sauver. Mais ça ne l'empêchait pas de rependre son venin sur le pauvre valet.

" Môsieur le Vicomte serait-il dans le besoin, bâtard? Est-il assez odieux pour envoyer son larbin embêter les modestes gens faisant leurs courses? Parles-moi donc de ton maître que je puisse mieux lui cracher à la figure une fois en face de lui! "

Elle n'ignorait pas le confort de vie d'un Vicomte, donc elle n'ignorait pas l'absurdité de la course. Et être en face de son ancienne vie la répugnait. Et dans un désir profondément égoïste et normal pour une fille dans sa situation elle voulait son argent, coûte que coûte. Assez de bonnes raisons pour se transformer en furie.
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Armide
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Dim 22 Juil - 19:58

Auguste Villeroy, valet

Mais c'est qu'elle avait pas l'intention de s'calmer non plus, la p'tite ! Bon, j'devais quand même avouer qu'si j'avais été à sa place, p't'ête que j'en aurais fait autant, mais c'était pas une raison, d'abord ! Et pis la v'la qu'insultait ainsi m'sieu l'vicomte ! Le traitait d'imbécile ! Sûr qu'y s'rait pas content, si jamais l'entendait ça ! Pouvait pas être honnête, la garce, et r'connaître qu'elle était la complice du gratteux ? C'tait pas bin difficile, pourtant ! P't'êt' même qu'j'lui aurais laissé queque pièce pour la peine. Monsieur faisait pas trop attention à l'argent, l'en avait bien assez comme ça pour compter ses sous. Mais pisqu'elle r'connaissait rien, la gamine, l'allait bien falloir qu'j'la traîne jusqu'à la place d'la Roquette, où Monsieur d'vait être encore...

Oh ! Pas qu'j'avais peur qu' quéqu'un vienne l'aider, hein !
Une fille à soldats, personne serait assez fou pour s'courir ça. Même si l'était mignonne. Même si l'était gentillette. L'avait aucune chance. L'problème, c'tait qu'Monsieur était un tit peu trop dans la lune, et qu'par conséquent l'était parfait'ment possib' qu'y soit allé déambuler quéqu'part. Et j'avais pas envie d'me garder la gamine pendant tout l'temps qui lui plairait. Pasque l'était sauvage, et grossière avec ça ! Cessait pas d'se débattre... M'énervait, la p'tite, c'tait tout. Mais ça m'avait pas empêché d'lui parler d'Monsieur quand même.

" J'te f'rai pas l'plaisir d'te donner d'quoi insulter Monsieur, ma p'tite ! C't'un homme tout c'qu'y a d'plus comme y faut. Pas l'genre qui t'finirait dans les bras, t'vois c'que j'veux dire ? Mais l'est ben aimable et gentil, t'sais, pas çui qui t'fera des ennuis si tu l'cherches pas. "

Au moins, l'était avertie, la peste !

~~~


Charles-Armand de Lonsay

"Ce gratteux a votre bourse !" avait crié Villeroy juste avant de partir, laissant le vicomte planté sur la place, silencieux et pour ainsi dire parfaitement indifférent. Ce vol n'était quand même pas pour le désespérer : il n'avait que quelques francs, ce qui ne représentait certes pas grand chose dans la petite fortune dont il était nanti. Quant à la bourse, elle n'avait aucune valeur sentimentale particulière, juste une petite valeur marchande. Il n'y avait pour ainsi dire même pas de quoi poursuivre le voleur, en dépit de ses vers insultants. Bref, le vicomte était resté parfaitement indifférent à la situation. Il avait même pris le temps de rajuster ses gants, de remettre son chapeau correctement et de déambuler un peu sur les environs de la place.

Une demi-heure environ s'était écoulée lorsqu'il vit reparaître
Villeroy, qui tenait fermement par le bras un tout petit brin de femme, presque une enfant. Un instant, il se demanda bien ce que pouvait être cela... Après tout, son voleur avait bien une voix d'homme, n'est-ce pas ? Et son accoutrement ne ressemblait en rien à celui de cette femme... Quant au comportement de son valet, il lui parut déplacé : n'avait-il donc pas pu retenir qu'il était vulgaire de malmener une femme ?!

Le vicomte s'avança avec sa tranquillité coutumière vers les deux arrivants, regarda on ne peut plus paisiblement Romana, puis Villeroy, et fit de son habituelle voix douce et détachée : " Allons, Villeroy, vous n'ignorez point qu'il est inconvenant de molester une femme ? Expliquez-moi...

