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 La Tradition de la nouveauté

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Charles-Armand de Lonsay
Dandynosaure
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MessageSujet: La Tradition de la nouveauté   Dim 24 Juin - 15:47

[HRP : voici un petit début qui, je l'espère, te conviendra. Si je dois changer la moindre chose, n'hésite pas à me MP ou à me le dire sur la chatbox. Bonne lecture ! :)]

    Cela faisait près d'une semaine que le sieur de Lonsay n'avait plus poussé la porte de la Revue mauve, un lieu qu'il fréquentait pourtant avec une certaine régularité. Le temps était donc venu pour lui d'enrichir à nouveau son horizon littéraire, suivant la tradition de la nouveauté.

    En dolent personnage qu'il était, le vicomte adoptait une conduite de lecteur des moins singulières, mais des plus logiques : à demi allongé sur un sofa, il ouvrait le dernier livre acquis, souvent une nouveauté littéraire, et commençait sa lente lecture, page après page, se reposant fréquemment entre deux paragraphes, comme pour laisser au sens profond du livre le temps de pénétrer plus profondément dans son esprit. Puis, il fermait les yeux, sommeillait souvent, buvait quelques gorgées de vin et se remettait à la tâche littéraire avec une avidité toute mesurée. Certaines pages touchaient son coeur, touchaient son âme, tandis que d'autres lui enfonçaient un poignard en plein coeur et l'obligeaient à fermer le livre, une main sur le coeur, l'autre contre le front, tenant encore le livre clos. Une larme ou l'autre embuait son regard, il respirait profondément à plusieurs reprises, puis s'y remettait courageusement.

    À ce rythme-là, la lecture d'un ouvrage lui prenait souvent beaucoup de temps, celui de s'habituer à la nouveauté, puis celui de faire entrer cette nouveauté dans le passé, de la caser avec les dernières innovations, de libérer la place sur le devant de la scène qui serait désormais consacrée à une autre oeuvre, plus récente, plus nouvelle, plus innovante, qui effacerait profondément les charmes de cette nouveauté éculée de l'oeuvre précédente, et tout recommencerait encore... Le livre dépassé était rangé à la suite de la bibliothèque

    L'ingestion et la digestion d'une oeuvre littéraire de taille moyenne prenait au vicomte les alentours d'une semaine. Comme la semaine était maintenant écoulée, le retour d'un vicomte de Lonsay n'avait rien d'étonnant. C'est donc en habitué que notre jeune dandy, comme toujours orné de ses plus beaux atours (mais y en avait-il de plus beaux que d'autres dans sa garde-robe ?), s'avança vers la porte massive. Il était venu seul : ses gens l'attendaient dans son coupé. Le vicomte ne tenait pas à ce que l'on gâchât ses recherches esthétiques par des interventions importunes, par des attitudes irrespectueuses, par une présence vulgaire. Il était suffisamment incommodé de la présence obligatoire de quelque néophyte vulgaire et suffisant pour vouloir en rajouter.

    Parlant de néophyte vulgaire, il allait avoir à en affronter un dans l'heure : comme il venait à peine de tirer le cordon de la sonnette, un brave mercenaire rogue ouvrit la porte, jeta un coup d'oeil suspicieux sur l'arrivant, puis changea de visage, s'écarta et lui ouvrit la porte avec toute la déférence possible chez un être aussi fruste. Charles-Armand ne put retenir un léger frémissement de la mâchoire inférieure, imperceptible signe d'agacement chez lui. Heureusement qu'il avait désormais ses entrées : il n'aurait pas été capable de s'annoncer à chaque fois sans prendre en grippe les publications de la Revue.

    Le vicomte passa la porte, remercia le portier d'un signe de tête aimable, mais pas trop, puis s'avança dans le couloir assez sombre et monta un petit escalier dont les marches grincèrent sous ses pas. Les bureaux de la Revue mauve correspondait bien à leurs publications : un peu décadents, un peu branlants, un peu vétustes, et cependant nouveaux. Allez comprendre. En attendant, le vicomte atteignait l'étage, rajustait son chapeau, sa cravate, son veston, puis ouvrait une porte grinçante.

    La seconde porte poussée lui permit de se glisser bien silencieusement dans l'antichambre des bureaux de la Revue mauve. Un petit coup d'oeil sur les personnes présentes le renseigna suffisamment sur l'ambiance des lieux : il repéra deux peintres, un poète, un compositeur, un sculpteur, quatre inconnus, salua d'un élégant signe de tête ses quelques connaissances mais ne s'intégra à aucun groupe, préférant jeter un petit coup d'oeil sur tout ce qui l'entourait. Son regard se faisait distrait, ses yeux clairs devenaient vagues, tandis qu'il effleurait sa lèvre d'un doigt ganté. Le jeune homme - plus si jeune que ça, d'ailleurs - semblait réfléchir posément, ne se préoccupant pas trop de ce qui l'entourait sans pour autant ne prêter aucune attention à ce qui pouvait bien se passer autour de lui.

    Voilà pourquoi il ne manqua pas de remarquer un mouvement derrière la porte, puis le grinvement caractéristique annonçant l'arrivée de quelqu'un. La silhouette légèrement voûtée du quinquagénaire qui s'avançait le renseigna bien plus qu'on ne pourrait le penser, et M. de Lonsay se réjouit presque de son arrivée : l'homme d'art qui venait d'entrer pourrait peut-être l'aider à trouver une belle nouveauté ou à enrichir sa bibliothèque, qui sait ?

    Pourtant, il eût été malséant de la part du vicomte d'aller ainsi vers l'éditeur fraîchement entré pour lui faire part de ses préoccupations d'esthète. La conversation s'engagerait bien toute seule... N'est-ce pas ? Ou du moins, ce ne serait pas à lui de la lancer ? L'éditeur était plus bavard que lui - ce qui n'était pas difficile - il lui laissait l'honneur de lancer la discussion. En attendant, Charles-Armand répondait au salut du nouvel arrivant d'un gracieux signe de tête...
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Octave Canard-Mauperché
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Mer 27 Juin - 5:24

Ce matin était jour attendu pour les âmes damnées en mal de culture. Trente avril, n'est-ce pas ... ? La Revue mauve paraissait les 15 et les 30 du mois, et ce jour-là, l'antichambre de la revue tremblait toujours un peu, sous le coup de l'enthousiasme. Oh la Revue n'avait pas si bien commencé, c'était un départ une publication bien modeste que l'on tirait à une petite centaine d'exemplaires ... Encore maintenant, Jules, pour amour de la rareté, réalisait-il des tirages assez limités, partant du principe que ce qui était rare était davantage désiré - Octave ne le démentirait d'ailleurs pas sur ce point. Mais c'est pourquoi les couloirs de la revue étaient envahis d'artistes et d'amateurs, en ces jours particuliers, tout cela pour avoir la certitude de repartir avec la précieuse revue à la couverture mauve ... Ou bien de l'avoir touchée, feuilletée, faute de la lire. Octave, en bon quinquagénaire bougon, trouvait cette pratique désolante, a fortiori quand elle venait de la jeune génération - tandis que lui se sentait élu pour œuvrer de même, d'une part car 'il connaissait bien Jules Spéret, depuis le temps qu'ils travaillaient de concert, d'autre part car pour ce faire, il devait quitter sa boutique et satisfaire à sa légende personnelle de commerçant introuvable. Rien que ça.

