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 Vous montez ou vous montez pas ?

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Jane McCillian
Âme de Lillian Russell
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MessageSujet: Vous montez ou vous montez pas ?    Lun 2 Jan - 5:23

Le spectacle, ce soir-là, était un désastre. Quelques badauds dans la salle émettaient des caquètements abominables, qui troublaient la jeune comédienne dans son interprétation. Une interprétation elle aussi désastreuse: Jane se trouvait fausse, désespérément fausse. Et l’absence d’un public attentif et sensible renforçait cette désagréable impression. Néanmoins, elle poursuivit sa pantomime, mettant toute la volonté du monde pour paraître sûre d’elle.
Il était tard, très tard et le patron l’avait oublié dans sa programmation ce soir là. Alors elle passait la dernière, regardée par personne, gênée par quelques-uns. Elle se crût dans un cauchemar, se promit de quitter au plus vite ce théâtre digne d’une foire. Puis se rappela qu’elle n’avait pas encore fait ses preuves, que personne n’engagerait une étrangère sans réputation. Elle retint les larmes de couler sur ses joues fardées.
Enfin, dans un dernier geste, elle mima l’envol d’un oiseau, et partit, elle, d’un pas lourd dans les coulisses. Ceux-ci étaient déserts. Dans une loge, elle entendit le rire d’une jeune fille et sût immédiatement qu’un rendez-vous courtois avait lieu là. Ce soir-là, personne ne l’attendait, comme les autres soirs. Mais ce soir-là, elle ne pouvait pas se saouler au bruit de la petite foule. Il n’y avait pas de foule, il n’y avait personne.
Elle enleva la poudre blanche de son visage d’un revers de mouchoir. Le patron vint lui remettre quelques pièces en main : son salaire de la semaine. Une misère.
Ce soir, ça n’était pas son soir ! Elle regrettait la chaleur de son foyer, à Londres, les chansons de sa mère, la tendre rigueur de son père, la gentillesse de ses domestiques, les sollicitudes de ses amies. Elle regrettait ce jadis où elle n’avait pas à s’inquiéter de son avenir. Désormais il fallait faire attention. Emile ne croulait pas sous l’or, leur maison finirait un jour par avoir besoin de rénovations, et si elle voulait s’épanouir et briller un tant soit peu, il fallait qu’elle se constitue une petite fortune personnelle. Rien de bien méchant, au moins de quoi s’acheter quelques toilettes remarquables. Des parures qui, peut-être, lui ouvriraient les portes d’un vrai théâtre.
Elle remercia tout de même le patron : c’était un homme brave, un peu canaille, mais brave tout de même.
Remontant son châle sur ses épaules, fixant bien son bonnet sur sa chevelure d’or, elle sortit par la petite porte et affronta le froid de février. Elle eut un peu chaud au cœur en pensant au feu de cheminée qui l’attendait sûrement chez son cher Emile. Peut-être même l’attendait-il pour une partie de carte.
Le quartier, la nuit, lui donnait quelques frissons. Des bruis de sabots aux fracas de verres, des gémissements d’ivrognes aux râles des filles de joie, rien ne la rassurait. Mais elle n’avait pas le choix : il fallait bien rentrer à la maison, quelle que soit l’heure !
Elle pria intérieurement pour ne pas faire de mauvaises rencontres.

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Le Renard
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Mar 3 Jan - 1:15

Hervé salua et Renaud lui rendit son salut d'un rapide sourire. Il fit jouer les rênes dans la main et l'attelage s'ébranla.

Son cousin l'avait pressé d'accepter de remplacer au pied levé l'un de ses cochers, au lit avec une forte congestion, pour la nuit et le Renard, juché sur le fiacre sentait déjà l'ennui le gagner comme à chaque fois qu'il travaillait. Rappelant autour de lui sa lourde pelisse il claqua la langue faisant forcir l'allure des deux juments qui firent sonner leurs sabots sur les pavés des rues de la capitale.


"Pour notre cause soyons prêt à souffrir" chantonne t-il alors que l'attelage monte à la Butte, reprenant un couplet d'une chanson qu'un camarade polonais vient tout juste de leur apprendre, le froid a vidé les rues et Renaud sait que la nuit va être longue, pourtant il espère gagner quelques sous en début de soirée et pouvoir ramener une marmite de soupe chaude à certaines de ses amies qui tapinent dans les recoins les plus froids de Pantin, par une telle nuit les pauvresses vont geler.