- L'était complice du gratteux, Monsieur ! répondit le valet, un peu essoufflé par sa course-poursuite et sa lutte.

- Aha..., reprit Charles-Armand sans marquer quelque émotion particulière. Mademoiselle ? " ajouta-t-il, invitant la captive à se défendre.

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Romana Vaclavska
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Dim 22 Juil - 23:31

" Et bah tiens donc, bougre d'âne, moi c'est les idiots d'ton rang qui m'tombent dans les bras! Crois moi, j's'rais bien aise d'avoir un d'ces aristocrates péteux entre les cuisses, ils sentent plus bons qu'vous pauvres crasseux! "

Elle doutait que le fou chanteur apprécie ce vers et après tout il était trop tard pour compter une fable. Le valet l'avait trainée jusqu'à la place de la Roquette. Et quoi, il comptait l’exécuter sans jugement? Pas que ça la dérangerait d'en finir maintenant; sa vie était aussi grise que son moral mais la fière Romana se refusait à une quelconque forme de relâchement. Abandonner ne ferait pas d'elle une sainte martyre. Elle avait la vie devant elle, des moyens de la rendre meilleure, plusieurs manières de l'empirer. Elle était maître de son destin. Enfin. C'est ce qu'elle aimait penser.

" Allons, Villeroy, vous n'ignorez point qu'il est inconvenant de molester une femme ? Expliquez-moi... "

Le péteux était là, en face d'eux. Un jeune homme sans expression aucune, propre sur lui et bien coiffé. Il semblait peu s'attacher à l'événement et la jeune fille se sentit alors comme un brin ridicule. C'était elle, d'habitude, l'insensible, la détachée, l'imperturbable même, au regard vide et aux mots creux. Mais voilà qu'elle s'excitait devant son ennemi, trainée comme une chienne par le valet. C'était inacceptable. Elle devait reprendre le contrôle de la situation...

" Mademoiselle? "

Elle se détacha d'un mouvement sec de la poigne de l'idiot, fixant le menton haut le Vicomte qui attendait sa réponse. Elle inspira.Sa colère n'avait pas disparue de son visage, mais elle tenta de la calmer. Voilà les premières choses qu'on lui avait apprises en venant au monde: bien parler et tout cacher.

" Monsieur le Vicomte, commença t-elle d'un ton tout à fait posé. Votre aimable valet m'a trainé de force jusqu'à vous avec l'accusation qu'il vient d'énoncer mais sans aucune écoute à mes propos..."
Elle laissa suffisamment de temps à la réaction de ces messieurs mais pas plus. Elle poursuivit aussitôt.

" Car malheureusement pour vous et lui, je ne suis pas fautive. L'homme inconnu qui est votre voleur m'a simplement donné quelques pièces et a repris sa course - j'ignore le motif de cette offre à part une simple et touchante générosité de sa part et un respect des femmes qui n'est apparemment pas connu de tous. " Elle accentua ses derniers mots avec un regard froid au dénommé Villeroy.
Puis enfin, regardant de nouveau son ennemi, elle annonça clairement.

" Ma seule faute sera donc de ne pas vous rendre votre argent. Elle n'est pas la votre. A présent elle m'appartient. "
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Charles-Armand de Lonsay
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Mar 24 Juil - 8:57

" J'ignorais qu'il y eût dans notre bonne ville quelque coquin prompt à détrousser les nantis pour partager les fruits de ses rapines avec ses camarades d'infortune... Voilà qui est romanesque... "

Un bras replié, l'autre effleurant du bout des doigts son menton et sa lèvre inférieure, la tête légèrement penchée à droite, les yeux un peu vagues, il était difficile de dire si le vicomte raillait ou s'il était réellement songeur. L'histoire que venait de lui conter cette jeune femme avait beau lui paraître un peu étrange, elle n'en était pas moins plausible, au fond... Et ce, surtout pour quelqu'un ayant été élevé dans une atmosphère baignée de romantisme. Ou pour quelqu'un connaissant relativement bien les bas-fonds de Paris, ce qui n'était pas son cas.

Quoi qu'il en soit, il lui fallait bien se prononcer, maintenant. La course de Villeroy, bien qu'imprévue, avait tout de même été motivée... Quand au fait qu'il ramenât cette jeune prostituée en la croyant complice, c'était plausible. Qu'elle se soit défendue, voilà qui était on ne peut plus naturel. Qu'elle ait nié, également. Pouvait-on taxer ces dénégations d'insolence ? Sans doute. Pouvait-on les réfuter ? Difficilement. Les attitudes des deux personnages face à lui étant également compréhensibles et, à vrai dire, étant quasiment inévitables en la situation... Que faire ?