Il pénétra donc dans le petit entresol quelques minutes après M. de Lonsay, salua le concierge d'une voix bourrue et monta, assez lentement, les marches du petit escalier grinçant. Son monocle, sorti (et nettoyé !) pour l'occasion chut plusieurs fois pendant l'entreprise et se balançait lamentablement de sa poche de veston une fois qu'il eut renoncé à le replacer avant d'être parvenu sur un sol stable. Ce fut bientôt chose faite et, passablement essoufflé, M. Mauperché replaça le monocle - il préférait son bon vieux lorgnon, mais hélas ! la vie mondaine ... - et poussa la petite porte grinçante (tout grinçait, dans ce bâtiment, jusqu'aux dents de Jules quand il s'endormait dans son bureau ...).

Il embrassa rapidement la salle du regard, ôta son chapeau qu'il posa sur un porte-manteau laissé à disposition, près de la porte - quand tous les jeunes élégants le posaient par terre pour en faire voir la doublure, toujours luxueuse. Il répondit enfin au signe de tête qu'un de ces mannequins lui adressa. Il lui semblait bien le connaître en effet - bien qu'à cet âge-là, tous les jeunes se ressemblassent ... Il chercha son nom, dans les tréfonds de sa mémoire ... Ah quelle pitié que Raymonde ne fût pas là ! En épouse dévouée, elle retenait toutes ces contingences, afin qu'Octave pût se concentrer sur le reste ... Tripotant sa barbiche, perdant encore une ou deux fois son monocle, il trottina même vers lui, remarquant au passage les coups d’œil que jetait ce jeune homme aux ouvrages présentés, ça et là. Voyons, ce nom ... ?

- Peut-être qu'un vieux commerçant expert en ce genre de choses pourrait vous aider, Monsieur ?

Et il se disait dans son for intérieur que ce garçon-là avait bien une tête à rêvasser sur du Charles Guérin ... Cependant, il n'eut pas le temps de pousser plus avant sa réflexion. A peine avait-il fini sa phrase que la porte qui menait au bureau de M. Spéret s'ouvrit en grande volée, laissant apparaître le directeur de la Revue, essoufflé, yeux écarquillés de surprise - ... ou d'enthousiasme.

- Messieurs, c'est inimaginable ... Inimaginable ! Une lettre du coupable de l'Opéra en première page. Dans notre revue ! Nous voilà à faire du journalisme ... Ah ... ! ce sont les gens de la Revue blanche qui vont être décontenancés.

Il tenait à la main un des premiers exemplaires, fraîchement sortis des presses. Apercevant Octave, il lui fit signe, tandis qu'un commis plaçait quelques revues, prudemment, sur un guéridon modern' style. Octave, prétextant son grand âge, se fraye un chemin parmi les artistes échevelés et revient avec un exemplaire (son exemplaire !). Il l'ouvrait déjà, à la première page ...

- Surprenante chose, à vrai dire ... Cette lettre vous intéresse-t-elle, Monsieur ?

Jules Spéret, quant à lui, s'éclipsa tout aussitôt et la porte de son bureau claqua. Vous aurez peut-être remarqué, cependant, que même s'il faisait mine d'être soucieux, ses yeux brillaient, brillaient d'un éclat qui semblait ne devoir jamais s'éteindre.
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Charles-Armand de Lonsay
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Mer 27 Juin - 11:14

Comme il l'avait espéré, l'éditeur avait fini par lui adresser la parole, bien qu'un léger moment d'une espèce d'hésitation eût manqué vexer le vicomte. Comprenez, lui, qui était tout de même relativement connu dans les hautes sphères, n'avait pas forcément pour habitude de voir les gens ignorer jusqu'à son identité. Fort heureusement pour l'homme d'art, Charles-Armand était trop préoccupé par ses questions de littérature pour pouvoir se vexer en bonne et due forme. De toute manière, c'eût été une fort mauvaise idée que d'être piqué par un petit oubli de la part de l'homme... dont dépendait le salut de son âme pour au moins la semaine à venir. Non, vraiment, il était heureux qu'il ne l'eût pas fait.

Cinq minutes s'étaient à peu près écoulées entre le salut échangé entre les deux hommes et le moment où l'éditeur lui avait adressé la parole. Cinq minutes qui, au fond, n'avaient pas paru si longues que ça au vicomte, toujours plongé dans la scrupuleuse et minutieuse contemplation d'un étalage de livres qui avaient l'avantage de n'être pas connus de lui, mais l'inconvénient de ne pas attirer son attention au premier coup d'oeil. Et quand, enfin, la question tant attendue vint enfin à être posée, que le vicomte se tourna enfin vers son interlocuteur espéré, il fallut bien évidemment que le Destin s'en mêle.

Cette fois-ci, le Destin avait pris une forme bien connue aux deux hommes, celle d'un certain éditeur et propriétaire de la maison dans laquelle ils se trouvaient présentement... Autrement dit, Jules Spéret. Ce ne fut que quand il le vit jaillir de sa porte comme un diable de sa boîte que Charles-Armand se souvint - brutalement - qu'aujourd'hui était un jour un peu spécial : celui de la sortie de la Revue mauve. La présence de certaines gens s'expliquait mieux une fois cet élément tiers pris en considération. Sans doute le vicomte aurait-il dû jeter un oeil sur le calendrier avant de venir... Mais bon, ce qui était fait était fait !

L'annonce que jeta dans l'assemblée l'éditeur aussi respectable que respecté de la revue fit l'effet d'une petite bombe dans la pièce : un grand "boum !" suivi de cris d'une seule personne, puis d'une véritable ruée de la foule vers la porte. Le bon côté - quoique, on se serait débarrassé d'une pléthore d'imbéciles - de cette bombe-là, c'est qu'elle ne faisait pas trop de dégâts... sauf si les gens en venaient aux mains, ce qui n'était pas impossible mais fortement improbable.

Contrairement à la plupart des personnes présentes dans la pièce, son interlocuteur en premier lieu, le vicomte n'avait pas bougé. La lettre du coupable de l'attentat ? La belle affaire, puisque l'attentat était commis ! Il était bien temps d'avoir des remords, ça ne ramènerait pas les victimes. Mais, bien au-delà de cette considération, l'annonce l'avait ébranlé. Il n'aimait pas qu'on évoque le souvenir de l'attentat.

Les pensées du vicomte se précipitèrent presque deux mois en arrière, à la date du 8 février 1896. Il se revoyait, pestant in petto dans son lit contre ce refroidissement qui le privait d'opéra un soir où l'on donnerait du Massenet. Une représentation qu'il aurait tant aimé voir ! Entre deux quintes de toux, il s'était surpris à relire le livret et à fredonner quelques ritournelles entre les répliques qui l'avaient le plus profondément marqué. Étonné de sa propre conduite, il avait laissé le livret sur sa table de chevet et avait tâché de trouver le sommeil : quelle pitié que d'écorcher ainsi cette musique qu'il appréciait sous prétexte qu'il ne pouvait pas l'entendre !

La nouvelle était arrivée le lendemain par la bouche de son valet Villeroy. Et, tout d'un coup, il n'avait plus du tout regretté de n'avoir pu se rendre à l'opéra la veille.

Quand ses pensées en revinrent au monde réel, le vicomte n'avait toujours pas bougé d'un centimètre. Son teint déjà pâle à l'ordinaire avait perdu le peu de couleurs qu'il avait pu acquérir par un moyen mystérieux, disons même qu'il était devenu blême. Chose curieuse, l'expression de son visage était restée inchangée. Il chancelait juste un peu, mais était-ce l'effet du choc, celui du souvenir ou simplement celui de l'immobilité prolongée ?