"Salut à toi L'Renard ! Viens donc t'jeter une lampée ça te réchauffera les arpions !"

C'est Gustave, un poivrot de sa connaissance qui chauffe ses mains avec une bouteille de mauvais vin. Renaud arrête le fiacre et se saisit de la bouteille, une longue gorgée, une seconde et Renaud rend la bouteille, le vin descend dans son gosier, le réchauffant partiellement.

"Merci Camarade, vient te mettre au chaud, la clientèle est pas au rendez vous ce soir t'auras personne pour te déranger"

Le poivrot monte d'un pas mal assuré dans l'fiacre et la conversation s'engage entre les deux hommes, régulièrement coupée par le silence que font les hommes lorsqu'ils se passent la bouteille à travers la petite lucarne qui sépare Renaud de l'habitacle. Dès ces premieres nuits de cocher le Renard avait pris l'habitude d'inviter les vagabonds entre deux clients, la cabine n'était pas luxueuse mais pouvoir poser pendant quelques minutes son derrière dans des coussins de velours faisait toujours du bien quand on ne connaissait que la dureté du pavé.

Le fiacre s'engage maintenant dans la rue du Théâtre des Funambules, passe devant l'entrée des artistes, à trois pas devant lui, une jeune femme resserre son châle.


"Gustave mon gars ton chemin s'arrête là, m'est avis que la petiote a trop froid aux miches pour rentrer à pince. Préviens Néné, si elle a du blé plein la jarretière je la lui ramène"

L'soulard s'extirpe hors de la cabine, y laissant une odeur rance de mauvais vin et chantonnant la varsovienne nouvellement apprise il s'en retourne sur le pavé froid.

L'renard claque sa langue et l'carrosse de madame est avancé. Renaud s'tourne vers la jeune femme, le lampion accroché à l'avant éblouissant la jeune femme qui ne verrait du Renard que sa barbe en bataille, rendu presque rouge par la lumière. Et de sa voix de basse il lui dit :


"Fait pas un temps à mettre un panard dehors m'dame, montez donc !"

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Jane McCillian
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Ven 6 Jan - 5:41

Un fiacre approchait, à quelques mètres de là. Jane pensa à la chance qu’avait celui qui avait le postérieur bien au chaud, assis sur des sièges molletonnés. Elle se dit qu’un jour, elle aurait peut-être elle aussi un fiacre à elle. Enfin bon, il ne fallait pas rêver tout de même !
Un homme descendit du véhicule. Un bonhomme plutôt, vêtu de haillons, la bouteille à la main, l’allure chancelante, une chanson à la bouche. Jane fût surprise, c’était bien la première fois qu’elle voyait une pauvre gens sortir d’un si beau fiacre. D’habitude, les pauvres gens qu’elle côtoyait s’évertuaient plutôt à éviter la boue des trottoirs, les roues des carrosses des autres, ou les bousculades de la foule. Jamais, au grand jamais, elle ne les voyait sortir d’un fiacre. Elle, bien sûr, s’était déjà assise quelques fois dans des carrosses de bourgeois, ou des petites roulottes, mais rien qui ne puisse devenir une habitude.
Le fiacre s’avança, avant de s’arrêter à son côté. Elle n’osa pas s’arrêter, ni lever les yeux vers le cocher.

"Fait pas un temps à mettre un panard dehors m'dame, montez donc !"

C’est lui qui prit la parole le premier, d’une voix douce, qui effleure juste. La jeune femme est surprise. Les voix de ce genre, ce n’est pas courant dans le quartier.
Elle tourna la tête vers le cocher. Une barbe qui semblait prendre feu, des yeux qu’elle distinguait à peine. L’homme semble aussi poilu qu’emmitouflé. Des barbes et des chevelures de ce genre, elle n’en avait pas vu souvent ! « Montez donc ! ».
Peut-elle monter ? Il y a un risque, bien évidemment. Se faire embarquer, piller, ou pire… Mais après tout, un voleur ne conduirait pas un fiacre de ce genre ! Et puis, elle avait déjà tellement froid aux joues, aux mains, aux pieds…Elle avait froid partout, même au cœur, même à l’esprit. Alors elle décida de monter. En silence.