Tout bien pesé, il n'avait pas perdu grand chose. Sans doute cette jeune femme avait-elle bien plus besoin de quelques francs que lui. Et si la manière dont elle avait reçu cette menue monnaie était effectivement indépendante de sa volonté, résultant simplement de l'étrange générosité de cet hurluberlu de voleur... Cela n'excusait certes pas son aplomb du moment, ni la manière dont elle avait déclaré ne pas lui rendre l'argent qui lui revenait de droit, mais l'attitude de Villeroy n'était pas des plus excusables non plus... Et tout ceci, surtout, n'expliquait pas la manière de s'exprimer de la prostituée... Elle employait un ton bien étrange pour une fille des bas quartiers... Sans doute ce ton perturbait-il le vicomte plus que tout le reste...

" Tout cela est fort étrange... ", ne put-il s'empêcher de penser à voix haute.

Puis, se reprenant un peu :

" Mademoiselle, je vous prie de pardonner à mon valet la brutalité de ses actes. J'ose espérer qu'il ne vous a point blessée... "

C'eût en effet été regrettable. Quant à la bourse...

" Quant au contenu de ma bourse, si je puis admettre que la nécessité vous pousse à vouloir le garder... "

À nouveau, il laissa une petite pause dans le discours...

" Il m'est plus difficile de comprendre... " La fin de sa phrase resta en suspens et ce qu'il rajouta n'aida sans doute pas à la compréhension de son intention première. " Mais je manque décidément à mes devoirs : nous n'avons pas été présentés. Charles-Armand Borderin, vicomte de Lonsay. "

Et ceci était une petite invitation à en faire de même à l'adresse de la demoiselle... Peut-être, au fond, est-ce que son nom expliquerait certaines choses ?
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Romana Vaclavska
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Mar 24 Juil - 9:20

Elle s'était inévitablement attendue au bâton et au bucher mais la seule réaction de son ennemi fut un regard rêveur et des pensées comme lancées au hasard dans l'atmosphère. En plus de ne pas le troubler, le récit étrange qu'elle venait de lui comptait lui avait semblé acceptable. Il comprenait. Ça ne lui faisait pas grand chose. Et il n'avait même pas flanché ou grondé lorsque Romana avait souligné le droit qu'elle se donnait sur le contenu de sa bourse. Comme devant chaque homme sympathique, la jeune fille montra peu son trouble, le soulignant seulement d'un sourcil dressé et d'un silence attentif. Bien sûr, Romana ne racontait que la pure vérité. Elle ne connaissait pas l'homme qui lui avait donné l'argent - elle avait du le croiser de temps à autre, car le monde était petit et tout le monde y trainait sa petite réputation. Après tout sa chanson l'avait bien nommée 'Pragoise'. Romana était la jeune prostituée tchèque, lui le drôle d'oiseau à la guitare et au cœur bon. De quoi satisfaire l'imagination romanesque du jeune Vicomte qui se tenait devant elle, imperturbable.

" Mais je manque décidément à mes devoirs : nous n'avons pas été présentés. Charles-Armand Borderin, vicomte de Lonsay. "

Voilà qu'il n'avait pas finis sa phrase qu'il en chevauchait une autre! Comme si se présenter à une pauvre gamine lui était plus important qu'un vol ou que la course de son malheureux valet. Mais là n'était pas l'affaire de Romana.

" Romana... Romana Vaclavska. "

Elle doutait de l'effet de son nom. Elle ne comptait pas l'utiliser à une quelconque fin, sincère comme malhonnête... Si il ne le reconnaissait pas, il en resterait là mais si il connaissait son frère, ça deviendrait alors plus difficile à expliquer. Mais elle se contenta de fixer le Vicomte droit dans les yeux, l'insolente, sans l'ombre d'une expression. Si il était nigaud, il se dirait que la ressemblance entre Vaclavska et Vaclavske n'était qu'une coïncidence - mais elle en doutait.

" Prostituée. "

Le mot avait été crachée comme l'étaient les femmes de son rang. Mais elle gardait ce regard fier, de défis, de folie. Oh non elle n'était pas fière. On ne peut pas être fière d'être malheureuse. Mais elle avait choisis ce malheur dans le désir égoïste d'exister.