L'éditeur était revenu près lui, la Revue mauve en main. Il l'ouvrait à la première page, et ce fut en entendant le bruit du papier que le vicomte se souvint brutalement du lieu dans lequel il était. Les premiers mots de l'éditeur rentrèrent par son oreille droite et sortirent par son pavillon gauche sans avoir fait étape par le cerveau, et Charles-Armand de Lonsay se surprit lui-même à répondre à la question qui lui était posée et à laquelle il n'avait pourtant pas prêté la moindre attention.

" Quelque peu, oui..."

Subconscient, quand tu nous tiens !
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Octave Canard-Mauperché
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Ven 29 Juin - 2:11

- Eh bien, voyons cela alors !

Octave colla presque le journal à son nez - maudissant ses pauvres yeux - et commença à lire d'une voix claire :

- On t'a accusé de l'affaire de l'Opéra - ... assurément, c'est destiné à l'anarchiste qu'on a envoyé à Sainte-Pélagie ! Avec les journalistes, comme si c'était la même chose ... vous ne trouvez pas ça triste, vous ? Reprenons ... J'ai beaucoup réfléchi ... - Du remplissage, tout ça !

Il continua à lire à voix haute, accentuant aléatoirement certains mots, accélérant jusqu'à paraître inaudible sur ce qui ne l'intéressait guère. Mais sa voix devint plus grave, son débit plus lent, enfin, lorsqu'il parvint aux passages clé.

- La position que j'avais dans le monde m'a donné la possibilité de frapper plus fort et plus haut - à le lire, on pourrait croire qu'il se trouve parmi nous, n'est-ce pas ? Que diriez-vous de cela ? - ... Ce sont les gens les plus bêtes, les plus mauvais, les plus hypocrites que j'aie jamais vus. - Rien que ça ? Comment prenez-vous cela, vous qui êtes du beau monde ? Mais je m'égare, où en étais-je ! - ... Pour comble de la stupidité, je perds cette place privilégiée pour des malchances, des futilités, des scandales idiots dans lesquels je n'ai jamais eu part ... - Ah mais, c'est que cela me dit quelque chose, en effet ...

Hélas, cher Monsieur de Lonsay, il commenta ainsi tout du long ... Octave termina enfin, perplexe, sa voix mourant doucement sur le nom de Lorenzaccio ... Cela signifiait-il que ... ? Ce serait tout de même trop fort ! Il posa la Revue, soucieux, lissant d'une main sa barbiche grise. Il Il aurait presque l'air d'une chèvre savante devant une question complexe de calcul mental. Mais il fallait bien se rendre à l'évidence ... Il s'apprêta à dire le nom que beaucoup avaient sur les lèvres ... Cependant, c'est un autre qui s'exclama avant lui, à l'autre bout de la pièce.

- C'est Sylvande ! Je reconnaîtrais son style pompeux entre mille ...

Et M. Canard Mauperché d'admettre, pour lui-même, les sourcils froncés :

- Il me semblait bien, oui ...

Et il se tourna vers son interlocuteur, cherchant un assentiment, un démenti, quelque chose.
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Charles-Armand de Lonsay
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Mer 4 Juil - 11:38

Malheureux ! Pourquoi avait-il acquiescé, alors que la simple annonce de l'éditeur avait été sur le point de le faire défaillir ? N'aurait-il pas mieux fallu rester dans l'ignorance, refuser la lecture de la lettre, attendre gentiment que l'opinion publique répande le bruit, que les faits s'estompent, qu'il soit prêt à encaisser le choc d'une annonce aussi terrible ? D'un autre côté, il ne pouvait tout de même pas se permettre de filer à l'anglaise et de quitter cette salle où son départ n'eût été que trop remarqué... Donc, il n'allait pas pouvoir échapper à la terrible nouvelle, que les assistants ne manqueraient certainement pas de commenter. Alors, quitte à être au courant...

Tout en relativisant mentalement la position délicate dans laquelle il était, le vicomte hésitait : devait-il maudire ou bénir l'habitude discutable qu'avait l'éditeur de lire en commentant tout du long ? S'il lisait tout d'une traite, son supplice ne serait-il pas abrégé ? Mais lui accorder quelque temps entre deux mots pour échapper brièvement à l'atmosphère étouffante du texte et atténuer, en quelque sorte, sa gravité, ne serait-ce point un bien ?

Quoi d'étonnant, dès lors, si Charles-Armand lui-même ne manqua pas d'osciller entre plusieurs états d'esprit tout au long de la lecture ? En sa qualité d'esthète, il ne pouvait retenir un frémissement à chaque fois qu'il avait le malheur d'ouïr quelque maladresse de langue ; en sa qualité d'honnête citoyen de France élevé avec rigueur et adepte de la vertu, il ne pouvait non plus s'empêcher d'être épouvanté par le ton de l'épistolier. Comment pouvait-on ainsi sembler n'éprouver aucun remords, aucune honte à l'idée d'avoir tué tant de gens ? Comment ne pouvait-on que regretter le manque d'éclat d'une telle action ? N'avait-on plus aucune humanité ?

Un frisson soudain secoua davantage le vicomte, lui faisant crisper les doigts sur le chapeau qu'il tenait encore en main. Le style semblait lui rappeler quelque chose... mais quoi ? Sans doute quelqu'un dont la lecture des lettres n'était pas une sinécure, à en juger par les lourdeurs et le style emphatique. Et si la personne était à l'image de ses phrases... Mieux valait ne pas y penser. La simple idée d'avoir pu fréquenter un criminel, si peu que ce fût, suffisait à lui dresser les cheveux sur la tête.

Fort à propos, le brave éditeur eut la bonne idée de commenter un peu plus longuement qu'à l'habitude, ce qui permit à notre dandy de se reprendre à peu près complètement. Ne pas laisser transparaître son émotion la plus profonde. Se contenter d'approuver (ou de récuser, mais fort peu) les propos de l'homme d'art. Inspirer. Expirer... NON ! pas ça. Respirer. Voilà qui est mieux. Quand l'éditeur reprit sa lecture - après une approbation marquée d'un petit signe de tête par son vicomte d'interlocuteur -, Charles-Armand était prêt à encaisser une signature... qui n'y était pas.

La lettre était terminée, le vicomte était au seuil du malaise ravalé : quoique toujours bien droit et bien digne dans son costume gris, il était devenu très pâle et ses yeux étaient agrandis par l'effroi. Et toujours cette terrible impression de connaître l'auteur de l'attentat... Une impression qu'il n'était visiblement pas le seul à ressentir, ce qui confirmait son hypothèse. Il n'osait même plus réfléchir.

Quand un quidam lâcha le nom de Lionel Sylvande, c'en fut trop pour le vicomte. La tête lui tourna, ses yeux se troublèrent, il vacilla. Écoeuré, haletant, trop proche de l'évanouissement à son goût, son premier réflexe fut de se rattraper à la première chose qui lui tombait sous la main : l'épaule de l'éditeur.
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Octave Canard-Mauperché
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Lun 9 Juil - 2:39

Octave sentit avec stupéfaction la main de son voisin se poser fiévreusement sur son épaule. Il se tourna vers lui et le trouva bien blafard ...

- Eh bien, Monsieur, vous vous sentez mal ? Vous devriez vous asseoir ...