L’habitacle dégageait une odeur étrange, qui la prit au nez et à laquelle elle eût du mal à s’accoutumer. L’odeur des rues, dans un espace confiné, ne pardonnait pas. Néanmoins, le peu de chaleur, la petite lumière et les sièges en velours l’attiraient irrémédiablement. Elle n’y résista pas et s’assit. Barbe rousse fit claquer sa langue et le fiacre sembla bondir. Elle eut un éclair.

« Savez-vous donc où je vais ? »

Et pour que ses paroles parviennent aux oreilles du cocher, elle pencha la tête par l’habitacle.

« Et savez-vous donc si j’ai de quoi vous payer ? ».
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Le Renard
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Ven 6 Jan - 8:33

La petiote tourna la tête vers Renaud, celui ci se rendit compte immédiatement de sa méprise, celle qui l'avait pris de loin pour une bourgeoise perdue dans un quartier populaire était en réalité une pauvresse au moins aussi transi de froid que les loqueteux qui battaient la semelle sur les pavés de Pantin, à voir les restes de poudre blanche sur son visage la petiote était surement venu chercher la gloire sur les planches, pauvresse venue de sa campagne en quête de richesses et des milles promesses que la capitale murmurait au monde, promesses de gascon mais il y avait encore des fous pour y croire.

Le fiacre s'ébranla au claquement de langue du Renard, où que la jeune femme se rende il fallait bien reprendre la route, une évidence que la petiote semblait oublier lorsqu'elle se pencha à travers la fenêtre pour questionner Renaud, et après un silence elle reprit la parole, la voix semblait teinter d'un légers accent étranger mais le Renard ne sut pas l'identifier, il fallait qu'elle parle encore pour qu'il puisse se faire une idée. Toujours est il qu'elle semblait inquiète, tant par sa probable pauvreté que par le risque que devait représenter un grand échalas chevelu sur un fiacre pour une pauvresse sans moyen apparent de se défendre.

Si effrayer l'bourgeois était un pré-requis pour l'gars Berger il n'en était pas de même pour les petites gens de sa classe aussi ralentit-il l'allure du fiacre, déjà nonchalante, se tourna de trois quart et ouvrit la petite lucarne qui permettait de communiquer avec l'intérieur de l'habitacle sans que la petiote soit obligée de sortir la bouille dans l'froid.


"Non, et ce aux deux questions petiote, si pour l'chemin j'me doute que tu dois l'savoir et que t'auras la gentillesse de m'en instruire, pour la ferraille c'est un soucis d'une autre importance et si t'as pas d'oseille malgré l'maigre taron que j'demande il y a toujours moyen de s'arranger."

Le tutoiement était venu naturellement et excepté les grands bourgeois qui empruntaient l'fiacre l'Renard tutoyait tout l'monde, une sorte de principe personnel, cela choquait parfois, et Renaud s'en moquait.


"T'as l'air d'une pauvre petite et ça serait criminel de te laisser sur l'pavé sous prétexte que t'as pas d'oseille."

Conclut le Renard en souriant, ignorant que ses propos pouvaient être pris comme une promesse de paiement en nature, voir pire si l'renard avait été du genre à mettre les donzelles au tapin mais en réalité il pensait plutôt à quelques contacts supplémentaires, une planque éventuelle, tout est bon à prendre pour celui qui se tient prêt à rentrer dans la clandestinité.
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Jane McCillian
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Sam 7 Jan - 2:50

Jane se rassit sur sa banquette quelques secondes. C’est qu’il avait de l’argot, ce cocher ! Et la Londonienne de souche avait toujours du mal à cerner cette demi-langue. Il l’avait tutoyé, aussi, mais ça, ça ne la choquait pas. Il n’avait pas l’air bien méchant, loin de là même, et bien que ses propos soient teintés de sous-entendus que Jane craignait comprendre, elle se décida à lui faire confiance. Il n’était pas menaçant, après tout, juste un peu direct.