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Charles-Armand de Lonsay
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Dim 29 Juil - 5:47

Décidément, cette jeune personne était bien impertinente, quand bien même son valet n'était pas innocent non plus et quand bien même elle avait un intérêt particulier à l'être, pensait le vicomte en voyant la jeune femme continuer à le fixer avec obstination. Mais lorsqu'elle déclina son identité, il comprit fort brutalement qu'elle avait... parfaitement le droit de le regarder ainsi, aussi déplaisant, dérangeant, cela pût-il lui paraître à première vue.

C'est qu'elle était... de son rang, par la naissance, tout simplement. Son nom seul avait suffi à lui apprendre qu'elle appartenait à la noblesse - ne connaissait-il pas son frère depuis quelque temps ? -, quand bien même elle avait connu quelques... déboires. Une sombre histoire de déshonneur et de fuite, il n'avait pas vraiment prêté attention aux faits. De toute manière, à Paris, le simple fait qu'il y ait quelque chose de secret justifie que tout le monde soit au courant. Et d'autant plus que le fait était scandaleux.

Quoi qu'il en soit, cette nouvelle donnée modifiait considérablement la donne, augmentant encore sa perplexité. Que devait-il faire, face à cette jeune femme qui mélangeait aussi subtilement deux rangs sociaux à peu près inconciliables ? Bonne question. Mais, comme il était tout de même face à une personne de son rang par le sang, il ne put s'empêcher de rougir un peu en ôtant son chapeau pour la saluer. Ainsi donc, la petite prostituée était également une dame ! Cette journée aurait-elle donc été placée sous le signe de l'incroyable, mais possible ?

" Ainsi donc... " À nouveau, il s'arrêta dans sa phrase, la jugeant sans doute absolument sans intérêt. L'air de défi de la jeune femme le pétrifiait d'autant plus qu'il était mortifié d'avoir ainsi molesté - par l'intermédiaire de son valet, il est vrai - une personne de qualité.

" Mademoiselle la comtesse*, vous me voyez mortifié de cette situation invraisemblable... M'autoriserez-vous à réparer mes torts ? " Comment ? Excellente question. Mais il lui fallait trouver quelque chose. " En plus de cette bourse, que vous garderez, naturellement. "

N'était-ce pas le minimum ?

Spoiler:
 
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Romana Vaclavska
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Ven 24 Aoû - 22:25

Spoiler:
 

Il connaissait donc son frère - ça ne la surprenait pas plus que ça, mais elle se sentit un peu idiote face à la réaction si soudaine de ce Monsieur de Lonsay. Elle ne cherchait pas à se faire dorloter, elle n'attendait de personne un baise-main ou des excuses, elle était juste Romana, seule contre le monde, à vouloir montrer qu'elle existait dans un univers où on ne pouvait que l'oublier. Lui, pour le coup, il la rendait un peu trop... Existante. Comtesse. Ça faisait déjà trop; pardon, bien longtemps qu'on ne s'était pas adressée à elle de cette façon et son visage se décomposa presque à l'écoute du discours de Charles-Armand de Lonsay... Elle était perdue. Elle n'y avait pas été préparée et voilà que sa belle assurance partait en poussière; finie l'insolence, finis les grands airs, maintenant qu'elle pouvait se le permettre sans finir derrière les barreaux, plus rien ne voulait sortir de son bec d'oiseau.

Avec Alice, ça avait l'air pourtant facile. De faire face au passé. Le couple Vaclavske était devenu depuis peu leur grande blague. Des centaines de scénarios avaient été inventés, Madame appréciant un peu trop ses bonnes, Monsieur un peu trop ses valets, une fois l'un, une fois l'autre, un trompé, l'autre précoce, des enfants illégitimes à gauche, une humiliation publique à droite, et elles riaient, elles riaient, bécasses, idiotes, fatiguées et meurtries. Alice s'en fichait mais Romana restait une Vaclavske. La petite sœur tarée de ce pauvre Comte, virée de sa maison, forcée de soulever ses jupes pour gagner son pain. Voilà ce qu'on entendait d'elle, là-haut. On pleurait son pauvre sort en consolant son pauvre frère de cette pauvre infortune.
Forcée. Peut-être. Mais si elle avait fait un effort, elle n'en serait pas là.

" Ne m’appelez pas Comtesse... " marmonna t-elle comme première réponse. Elle semblait mortifiée, sa voix n 'était qu'un murmure étouffé.

Elle ne se reprenait pas. Ses yeux étaient aveugles. Elle tremblait un peu des mains. Voilà. Tout de suite, c'était moins facile.

Elle garda quelques longues secondes cet état semi-stationnaire.
Puis se réveilla enfin.