Il fit un geste impérieux à deux hommes bien sous tous rapports, leur intima d'aller chercher une chaise et les bohèmes, sans doute impressionnés par notre éminence grise (... ?), s'exécutèrent sans rechigner.

- La chaise de Monsieur, déclara ironiquement notre imprimeur.

Il ne put s'empêcher de se dire que la jeunesse d'aujourd'hui était bien faiblarde pour avoir des vertiges pour si peu ... Mourrait-elle donc sur le coup si on lui annonçait le retour de la Commune ou une nouvelle révolution ... ?! L'expérience pourrait être à tenter ... Cependant, l'heure était grave, et Octave garda ses réflexions pour lui. Il demanda plutôt, affable :

- Vous le connaissiez donc ? Ou l'avez-vous seulement vu sur les planches ... ?

Sous-entendu : pour être aussi affecté, il faut bien une raison ... Et, replaçant une énième fois son monocle, il grommela dans sa barbiche : On a tout de même raison de ne jamais faire confiance aux acteurs ... Et il avait un peu de mal à l'admettre, mais s'il se sentait si maître de lui-même, si roide dans ses principes, c'est sans doute parce qu'il n'avait pas encore pris réellement la mesure de la révélation ...

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Charles-Armand de Lonsay
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Lun 9 Juil - 11:11

À peine s'était-il rattrapé à l'épaule d'Octave Canard-Mauperché qu'il sentait celui-ci se retourner vers lui et le dévisager de son regard flou, voyant les résultats inquiétants que la dramatique nouvelle pouvait avoir eu sur le vicomte : un teint bien blême, des yeux hagards, quelques frissons... Il ne lui en fallut pas plus pour comprendre, pour poser la question rhétorique usuelle : "Vous vous sentez mal ?" Bien sûr que non, voyons, je suis en pleine forme, ça ne se voit pas ? Comme quoi l'être humain a parfois de drôles de questions à poser, tiens... Charles-Armand, de toute façon, n'eut pas le temps de répliquer quoi que ce soit que l'éditeur, ayant pris les choses en main, envoyait deux bohèmes lui chercher une chaise, puis le faisait asseoir.

Notre dandy s'affala sans trop de dignité ni de grâce sur la chaise, puis prit quelques instants pour retrouver un semblant de respiration, non sans perdre un autre petit instant pour esquisser un sourire au sarcasme qu'Octave Mauperché lui lançait. Heureusement, le malaise avait été aussi subit que passager, et la honte à elle-seule suffisait à ramener quelques couleurs sur les joues de Charles-Armand, qui pourtant (et pour une fois) n'était pas quelque peu raillé pour son hypersensibilité presque féminine. Il fallait dire que l'ambiance n'était pas non plus à la franche rigolade...

Son souffle revenu, le malaise plus ou moins dissipé, le vicomte se rendit compte qu'il n'était pas vraiment le seul de la pièce à être stupéfait, voire qu'il n'y avait qu'une grosse exception au choc général : l'homme qu'il avait face à lui, qui ne semblait pas plus stupéfait que ça par la terrible nouvelle qu'il venait pourtant d'apprendre. Il semblait même se préoccuper davantage de lui que de Sylvande, lui demandant s'il le connaissait ou s'il l'avait tout simplement vu jouer sur le théâtre. Bonne question...

- Oh ! Nous avons correspondu et discuté quelquefois... Je n'ai pas la prétention de le connaître... Mais... Il m'est inconcevable que ce monsieur Lionel Sylvande puisse être un criminel... en dépit de son ambition... Comment une physionomie si avenante et un si gentil caractère peuvent-ils cacher cet abîme de scélératesse ?

Question que, sans aucun doute, beaucoup de gens devaient encore se poser. Question sans doute à jamais irrésolvable, tous devaient l'admettre. Lui inclus, en dépit des interrogations désespérées de son regard effaré. Encore un instant, celui d'avaler définitivement la pilule, d'envisager les choses sous un autre angle. Essayer, à ce sujet, de ne plus plier sous le coup de l'émotion. Se reprendre. Voilà qui était mieux. Il se releva.

- Merci de votre sollicitude, monsieur, dit-il avec un sourire un peu confus. Pardonnez-moi de m'être montré si pusillanime.

Manquer s'évanouir en public, voilà qui était tout de même mortifiant... même s'il avait eu de bonnes raisons.
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Octave Canard-Mauperché
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Mar 10 Juil - 2:53

Par chance, l'un de nos Bohèmes, tout empressé, eut la bonne idée de glisser un audacieux "Bonjour, M. de Lonsay" qui remit à jour la mémoire de notre imprimeur bougon. Octave attrapa l'information au vol, se promettant de ne plus l'oublier à l'avenir ... La suite nous dira s'il tint ou non cette promesse muette. Il hocha la tête, lentement, tandis que M. de Lonsay exposait les raisons de son malaise. A vrai dire, on pouvait bien s'être préparé à la nouvelle, il est vrai que cela surprenait ... L'on entendait de plus en plus que le responsable de l'attentat était un tant soit peu du monde - depuis que M. Huchon avait voulu mourir, plus ou moins ...

- Il est vrai qu'il ne semblait désirer que la gloire et les applaudissements du monde ... Pourquoi, alors !

Et tandis qu'il parlait, une drôle d'idée lui était venue ... Et si M. Sylvande avait fait exploser Paris parce qu'il estimait qu'on ne l'avait pas applaudi assez fort ... ? Il relut en diagonale la lettre. Non, vraiment ... C'était un autre homme qui se révélait sur cette page, et l'on avait bien peine à croire, hormis le style, que c'était le même jeune homme que cet acteur ambitieux, encouragé par la Forestière ... - N'empêche, c'est la Forestière qui va être contente ! - s'exclama-t-il pour lui-même. Puis il fit de nouveau signe aux Bohèmes ("Ohé ! Moi non plus, je n'me sens pas bien !") mais ils boudèrent ses récriminations et Octave alla chercher une deuxième chaise tout seul - qu'il traîna de bien mauvaise grâce, en faisant un bruit impossible. Il s'installa à son tour, visiblement soucieux. Les idées commençaient en effet à faire leur chemin dans son esprit tortueux ... Et c'est parfaitement sérieux qu'il dit enfin, un oeil encore posé sur le texte :

- Mais je ne parlerais pas de scélératesse ... Je trouve cela horrible à dire mais ... N'avez-vous pas l'impression, Monsieur, qu'il pensait bien faire ?

Il est vrai que pour les jeunesses de ce temps, œuvrer pour une cause quelconque semblait déjà le comble de la fantaisie ...
-
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Charles-Armand de Lonsay
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Jeu 12 Juil - 8:33

Alors justement qu'il finissait de se reprendre, l'un des assistants vint le saluer avec sa bonhomie coutumière, sans toutefois s'attarder. Le vicomte répondit bien naturellement à ce salut par un : "Monsieur Vuillemin, bonjour !" sans conséquence, puisque ce cher Vuillemin avait sans doute bien d'autres choses à faire et une actualité à commenter plutôt que de rester avec son valétudinaire d'ami. Il ne le lui reprocherait pas, d'ailleurs... Il avait bien d'autres choses à penser. À peine avait-il répondu à l'éditeur que celui-ci, après une brève réponse, relisait la lettre, comme pour y chercher confirmation de ses dires...