Le cocher était demeuré le visage dans la cabine. Un sourire sur les lèvres, un sourire de pauvre gens, il la regardait et semblait attendre quelque chose, sans pour autant que ce soit la réponse de Jane. Elle lui indiqua l’adresse, d’une voix marquée par l’absence de peur.
Elle se demanda ensuite quel était ce « moyen de s’arranger », et des images des filles de joies arpentant le quartier lui vinrent à l’esprit. Elle ne s’y voyait pas, elle si prude, elle si peu aguicheuse. S’il voulait faire d’elle une tapineuse, il y perdrait son argent, le pauvre !
Elle avait bien quelques pièces dans la poche de sa jupe. Mais c’était son salaire, et elle avait déjà dans l’idée de le dépenser pour aller au Théâtre et s’acheter un tour de cou mauve, joli à souhait. Et puis, Emile n’avait pas encore reçu sa rente ce mois-ci. Ses terres à la campagne n’avaient pas rapporté beaucoup cette année et le vieux couple qui s’en occupait était tombé malade. Elle se rappela qu’elle avait promis de leur rendre visite. Prochainement, se dit-elle ! Elle ignorait combien allait demander son voiturier d’un soir, mais elle se résolut à ne pas le payer avec de l’argent. Oui, il y aurait certainement moyen de s’arranger !

« Votre bonté vous perdra peut-être. En attendant je vous remercie… »

Il avait bien un nom ce cocher et, étrangement, Jane aurait aimé l’apprendre.
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Le Renard
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Sam 7 Jan - 12:43

La petiote se détendait constata Renard lorsqu'elle prit la parole, et il reconnut l'accent, anglais. *un atout de plus pour toi petiote* la piaule pas très loin, dans le quartier, un second atout, il n'aura pas à pousser jusqu'aux quartiers qui sentent l'argent et le luxe, ces mêmes quartiers qui le remplissent de haine à l'égard de cette société, ces mêmes quartiers qui lui donnent des envies de tout faire exploser.

Le fiacre continue sa route en cahotant alors que la jeune anglaise semble demander le nom du Renard, une question pas si anodine que ça, quand on arbore fièrement un surnom, quand on est apparus dans le journal, quelques années auparavant certes mais certains ont la mémoire des noms, surtout quand ils sont rattachés à l'affaire de Clichy, la petiote a pourtant le droit de savoir et c'est avec cette dernière pensée qu'il reprend la parole.


"Renaud, Renaud Berger, dit Le Renard pour c'qui est du blase c'est fait pour ce qui est d'la bonté c'est pas mon trait d'caractère l'plus marquant crois moi petiote au nom inconnue. Mais si comme ta gouaille semble l'indiquer tu sors des cuisses de la lointaine Albion y-a peut être moyen d'en profiter. C'est un beau pays et j'ai nombre d'amis qui rêveraient d'y mettre l'panard, et même les deux !"

Un sourire fugace se dessine dans sa barbe et dans ses yeux à l'évocation de ses amies, la petiote doit bien être originaire de quelques familles aisées sinon elle serait resté là haut dans les brumes et il imagine la petiote en compagnie de ceux a qui il a permis de traverser la manche avant que la sureté ne mette la main dessus, quoi qu'il en soit il y a un coup à jouer et Renard fait prendre à son fiacre une autre direction, un petit détour pour qu'il est l'temps de tâter le terrain, si l'gars Néné n'aura pas sa ferraille et une bourgeoise à maltraiter, les camarades eux n'auront rien à redire à une nouvelle ligne de fuite, au cas où...

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Jane McCillian
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Dim 8 Jan - 5:15

Le Renard…Ce surnom n’étonnait pas Jane. L’homme semblait rusé, un peu canaille. Il avait l’air de savoir se faufiler, de savoir guetter. Et puis, il n’était pas idiot. Il avait suffit qu’elle prononce quelques phrases anodines pour qu’il situe son accent et le tourne à son avantage.

« C'est un beau pays et j'ai nombre d'amis qui rêveraient d'y mettre l'panard, et même les deux !"

