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 Contexte

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Pierrot Lunaire
La bouche clownesque ensorcèle comme un singulier géranium
Pierrot Lunaire

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MessageSujet: Contexte   Contexte EmptyJeu 24 Fév - 6:47

Confidences parisiennes


    L’aurore est froide encore des restes de l’hiver. Il hésitait, voilà quelques jours, à cueillir l’aventure, mais les articles de presse, toujours arrivés un jour en retard, lui ont soufflé ce désir, insidieusement – les folies de la capitale, la vindicte populaire, les débats, les polémiques, la vie de bohème, la vie d’artiste … ! Il y a quelque chose, en ces pages aux caractères serrés qui lui a soufflé de partir – peu importe quoi, au fond. Et lui, jeune et naïf provincial, il a préparé en hâte quelque valise ou baluchon pour courir à la gare s’offrir un ticket de troisième classe, avec ses maigres économies : en 1896, le rêve se nivèle aux moyens. Il a couru jusqu’au quai où la locomotive, dans l’ombre du matin, lui a semblé un animal prêt à fondre – vers la capitale. Avec lui ont embarqué ses espoirs, ses ambitions, ses insouciances. Lorsque le train s’est ébranlé, grande bête lourde et ramassée, son cœur s’est serré.

    ~ * ~

    Cela fait maintenant une heure que le train roule, fendant la campagne, semant les hommes au fil des gares. À côté de lui, en son insouciance bienheureuse, un bourgeois économe s’est déjà endormi. Le jeune homme, lui, est demeuré l’œil rivé à la fenêtre, guettant le point du jour – ce ne devait point être une aurore comme les autres que celle qui le verrait partir pour la capitale ! Dans les wagons surchargés de mines fatiguées ou patibulaires, c’est là l’image à laquelle il se raccroche, avec son petit baluchon et ses certitudes d’enfant. Il demeure, sans observer la laideur du peuple harassé, miné par les travaux et les jours – ce peuple même qui, dit-on, gronde à Paris en ses faubourgs tristes. Il ne voit pas non plus les regards engageants d’une femme vêtue de rouge, une fleur fanée à son corsage – quelque actrice sur le retour, quelque femme faisant commerce d’elle-même et ruinée au profit de plus jeune qu’elle. Enfin, il n’aperçoit pas même cet homme, entre deux âges, qui est assis en face de lui et le dévisage depuis une heure. S’il l’avait vu, il aurait remarqué tout de suite cet air finaud et sournois de ceux qui ont eu à observer, toute leur vie, les us et coutumes des hommes – point d’illusion, c’est là un regard de criminel … ou d’acteur. Cet inconnu à l’habit râpé, aux gants sales semble guetter un signe, à peine, pour engager la conversation. Alors, quand enfin les deux regards se croisent, comme le voyage s’annonce bien long, qu’il s’ennuie entre les rumeurs confuses des bonnes d’enfant et des commis-voyageurs, il entame avec le jeune homme une conversation des plus singulières.

    - C’est la première fois qu’on monte à Paris, mon garçon ?

    Sa voix est grave, changeante, gardant quelques restes d’un accent qu’on ne cerne point tout d’abord. Le jeune homme cligne des yeux – il lui semble que l’inconnu l’a cueilli comme au sortir d’un rêve ...

    - Eh bien moi j’y retourne, et pour longtemps, vous pouvez me croire ! Rien n’est plus beau que Paris en cette fin-de-siècle. Vous vous étonnez … ? Mais j’ai voyagé, mon garçon, j’ai parcouru la France, j’ai même poussé au-delà … Et Paris, c’est autre chose !

    Le jeune interlocuteur opine du chef, gravement. La vie de cet homme lui importe peu, et il esquisse une réponse traduisant à la fois la politesse la plus cordiale et la plus profonde des indifférences. L’autre, sans demander son reste, parle encore, parle toujours, avec une visible jouissance – et comme une espèce de soulagement :

    - Tenez, Paris, c’est d’abord ses Théâtres. On dira ce qu’on veut, il n’est pas jusqu’au … Mais que dis-je, les théâtres ! Connaissez-vous l’Opéra, Monsieur ? Eh bien ! l’Opéra est mort, et l’on a dispersé ses cendres aux quatre vents. Vous le savez n'est-ce pas ? Si même en province l'on est au courant, c’est dire … - Et sans voir le geste d'impuissance du jeune homme - Eh bien à présent, les grands de ce monde iront à l’Éden-Théâtre faute de daigner s’payer une place au paradis, et puis l’on se console avec les représentations du Théâtre d’Art ou des petites salles où l'on va voir les filles – oh, j’ose espérer que vous êtes déjà allé dans un cabaret mon enfant ! Ah les théâtres … ! Croyez m’en : une fois que vous serez arrivés, quel que soit votre pécule, allez-y. Les dorures vous tiendront lieu de beauté et les actrices valent toutes les femmes du monde … Mais j’vous ennuie peut-être ?