Le laissant relire et marmonner dans sa barbiche en toute tranquillité, le vicomte rajustait légèrement certains plis de son habit, lorsqu'il vit son interlocuteur s'en aller chercher une chaise à son tour et la ramener de mauvaise grâce pour se remettre face à lui, plus soucieux qu'il ne lui avait semblé être tout à l'heure... Une impression que vint confirmer la phrase suivante. Et tout à coup, Charles-Armand se bénit d'avoir pris le temps de se reprendre, de s'attendre à tout. Parce que cette déclaration-là n'aurait pas manqué de le réexpédier dans le trou noir de l'inconscience, s'il l'avait reçue de plein fouet.

- Bien faire ?... Un temps. Eh bien, monsieur, s'il faut en croire Socrate et le dicton, l'Enfer est pavé de bonnes intentions. Il m'est en l'occurence permis de penser que, parmi ce pavement, celle de Sylvande occupe une place analogue à celle des dalles de la Roquette... N'avait-il donc pas tiré leçon des échecs des héros dont il s'inspirait, qu'ils fussent de la littérature ou de l'Histoire ? N'avait-il pas compris qu'un changement définitif se conquiert moins par la force que par l'esprit ? L'explosion d'une bombe dans un lieu saturé d'innocents et où se trouvaient quelques-uns, sans doute, de ses amis lui paraissait-elle un moyen élégant et subtil de faire entendre sa voix ? Quelle stupidité ! C'est regrettable. Peut-être avez-vous raison, monsieur Canard-Mauperché. Et peut-être au fond le Sylvande que nous pensions connaître s'accorde-t-il bien avec l'auteur de l'attentat : un fat, ambitieux avide du coup d'éclat qui fera sa gloire, fût-elle tragique, fût-elle répugnante, pourvu qu'elle lui donnât un nom !

Jusqu'à la dernire phrase, le ton du vicomte était resté posé, pour ne pas dire calme, d'un calme qui contrastait fortement avec son émotion des minutes précédentes. Mais la dernière phrase suffit à rompre le fragile équilibre entre son flegme de dandy et son hyperémotivité. La balance pencha légèrement en faveur de cette dernière, la voix de notre gentilhomme se fit plus forte, plus romantique (n'était-ce pas en accord avec son apparence ?), il ne parvint pas à contenir une grimace sur le dernier segment. Un nom ! Un nom ! Et l'on tuait pour se faire un nom, sacrebleu ! Et cet homme-là avait fréquenté l'Art et les Artistes !

L'indignation retomba à cette pensée pour faire place à un abattement plus profond qu'il ne l'eût imaginé. L'Art... un Artiste... Commettre un attentat si vil pour le clairon de la Renommée... Comment cela pouvait-il être ? Comment ? Était-on donc à ce point corrompu ?... On avait clamé si haut et si fort, ces dernières décennies, la suprématie de l'Art, son autotélisme, sa gratuité fondamentale. L'acte perpétré le 8 février avait été totalement gratuit. Mais pas dans le bon sens. Et il avait sali l'Art.

- Oh ! monsieur, pourquoi faut-il que l'Homme s'avilisse dans ce qu'il a de plus sacré ? Pourquoi faut-il qu'il trahisse l'Art, sa seule rédemption, son seul dépassement ?

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Octave Canard-Mauperché
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Mar 17 Juil - 2:56

Octave haussa un sourcil devant le discours de notre dandy. En voilà un qui se sentait mieux, tout d'un coup ! Au fur et à mesure que sa voix montait, leurs voisins se retournaient et écoutait visiblement, intrigués, parfois moqueurs. M. Canard-Mauperché tenta même, dans sa grande bonté, de faire un signe à notre romantique indigné, mais rien n'y fit. Pour tout dire, le jeune homme ne sembla même pas le remarquer ... Quand il eut fini, Octave ne put s'empêcher de pousser un petit soupir d'agacement. Il remua sa barbiche et s'apprêta à ...

- Oh ! monsieur, pourquoi faut-il que l'Homme s'avilisse dans ce qu'il a de plus sacré ? Pourquoi faut-il qu'il trahisse l'Art, sa seule rédemption, son seul dépassement ?

Groumph. C'était décidément trop fort. M. Mauperché gratifia M. de Lonsay d'un regard courroucé : la jeunesse ne justifiait pas tout, quand même ! Puis il lâcha, un peu railleur :

- Vous devriez prendre garde à ce que vous dites. Proclamer l'Opéra temple de l'art au beau milieu du siège de la Revue mauve, c'est un coup à risquer sa vie ... Qui sait ? La prochaine bombe qui explosera dans Paris, ce sera peut-être Jules qui vous l'enverra, en représailles.

Il posa une main sur l'épaule de son voisin, et ajouta d'une voix ferme :

- Monsieur de Lonsay, je comprends sans peine votre indignation mais prenez garde à ne pas tout mélanger. Cela fait longtemps que l'Opéra n'est plus le temple de l'Art et s'il y a bien quelque chose de certain, c'est que ce n'est pas l'Art qu'on a voulu bafouer.

Il fit un geste qui désigna l'assemblée.

- Si Lionel Sylvande avait voulu détruire l'Art, c'était ici ou à son théâtre d'adoption qu'il aurait dû frapper, ne pensez-vous pas ?

Et, pour tout dire, il ne se sentit pas si rassuré que cela une fois cette pensée formulée. Après tout, Sylvande courrait toujours ...
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Jules Spéret
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Dim 22 Juil - 13:08

Fier de lui, Jules contemplait des oreilles - à défaut de contempler des yeux, mais il ne pouvait tout de même pas se permettre de trop paraître dans l'antichambre : ce serait briser son image d'éternel occupé et de bourreau du bureau. Mais le brouhaha de la salle à côté suffisait à le ravir : la Revue mauve ferait de bonnes ventes ce mois-ci encore, sans parler bien évidemment du retentissement qu'aurait l'événement de la lettre du coupable... Vraiment, financièrement, c'était une excellente chose, dont il ne pouvait qu'être satisfait !

Quant au contenu de la lettre, il avait cessé de le choquer depuis qu'il l'avait reçue de Maximilien Debongure. Certes ! la première lecture n'avait pas manqué de le surprendre, de lui faire hausser un sourcil de la manière la plus caractéristique et la plus spéretienne qui soit, puis de lui faire très rapidement faire le lien entre Lionel Sylvande et l'auteur de l'attentat. Surprenant ? Pas tant que ça.

À vrai dire, ça l'aurait été bien davantage si son imprimeur n'avait pas été un gars pointilleux. Quand Debongure était venu lui graisser la patte pour lui faire publier l'article le matin même, il avait quand même pris le soin de l'en avertir avant d'effectuer le tirage. Et pour que Debongure procède ainsi, il fallait une bonne raison. Comme il l'avait envoyé la veille seulement interroger le Renard - après combien de démarches, bon sang ! Heureusement qu'il y avait moyen d'acheter certains gars, à Sainte-Pélagie ! - et que Debongure ne lui avait rien transmis sur son bureau, il en déduisait que l'affaire était d'importance. Donc, quand il avait lu le feuillet, il avait été bien moins surpris que ce à quoi il aurait pu s'attendre...

C'était quasiment romanesque. La visite d'un jeune journaleux prometteur à un anarchiste fait prisonnier après une terrible lutte, visite permise par un brave gars facile à acheter. Et, au cours de la discussion, la lettre qui surgissait de sous la porte. On se serait presque cru dans un conte d'Hoffmann.

Évidemment, Jules avait donné son aval pour la publication ; il avait ensuite pris le temps d'en déduire que le coupable n'était autre que ce jeune coq prétentieux de Sylvande, celui d'avaler la nouvelle avec un verre de cognac et de se dire que ça ferait hausser ses ventes.