Jane laissa sa méfiance de côté, comme elle le faisait déjà depuis quelques minutes. A tort, peut-être, mais elle s’en fichait bien. Elle n’avait pas grand-chose à perdre, elle en était certaine. Elle connaissait bien l’histoire de ses sans-le-sou qui traversaient la Manche en prenant mille risques. Toutes les semaines il en débarquait de nouveau, au grand dam de son feu père, qui préférait que chacun reste à sa place. « Quand on n’a rien quelque part, on emporte ce rien avec nous » disait le Captain. Elle n’avait jamais su si elle adhérait à son avis et il ne lui avait jamais demandé. Elle pensait aujourd’hui qu’il avait un peu raison, tout de même, car elle était venue les poches vides d’Angleterre et ne les avait pas remplies depuis. Mais son cas n’était pas celui des autres. Rien n’était jamais général, comme le disait si bien Emile. Bref, Jane avait eu vent de ces traversées illégales de la Manche, et de ces centaines de Français ou d’exilés qui rêvaient de ce pays qu’elle avait quitté. Il y avait de quoi, se dit-elle. Le Royaume-Uni avait de quoi faire des envieux, car on y réfléchissait, on y fluctuait, on y inventait, on y autorisait, on y marchandait. Les plus intelligents, les plus adroits, les plus recommandables avaient toujours de quoi y gagner. Mais lorsqu’on y vivait seul, sans personne pour vous guider, sans personne pour vous aider, il était alors d’autant plus difficile de s’y faire une place.
Plongée dans ses pensées, Jane ne vit pas que Le Renard prenait la rue de droite au lieu de celle de gauche.

« Mais tout le monde n’est pas prêt pour the empire on which the sun never sets, monsieur Renaud. »
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Le Renard
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Jeu 12 Jan - 9:50

"Si tu l'dis" Si Renaud savait reconnaître un accent il était incapable de baragouiner autre chose que son argot parisiens n'étant sorti de la capitale qu'encadré de gendarmes pour être mené en prison quelques années auparavant, par contre il avait compris la fin.

"Par contre petiote tu vas m'fâcher si tu m'redonnes du m'sieur, ça s'voit peut être pas comme ça au premier coup d'oeil mais j'ai rien d'un monsieur et y-a que les cognes pour encore oser m'servir du m'sieur Berger" Il omit de préciser que quand les cognes utilisaient son nom c'était rarement pour son bien mais la petite était pas obligée d'savoir. "D'ailleurs en parlant d'blase j'ai donné l'mien mais j'crois que tu fais encore la délicate, j'irais pas l'crier sur les toits, comme tu n'iras pas dire que tu m'as rencontré," menace à peine voilée derrière ces quelques mots, "si tu vises l'anonymat c'ton droit et j'le respecterai mais ça m'évitera au moins d'risquer de te blesser en te donnant du petiote à tout bout'd'champ."

Le fiacre opérait de savant détours pour prolonger la course, sans jamais s'éloigner de l'habitation de la petite angliche et l'cocher menait l'attelage d'une main de maître sur les pavés d'un des derniers quartiers de Pantin qui n'avait pas encore connu ces grands chambardement amenés par l'sinistre Hausmann et sa clique de jean foutre.
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Jane McCillian
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Dim 15 Jan - 8:09

« Jane McCillian » lâcha Jane rapidement, d’un seul souffle.

Elle commençait à trouver le trajet long. Non pas que la compagnie du Renard lui soit désagréable, elle y trouvait une certaine curiosité, une certaine envie de voir au-delà, mais elle était certaine qu’il n’y avait pas autant de rues des Funambules à son domicile.

« Dites, vous ne seriez pas en train de me faire visiter Paris, mo…Renaud ? »

Jane était curieuse, avide d’expérience, mais pas inconsciente au point d’agacer une canaille de la nuit. Ca n’était pas pour le vexer, Jane appelait Mister et Monsieur tous les hommes qui croisaient son chemin. Par définition, ils le méritaient tous, ce titre. Et lorsqu’ils ne le méritaient pas, elle ne les appelait pas, tout simplement. Mais elle était passée reine dans l’art de se plier aux habitudes des autres. Statut d’étranger oblige !
Elle s’avança un peu dans la cabine, se pencha par l’habitacle mais ne sortit pas la tête. Trop froid !

« Ne vous méprenez pas, l’anonymat est mon ennemi ! L’anonymat est une maladie, Renaud, dont je suis gravement et longuement atteinte. »

Le cocher regardait sa route, mais il l’entendait certainement.
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Le Renard
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Dim 15 Jan - 8:45

La petiote s'était rendu compte des tours et détours que Renaud opérait avec le fiacre, il sourit en reprenant la bonne route.