    Il proteste, bien que ces élucubrations lui soient désagréables – mais un jeune homme peut-il décemment faire taire un inconnu d’un bel âge ... ! Il tente même, pour se donner bonne figure, une première question, toute d’euphémisme et de timidité …

    - Allons bon ! N'y allez pas par quatre chemins avec moi ! Vous venez par ambition, n’est-ce pas ? Ne protestez donc pas, c’est le cas de tout le monde ! Chacun a dans cette ville-là un rêve secret qu’il poursuit. Pour beaucoup, la chose est simple : ils rêvent que s’ouvrent pour eux les portes d’un salon respectable, ou au moins un peu influent – on a les exigences qu’on peut. D’autres, plus rares, voudraient en sortir, mais c’est presque aussi difficile que d’y rentrer, quand on y pense …

    Il semble un instant songeur … Mais voilà qu’il remarque l’air étonné de son auditeur et il s’exclame ! L’endormi à côté de vous ouvre un œil courroucé, émet un soupir, se rendort.

    - Parce que vous croyez qu’on peut s’mêler à tous les milieux aussi facilement, vous ? Mais d’où venez-vous … ! Les mondes sont, à Paris, plus marqués encore qu’ailleurs – ils aimeraient nous le faire croire, en tout cas ! Pour des gens qui ont beaucoup vécu - hé hé ! - il y a bien des ruses pour pénétrer dans les cercles les plus fermés … Mais il faut connaître les bonnes personnes et savoir dire ce qu’il faut.

    Et d’ajouter, avec un large rictus.

    - Et ce n’est clairement pas votre cas. Avez-vous jamais entendu parler d’Apolline de Souzay, de la Forestière ou de la duchesse de Lambresac, par exemple ? Non, n’est-ce pas ? Ah, ça ne m’étonne pas : ce ne sont point des femmes à défrayer la chronique des journaux. Et pourtant …

    Il eut un geste d’emphase.

    - Ce sont par elles que se font les entrées dans le monde. Elles sont toutes piquées de quelque chose, d’art, de scandale, de bel esprit – ne me regardez pas comme ça, je n’le dis pas dans l’ordre ! – et elles tiennent toutes salon. Chez chacune d’entre elles se réunit une société choisie ... Plus ou moins. Apolline - oh, Apolline ! - et la Forestière se disputent les artistes – la première est modèle et muse avant que d’être salonnière, mais au moins, on s’amuse chez elle … La seconde est une bourgeoise abominablement riche qui se pique d’avant-garde et qui traîne quelques spiritistes dans le sillage de ses robes. Quant à la dame de Lambresac, oh ! c’est autre chose. Tenez, écoutez tout votre saoûl, car vous ne la rencontrerez jamais, et ce n’est pas à vous qu’on en parlera - ah ah ça non, pas à vous ! La duchesse de Lambresac, c’est la crème du faubourg Saint-Germain – vieille noblesse qui tient de son rang le droit de mépriser à peu près tout le monde et qui vit en son enclave, comme en un ancien château … Il paraît que ses repas sont fameux – on en publie les menus dans les revues illustrées et dame, ça donne envie ! On en aurait une indigestion rien qu'en léchant l'papier !

    Il s'arrête un instant, reprend son souffle ... et ses esprits.

    - Hum ... Eh bien Monsieur, si vous plaisez à l’une d’elles – ce qui me semble, pardonnez-moi de vous le dire, assez improbable , pensez bien que toutes les portes que sa main pourra atteindre vous seront grandes ouvertes.

    - Mais comment Monsieur … !