Quant à l'attentat en lui-même, il se surprenait à ne pas en trembler plus qu'il ne l'aurait cru. À ses yeux, un anarchiste acharné était plus dangereux qu'un garnement s'amusant avec des explosifs, surtout quand ce garnement reconnaît qu'il a lamentablement échoué. Et nul doute qu'on n'allait tout de même pas tarder à l'attraper. C'était sans doute Séraphine, celle qui allait être stupéfaite ! Dire que son mari avait fréquenté un criminel... Pauvre femme, ça ne le remonterait sans doute pas dans son estime !

Retour au moment présent. Après un moment, la clameur se calma un peu, et Jules Spéret se surpris à avoir envie de jeter un oeil dans la salle pour voir ce qu'il s'y passait. Avec un peu de chances, Octave Mauperché s'y trouverait encore... Ce fut donc bien tranquillement qu'il poussa la porte de son bureau, se glissa entre les groupes et atterrit près d'Octave justement au moment où celui-ci parlait de lui posant une bombe chez son interlocuteur, ceci pour une sombre histoire d'Opéra... Le sourcil de l'éditeur se releva à nouveau, mais visiblement, aucun des deux hommes ne l'avaient encore remarqué. Sans trop comprendre les tenants de la conversation, il ajouta, avec quelque temps de retard :

" Allons, mon cher Octave, je ne pose pas de bombes chez ma clientèle, voyons ! "

La mine déconfite du vicomte de Lonsay manqua presque le faire rire - ce qui eût tout de même été un peu incongru en la situation... Il ignorait ce qui avait bien pu se passer les quelques minutes précédentes, et au fond peu lui importait, mais il y avait sans doute eu de quoi rire... Il regretta presque de ne pas avoir assisté au reste du dialogue.

" Monsieur le vicomte, vous me remercierez, j'espère, de vous arracher aux griffes de ce vautour d'Octave. Au fait, quelques nouvelles publications ont eu lieu ces derniers jours à la Revue... La première étagère à l'entrée... "

Il n'allait tout de même pas oublier son instinct de commerçant, si ?!

" Eh bien, mon cher Octave, que dirais-tu de passer dans mon bureau ? "


Dernière édition par Jules Spéret le Sam 4 Aoû - 17:36, édité 1 fois
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Octave Canard-Mauperché
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Dim 22 Juil - 13:32

Il devait y avoir un axiome, formulé par un vieux sage hindou un un chinois vénérable, qui disait que lorsqu'on parlait un peu trop librement de M. Spéret, celui surgissait toujours de manière impromptue, tel un diable hors de sa boîte. Et en ce jour, l'éditeur ne trahit pas à la sagesse orientale. Notre vieil imprimeur sourit derrière son monocle puis il jeta un regard amusé à son jeune interlocuteur : sauvé pour cette fois ! Il lui tapota cependant l'épaule, de sa main couleur de papier, en déclarant d'un ton bienveillant :

- Vous me ferez plaisir en passant également à ma boutique, mon jeune ami, vous y trouverez votre bonheur, j'y veillerai.

Et pour cause, il cherchait un ou deux lecteurs innocents pour quelques contes immoraux et quelques pièces médiocres du siècle passé. Le texte ne méritait point que l'on s'y attarde, il fallait avouer, mais les reliures (plein veau moucheté, impeccable) et les gravures naïves étaient d'un charme ... ! Puis, heureux d'avoir fait sa réclame (après Jules Spéret comme il était de coutume quand ils se trouvaient rue de l’Échaudé), il emboîta le pas au jeune éditeur. Comme d'habitude, Octave ferma doucement la porte derrière lui - Jules Spéret fermait les portes avec une discrétion de courant d'air - et, aussitôt qu'ils furent seuls, lui lança :

- Bien fier de ce coup d'éclat, j'imagine ! La lettre est authentique, au moins ?

Après tout, il était permis d'en douter, n'est-ce pas ? Il chercha le regard de Jules Spéret, souhaitant y déceler quelque chose ... Mais hélas sa vue était toujours bien courte, et il demeurait, avec son regard un peu laiteux, comme un gros hibou qui a oublié quelque chose.

- Enfin, vraie ou pas ... Fais tout de même attention quand tu joues avec ça. Tu vas faire connaître la Revue mauve par un scandale. Soit. Mais il faudra veiller à ce qu'elle reste fidèle à elle-même, après ça. La course au lecteur se fait toujours au détriment de quelque chose, tu le sais.

Eh bien, à croire qu'aujourd'hui, Octave avait à cœur de morigéner tout le monde ...
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Lun 23 Juil - 6:28

Octave avait à peine fermé la porte qu'il... lui demandait si la lettre était authentique. Bougre d'âne ! Il aimait les risques éditoriaux, certes, mais peut-être pas jusqu'à publier un faux de cette importance dans sa revue... quoique... Cela dit, l'envie subite de charrier son vieux collègue le prit et ce fut avec un grand sourire amusé qu'il répondit :

" Bien sûr que non, elle n'est pas vraie. J'avais juste une envie folle de faire lyncher ce pauvre Sylvande... "

Puis, après deux secondes :

" Évidemment, elle est authentique, voyons ! "

L'autre ne se priva évidemment pas de lui faire la leçon sur les coups éditoriaux... Parfois, Jules se demandait vraiment si Octave n'était pas sur le point de le considérer comme un parfait novice en matière d'édition - ce qu'il n'était sans doute plus, à l'heure actuelle, Dieu merci ! - ou comme un quelconque marchand. Sacrebleu, non ! Il aimait quand même assez l'art pour ne pas le prostituer à quelque entourloupe commerciale...

" Je sais. J'assume ce petit risque. Ce n'est pas un coup d'éclat qui suffira à dénaturer la Revue, surtout si l'on veille bien à ce qu'il n'y ait pas de laisser-aller... "

Mais à quoi bon se justifier, au juste ?

" Mais ne t'inquiète donc pas pour la Revue. Assieds-toi, plutôt. Tu prendras bien un cognac avec moi, j'espère ? "
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Lun 30 Juil - 4:19

A la réponse de Jules, Octave manqua de s'étouffer. Il toussa longuement, en perdit son monocle (bis repetita ... ) dans un "Nom de Dieu ... !" épique puis demeura un instant silencieux, les yeux grands ouverts, devant le démenti de son ami. Il reprit ses couleurs quand son ami lui proposa un cognac.

- Ce ne sera pas de refus, merci ! Après une telle frayeur ...

Et il fut bien reconnaissant à Jules Spéret de se faire ainsi pardonner cette mauvaise blague ... Hélas, les plus inquiétantes d'entre elles avaient souvent un fond de vérité ... Et nombreux étaient ceux qui ne portaient point Lionel Sylvande dans leur coeur et auraient bien aimé le voir tomber. Si l'on contestait rarement son talent, sa personnalité, son ambition, en revanche, faisaient bien moins l'unanimité ...

- Mais le plus intéressant est à venir. Que pense le directeur de la Revue mauve d'une telle entreprise ? Pour ma part ...

Il fronça les sourcils, l'air bougon.

- Je ne sais qu'en penser. Ce gamin s'est trompé sur toute la ligne, j'en ai peur.
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Mar 31 Juil - 7:54

La réaction de ce pauvre Octave avait été au moins aussi belle qu'il eût pu l'espérer, et Jules Spéret avait eu bien du mal à contenir une immense envie de rire... Il y parvint néanmoins. Puis, une fois cette petite blague d'un goût au moins douteux et la surprise y afférent passées, il servit une large rasade de cognac à son collègue avant de se servir lui-même... et porta même un toast, tiens.