" Baah... " Regard vif, langue qui fourche, mains sur les hanches, maladroite. " C'n'était pas c'que je voulais... Signifier. " Elle secoua la tête. " J'suis pas Comtesse, Monsieur. Je suis ce que je suis, pas ce que j'étais. "
Puis, tentant de reprendre le dessus de la situation...

" Mais je garde l'argent. Moi, j'en ai besoin. Puis je ne l'ai pas volé, il n'y a pas de preuve que ce soit le votre et... "

Elle se répétait juste. Elle claqua de la langue, ça l'agaçait, ça l’énervait, Romana était respectée, était-ce acceptable?

" Ne prenez pas cet air-là, enfin! Feriez-vous des manières devant une catin? De quoi avez-vous l'air?! "
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Charles-Armand de Lonsay
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MessageSujet: Re: À l'abbaye des Cinq-Pierres   Sam 25 Aoû - 15:04

S'il s'était attendu à ça...

Qu'il s'incline si subitement et lui reconnaisse des droits sur sa bourse, certes, ça pouvait légèrement déstabiliser. Qu'il se montre subitement navré et prêt à réparer ses fautes, bon, n'était-ce pas naturel ? Alors, pourquoi ce silence ? Qu'avait-il donc dit de si choquant pour troubler à ce point la comtesse Vaclavska, pour qu'elle perde sa belle assurance et se mette même à frissonner ? Et pourquoi ne l'appellerait-il pas par son titre ? En avait-elle honte à ce point, ou honte de ce qu'elle était devenue ? Voilà que le personnage, qu'il avait cru saisir un instant, échappait à nouveau entièrement à sa compréhension.

Le vicomte posait sur la comtesse, euh, pardon, prostituée un regard légèrement interloqué, le regard de celui qui peine à admettre plutôt qu'à comprendre. Et le choc final. Il ne s'attendait pas non plus à ce qu'elle le reprenne sur sa propre conduite... le pire étant qu'elle avait raison. De quoi il avait l'air ? Il pouvait bien se le demander et lui retourner la question par la même occasion. De toute façon, tout ça était relatif, aussi relatif que dérisoire... Lui avait toujours fait des manières avec les catins, c'était dans son éducation. Autrefois, jusqu'à cinq ou six ans plus tôt, il payait le dîner et le digestif à une fille de brasserie qu'il ramenait chez lui, qui couchait contre lui et qu'il se contentait d'étreindre timidement, sans oser aller plus loin. Une conduite qu'il ne regrettait pas, qui ne lui manquait pas non plus. Toutes ces choses-là l'avaient toujours laissé tellement indifférent... marmoréennement indifférent...

"De quoi pourrais-je bien avoir l'air ?...", fit-il, encore un peu décontenancé, comme s'il se rendait compte du point auquel sa conduite était décalée par rapport aux moeurs courantes...

Fallait-il y remédier ? Adopter une attitude qui leur rende à tous deux contenance ? Sa réputation à lui n'en pâtirait pas, elle pourrait même un peu s'améliorer : à force de le voir célibataire, on pourrait bien - et qui sait si on n'y était déjà pas parvenu ? - le croire davantage porté sur les pantalons que sur les jupons. Le croiser en compagnie d'une prostituée quelconque, de préférence jeune et jolie, ne lui ferait donc pas tort... À elle non plus, ça ne ferait pas tort, d'être vue en compagnie d'un "client" (s'il pouvait se définir ainsi) de la haute. Mais... sa timidité suffisait à l'empêcher pour l'instant de formuler une pensée pareille. À tel point qu'il en rougit, sans raison apparente. Peut-être Romana pouvait-elle attribuer ça à une soudaine vague de honte ?

Le vicomte se tourna vers son valet : "Villeroy, veuillez rentrer rue des Petits-Champs. Je serais ravi d'avoir quelque menue monnaie sur moi, comprenez-vous ?" Le domestique obéit, bien évidemment, et nos deux protagonistes se retrouvèrent seuls.

"Votre naissance...", commença Charles-Armand, mal à l'aise avec toute cette problématique imprévue, toute cette histoire de déchéance et de ne plus être ce qu'on a été, "mademoiselle Romana Vaclavska... la noblesse sied au coeur plus qu'au sang..." Piètre raison ! pensa-t-il. L'idée était peut-être jolie, quoique très début de siècle, mais tout de même... Voilà qui ne justifiait rien, qui n'excusait rien et qui n'expliquait rien ! Une phrase inutile, en somme.



Navré pour cette pauvre jeune femme, le vicomte la salua d'un coup de chapeau et la laissa, la mort dans l'âme, à son destin.
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