    - Les atteindre ? Ce sont femmes plus ou moins accessibles, que vous mériterez en présentant quelque intérêt – car Paris ... s’ennuie. La Ville est comme le monde : présentez-lui quelque nouveauté charmante, soyez drôle, scandaleux, conservateur jusqu’à l’os, que sais-je … Mais épatez-les, flattez-les et vous parviendrez, c’est tout ce que je puis vous dire. C’est là peut-être l’ultime divertissement des oisifs en cette fin-de-siècle car … - il haussa les épaules – qui sait ce que demain nous réservera ? Tenez, en ce moment, l'on jase, l'on ne fait que ça ... Vous connaissez sans doute les détails de l’affreuse affaire de l’Opéra, dites-moi ... ?

    La moue du jeune homme, pourtant, sembla dire tout le contraire ...

    Grands dieux ! Vous faites bien de monter à Paris - à long terme, la Province vous aurait gâté ! Vous ignorez donc ... !

    - Je sais, Monsieur, qu'il y a eu un accident ...

    - Un accident ! Dites plutôt un attentat ! Un accident - il en a d'bonnes, lui ! Une bombe qui éclate en plein orchestre, vous appelez ça un accident ! Une trentaine de morts, jeune homme, plus de cinquante blessés ! Le gouvernement a déclaré tout de suite que c'était un coup des anarchistes, mais moi j'vous dis qu'c'est pas si clair ... Après tout ! Il y en a bien d'autres, de noirs secrets qui résident, en la ville Moderne ... La Police est aux abois, quelques originaux enquêtent pour eux-même, et l'milieu mondain est en deuil - pour une fois ... Alors - pour en r'venir à c'que j'vous disais, eh bien ... L'on aime à en entendre parler, parfois, de cette histoire - pensez, pour une fois qu'il se passe quelque chose chez ces gens-là ! Quand j'dis que la ville Moderne est ville-morte ... !

    - Mais l’on ne cesse de parler du Progrès dont Paris est le siège et la source …

    - Fadaises ! L’homme mourra de trop de civilisation, car si les machines progressent, les hommes, eux, sont dégénérés, pour sûr ! Plus de mœurs, plus de valeurs à Paris ! L'attentat n'en est qu'un symptôme de plus. Vous croyez monter en un lieu mirifique, mon garçon, je le vois à vos yeux, à votre air atterré quand je vous parle, mais vous entrez dans un pays qui vous semblera presqu’étranger. On y parle la même langue que vous, mais les mots ont changé de sens ! On jouera aux mêmes jeux que ceux que vous aimiez en province, mais les règles seront toutes autres ! Oh et puis protestez autant que ça vous chante, vous verrez ! Le temps vous dira bien que j’ai raison.

    Un sifflement de locomotive vient ponctuer cette dernière phrase, en un point d’orgue grotesque. Devant l’air contrarié du jeune homme, l’inconnu éclate alors de rire, se lève, et se coiffe d’un chapeau de feutre mou.

    - Tenez, je ne vous importune plus. Nous arrivons.

    Il saisit deux valises qui semblent bien lourdes, jette un regard au bourgeois pansu qui dort encore à deux pas et avant de partir - car le train ralentit, en gémissant – il se tourne vers son interlocuteur d’un jour, une dernière fois. Lorsqu’il prononce ces derniers mots, sa voix est presque changée, il est plus familier – plus espiègle aussi, et partant plus inquiétant :

    - Si j’étais toi, gamin, j’prendrais pas ce que je viens d’te dire à la légère. Tout le monde ne peut pas se targuer d’arriver en Ville avec les conseils d’un Polichinelle ou d’un Mascarille. Ah ah ça non, tudieu !

    Il a un sourire, sorte de fissure étrange en son masque déjà craquelé, saute du train à peine arrêté, agile en ses secousses. Le jeune homme demeure songeur tandis que l’endormi à ses côtés ouvre enfin un œil. Et tandis que l’ambitieux se lève, hagard, tel un fantôme qui a oublié son histoire, à côté de lui, le bourgeois économe pousse les hauts cris, car on a emporté sa valise. Le jeune homme, lui, sourit doucement en repensant à cet Arlequin râpé, ce Paillasse sans costume, et après avoir confié ses soupçons, il descend lentement du train.

    Il est midi. Le Paris fin-de-siècle s’offre à lui. Et le vent qui s’engouffre sur les quais est froid encore des restes de l’hiver …


~ * ~

Mais dites-moi, lecteur, n’est-ce pas vous que j’aperçois à l’autre bout du quai ?
J’ai comme l’impression que vous avez vous aussi un rôle à jouer en cette histoire …
Qui êtes-vous donc, quels projets mènent vos pas ... ?


~ * ~

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