" À l'édition, très cher, et aux coups d'éclat aussi imprévus qu'improbables ! "

Après une gorgée ou deux, Octave lui demanda ce qu'il pensait de l'entreprise de Sylvande... Bonne question. Excellente question. Mais l'éditeur avait des opinions assez tranchées quant aux révolutionnaires, aux anarchistes et aux autres jeunes voulant bouleverser le monde par la force. Il considérait que la Mort gagnait à tous les coups, quels que soient les raisons ayant poussé la jeunesse à se révolter, et qu'une révolution durable ne pouvait qu'être progressive et intellectuelle. Les soubresauts politiques du dernier siècle en France n'étaient sans doute pas étrangères à son opinion.

" Je partage tes craintes à ce sujet... Qu'espérait-il ? Retourner l'ordre du monde ? Peine perdue ! La vie n'est pas un théâtre... "

Il ne s'étendit pas davantage sur son idée des révolutions, estimant - et sans doute à juste titre - qu'Octave la connaissait déjà, au moins partiellement. Par contre, il ne put s'empêcher d'ajouter en bougonnant :

" Il aurait mieux fait de publier quelques écrits philosophiques dans la Revue, vraiment... "
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Ven 10 Aoû - 1:53

Octave sourit lorsque Jules poussa l'insolence jusqu'à porter un toast à son entreprise. Dix ans seulement séparaient les deux hommes - visons large - mais Jules restait immanquablement du côté de la jeunesse. Il en avait conservé l'audace et le rythme de vie, tout au moins ... Tandis qu'Octave atteignait tristement la pente descendante de la colline ... suivant ses vieux instincts, ses réflexes de pensée ou encore ses habitudes de travail. Il vendait, il imprimait toujours du nouveau ... Mais ses futures linotypes se chargeaient d'être jeunes pour lui ... Il but lentement son verre, pensifs, hochant la tête tandis que Jules parlait. Cependant, la dernière phrase de l'éditeur l'interpela :

- Avec votre goût de l'évenement, vous souhaiterez bientôt qu'il ait publié chez vous ... Mais qu'il ait tout de même fait son attentat. Le succès aurait eu un goût un peu douceâtre, enfin ...

Il adressa à Jules un regard qui signifiait clairement qu'il plaisantait - il ne souhaitait pas avoir maille à partir avec son ami et collègue, après tout ! - puis il reprit, plus sérieusement :

- A vrai dire, une plaquette avec les dernières déclarations de Lionel Sylvande serait intéressante ... Ne serait-ce que d'un point de vue historique. Et il est plus que temps de réimprimer quelques anarchistes.

Il leva son verre à son tour :

- - Du moins, avant que les lois scélérates ne redeviennent d'actualité ! C'est que ces vilains bonhommes ne nous facilitent pas la vie ! A nous, et à notre liberté putative !

Bien qu'il y eût quelque sacrilège à associer les anarchistes de 1896 et la figure ambiguë mais souvent idéale des poètes de la génération précédente ...
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Dim 12 Aoû - 22:58

Ah ! ce brave Octave, avec son espèce d'amertume assumée et distante face au succès de ses collègues plus aventureux et avec son petit ton de reproche, de sarcasme plaisantin... On ne le changerait plus, n'est-ce pas ? De toute manière, Jules Spéret ne pouvait pas nier qu'il y avait au moins un épais fond de vérité dans tout ce qu'il lui disait ainsi : éditer un criminel assumé, un criminel, qui plus est, qui avait été un homme du monde à l'ambition certes dérangeantes, mais un homme du monde tout de même ! Et un acteur du Théâtre d'Art ! Voilà qui serait tout bonnement sensationnel, faramineux et fameux !

Malheureusement, il était à craindre que Jules Spéret dût se contenter de la lettre... Il était déjà suffisamment heureux que Maximilien Debongure eut été sur les lieux pour mettre la main dessus ! Après tout, le véritable destinataire aurait bien pu choisir de tout garder pour lui, sans la révéler à quiconque...

Toutefois, lorsque son ami parla de réimprimer quelques anarchistes, Jules ne put s'empêcher de sourire largement.

" Certainement ! Quand bien même je serais pour un peu de prudence en politique - après tout, certains écrits anarchistes ne sont-ils pas parfois à l'origine de censures ou de lois ? -, je souscris des deux mains à l'anarchie intellectuelle. Nos auteurs d'aujourd'hui ne vont pas tarder à sentir le convenu... "

Oh ! Jules Spéret disait toujours ça. Que "les auteurs d'aujourd'hui ne vont pas tarder à sentir le convenu." Une vieille hantise, toujours présente, jamais crédible, selon laquelle l'innovation cesserait un jour proche... Sans doute son être assoiffé d'inconnu en souffrirait-il terriblement, de cette fin de l'innovation, de ce moment où la littérature et les idées seraient en crise, mais, fort heureusement pour lui, il savait bien que ça n'arriverait pas encore... Tant qu'il y aurait un esprit tordu pour penser autrement, la littérature et les idées ne craignaient pas trop la crise.

Mais lui la redoutait quand même. Rien que pour le principe. Ou pour pousser ses auteurs à aller plus loin, c'était possible aussi.

Le toast étant porté, il avala cul-sec son cognac et remplit à nouveau les deux verres, toujours cogitant au fond de lui sur la possibilité d'avoir un jour une littérature uniquement convenue... Cette idée-là le hantait sans doute un peu trop. Au moins, les générations précédentes avaient eu la chance de connaître de très nombreux auteurs fameux et innovants ! Quelles révolutions littéraires cela avait été, lorsque les romantiques avaient rompu avec le classicisme, que les parnassiens avaient rompu avec le romantisme et qu'enfin, les symbolistes avaient rompu avec les parnassiens ! Sans parler des autres écoles du siècle, bien entendu... Ah ! toutes ces littératures aujourd'hui parfaitement convenues et vieux-jeu, n'avaient-elles pas été révolutionnaires, de leur temps ? Anarchistes ? Libertines ? Innovantes, en somme ?

Certes. Et il lui tardait de trouver un nouvel auteur, un type qui ôterait son bonnet rouge au dictionnaire pour le coiffer d'une couronne de flammes.
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Mar 28 Aoû - 1:43

En effet, Jules Spéret disait toujours ça ... Octave refusa un nouveau cognac - c'est qu'au-delà de deux, sa vue se brouillait davantage et il avait une boutique à tenir, que diable ! - et adressa un sourire à son jeune collègue. Il n'était pas aussi catégorique sur la question - mais la même peur et la même ambition le taraudaient. Editer le prochain poète maudit et parvenir ainsi à la gloire pour avoir été celui - le seul ! - à déceler un talent trop nouveau pour être agréable ... Baudelaire, Aloysius Bertrand ... ! Editions censurées, oubliées, raretés futures ! Hélas, la perle rare se faisait attendre ...

- Allons bon, cela viendra ... Je sais que le vers libre a plus de quinze ans ... Cependant, il semble encore nouveau pour presque tout le monde, et même vos lecteurs, bien qu'ils n'osent vous l'avouer, préfèrent sans doute des vers traditionnels. Déséquilibrés, mais traditionnels. Ce qui est drôle, c'est de se dire que la mode est aux contes antiquisants, parmi la jeune littérature : faire semblant de faire de l'ancien pour faire du nouveau ...

Au fond, c'était drôle ... Le XIXe, féru de nouveauté, recréait à partir des mystères de l'Antiquité - ironie du sort. Les nouvelles où l'auteur tirait son argument d'une épitaphe latine ou d'une statuette babylonienne étaient légion ... Peut-être étaient-ils en train de créer un nouveau classicisme ... A plaquer, sous prétexte de fidélité aux anciens, de nouveaux modèles et de nouveaux systèmes de pensée ...

- Vieux, dépassé, n'est-ce pas ? Et pourtant ... Faire semblant, c'est là toute la nuance.

Car Les Chansons de Bilitis et autres romans de moeurs antiques n'étaient au fond qu'un miroir où Paris cherchait sa propre décadence ...

Citation :
Le Mercure de France publie beaucoup de traductions et de contes inspirés de la veine antique. Ainsi Les Chansons de Bilitis et Aphrodite de Pierre Louÿs, les traductions des poésies de Sapho par Lebey ou encore Erythrée et les traductions de Catulle de Tinan. En un mot, ça se publie bien dans le milieu de l'avant-garde et c'est parfois - dans le cas de Tinan en tout cas - l'occasion de jeux formels/pastiches

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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Sam 8 Sep - 10:50

Faire semblant... sans doute. Accepter la nouveauté avec mille difficultés... sans doute. Pallier ce problème par une production vieux-jeu... sans doute. À vrai dire, l'esprit de Jules était constamment envahi de sans doute pour faire pièce aux doutes de tous types qui l'assiégeaient. D'un côté, il était bien forcé d'accorder aux oeuvres "en vogue" (au sens littérature-avant-gardiste du terme) une place prépondérante ; d'un autre, il n'était encore jamais parvenu à trouver l'auteur qui exaucerait son voeu de renouveler totalement la littérature. Sans doute ce moment n'arriverait-il d'ailleurs jamais dans sa carrière... Triste, désolant, mais réaliste. Alors, il se contentait d'apprécier ce qu'on lui proposait à l'heure actuelle, non sans se gêner de fustiger le trop-plein de conventionalisme lorsque l'occasion lui en était donnée. Après tout...

"À trop faire semblant, on va finir par se prendre au piège, mon bon Octave ! Voilà ce que je redoute... qu'à force de faire semblant de s'y trouver, on finisse par s'y croire... Oh ! pas tous, certes... mais suffisamment d'entre eux..."

Ca aussi, il le ressassait souvent au fond de lui. Que les vieilleries tragiques de Racine et les ratiocinations poétiques de ce stoïcien constipé de Boileau* retrouvent la place qui autrefois avait été la leur au sommet de l'art - au XVIIIe siècle, il y a une éternité ! - en lieu et place de la sacro-sainte Innovation, voilà une idée qui lui était insupportable. Et pourtant ! il avait beau être éditeur, être renommé pour la sûreté de son goût, il n'allait quand même pas parvenir à changer le goût de Paris... Il reprit une lampée de cognac, l'air un peu maussade.

"Enfin bon ! Nous ne sommes que les portes-voix de l'Art, n'est-ce pas ? Soyons déjà heureux de ne pas avoir à transmettre les imbécillités des plumitifs de bas-étage qui ne trouve d'oreille complaisante qu'au son de leur bourse... Et que vive la dissidence artistique, la seule vouée... à l'Immortalité, comme disent les barbons de l'Académie..."

Il avala son cognac d'un trait, posa le verre et ne se resservit pas. Assez bu pour l'instant, il picolerait plus tard.

"Parlons plutôt d'autre chose ! Comment vont les affaires, à la Chimère ? J'ai entendu dire que tu avais reçu quelques propositions d'occultistes..."


Citation :
*L'expression n'est pas de moi, mais de Dassoucy ^^
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Octave Canard-Mauperché
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Mar 9 Oct - 4:03

Octave hocha distraitement la tête : les craintes de Jules lui semblaient superficielles. A lui qui avait connu 1870, les monologues intérieurs, antiquailles burlesques et poèmes libres semblaient déjà bien osés, et il préférait qu'on explore à fond ces terrains encore vierges plutôt que de pousser plus avant. Quels explorateurs ne prendraient pas la peine d'examiner et de cartographier les nouveaux territoires ? Aussi accueillit-il assez favorablement le changement de sujet.

- Tu es bien renseigné ! Après, tu sais que je ne m'y intéresse pas plus que cela, mais puisque je vendais déjà les pendules, les tables tournantes ... Je pouvais bien imprimer quelques plaquettes de ces gens-là. C'est peut-être horriblement cynique, mais je fais le commerce des âmes et des croyances, et tout cela pour imprimer de la bonne littérature ... Tu comprends bien que, sinon, je ne pourrais pas faire tourner la boutique.

Il posa son verre également et consulta sa montre, en l'approchant bien près, à cause de sa vue déclinante.

- Nous sommes de bien piètres soldats, mais après tout, nous nous battons quand même ! Je n'imprimerais pas les vaticinations de ces gens-là pour publier du convenu ...

Et, adressant un sourire à son jeune condisciple, il se leva, en reprenant son chapeau.

- D'ailleurs, je dois te laisser. Raymonde tient seule la boutique et je lui ai promis de faire un simple crochet. Les circonstances parlent pour moi mais tout de même ... Elle va encore ronchonner, j'en suis sûr ...

S'il était lucide sur son ménage, Octave eût dû avouer que sans Raymonde, la librairie aurait été fermée depuis belle lurette ! Mais il était admis entre eux qu'elle n'était qu'une simple suppléante, une aide, et que toutes les fonctions de décision lui revenaient. Raymonde, petite dame aux joues rondes, qui respirait la générosité, était la femme parfaite pour un homme comme Octave. Leur mariage, fait sans amour, était des plus harmonieux et des plus heureux. Le caractère doux de la dame et l'aveuglement du bonhomme n'y étaient pas pour rien. Se pressant vers la porte, Octave se retourna une dernière fois vers Spéret, et lança :

- Merci pour le cognac ! Et au prochain coup fourré que tu prépares sans doute déjà !

Un dernier signe, et il partit, étrangement guilleret, vers sa librairie. Cependant, sa gaieté passagère, sans doute aidée par le cognac, laissa bientôt la place à une incompréhensible langueur. Le soir-même, après l'arrestation de Lionel Sylvande, Jules Spéret recevait un petit bleu avec ces quelques mots griffonnés à la hâte :

Citation :
C'est tout de même fou ... Comment un si grand interprète, un artiste, peut-il se tromper à ce point ? L'art n'était donc pour lui qu'un moyen ?

Le dernier mot avait été souligné nerveusement, de travers.
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Jules Spéret
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MessageSujet: Re: La Tradition de la nouveauté   Mer 10 Oct - 10:38

Aux dernières phrases de son ami, l'éditeur - déjà un peu grisé - leva un énième verre, en guise de coup de l'étrier, le but d'un trait et s'en retourna dans la lecture de manuscrits et d'épreuves. C'est qu'il avait encore bien du travail ! Aussi le restant de la journée passa-t-il fort rapidement à ses yeux, jusqu'au soir où il eut la surprise de recevoir un bleu de son collègue. La lecture lui fit froncer le sourcil. Il décida de ne pas répondre : que dire d'autre ? Apporter une réponse à la question n'était pas envisageable. Mais il partageait l'ahurissement douloureux du directeur de la Chimère.

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La Tradition de la nouveauté

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