"Visiter Paris, quand même pas ! Il fait trop froid et malgré notre discussion fort intéressante je ne vais pas me geler pour tes beaux yeux, puisqu'il est admis que c'est pas tout de suite que j'vais remplir ma bourse. Nous sommes presque arrivés Jane."

Finit il en l'appelant par son prénom, il n'avait pas entendu le nom de famille, elle avait murmuré trop brièvement, et de toute façon les noms de familles c'était pas son fort.

"Une maladie, ma foi si tu veux percer sur les planches j'peux l'comprendre mais pour un bougre comme moi c'est à vrai dire ma plus belle défense contre les grands et les puissants, n'crois pas que j'aime pas me faire remarquer ! Loin de là ! Mais il faut savoir se faire oublier... Avant de faire un coup d'éclat !" Il repensa à l'attentat de l'opéra, diantre il aurait aimé en être mais cela faisait trop peu de temps qu'il était sorti de prison. "Ouaip, un coup d'éclat !"

Le Renard tira sur les rênes, ils étaient arrivés devant l'domicile de la jeune anglaise. Il sauta au bas du fiacre et d'un coup de talon fit descendre les marches du fiacre. Droit comme un I à droite de la porte, grande silhouette presque trop maigre, son visage perdu dans le chaos de ses cheveux et de sa barbe, comme un portier de l'un de ces grands hôtels, un portier au style certes un peu trop prolétaire...
Ce n'était pas de la galanterie, il souhaitait juste regarder l'anglaise, retenir son visage, il avait retenu son adresse. Après tout elle n'allait pas payer alors il fallait bien que lui aussi y trouve son compte, même si elle paraissait peu encline à servir de passeuse auprès de ses camarades il y avait bien d'autres façon de se servir de l'anglaise.


"Si MadÂme veut bien se donner la peine !" fit il, en mimant, assez maladroitement, un domestique de grande maison.
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Jane McCillian
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Sam 21 Jan - 4:42

Elle ne s’était pas trompée, elle en était certaine. Le bonhomme avait fait quelques détours. Mais cela n’importait pas, puisqu’il se décidait finalement à la ramener à bon port.

Au terme « coup d’éclat », le cœur de Jane s’emballa un peu. Son cocher d’un soir était-il de ceux qui avaient perpétré l’attentat ? Non, ça n’était pas possible. Il n’aurait pas eu l’imprudence de prononcer ces mots devant une femme qu’il ne connaissait pas. Pas comme ça, au beau milieu de Paris, alors qu’il n’avait vu ni son visage et n’avait même pas obtenu quelques pièces de sa part. Et puis, il fallait être sacrément idiot pour se vendre de la sorte. Et d’après ses dires et sa voix voluptueuse, Renaud n’a rien d’un idiot.

La course était finie. En tout cas, le fiacre s’arrêta. Jane n’en bougea pas avant de voir la portière s’ouvrir et d’entendre la voix presque envoûtante de Renaud. Le ton était un peu moqueur, mais cela amusa Jane.
Elle descendit du fiacre, posa sa main dans la main tendue.
Renaud était ridicule et elle pouffa. Qu’est-ce qui prenait à ce grand bonhomme chevelu de lui faire une pareille révérence ? Elle attendit qu’il se relève, pour apercevoir son visage, tout entier, enfin. Des traits émaciés, une barbe qui lui dévorait le visage, des cheveux qui l’enveloppait tout entier. Un visage fatigué, un visage chiffonné, mais qui gardait quelques traces d’une beauté naturelle qui n’avait pas été exploité.
Jane avait froid. Une fois sortie du fiacre, elle aperçut la maison et vit par la fenêtre la lueur d’un feu de cheminée. Elle fût soulagée.

« Renaud, je ne peux pas vous voler ce trajet comme le ferait une profiteuse. Mon éducation et ma bonne conscience me l’interdisent. Je suis sûre que ça, vous pouvez le comprendre. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire ? Même si ce n’est que vous offrir un bout de pain ou un café au lait ? »

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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Sam 21 Jan - 5:41

L'gars Berger sursauta quand la miniscule main blanche vint se poser dans sa grosse main rude et calleuse, plus habitué aux travaux rudes que la vie de vagabond implique qu'a la douceur féminine des gens bien nés, tout du moins point mal né. Les quelques contacts féminins qu'il avait eu dans sa vie s'étant le plus souvent résumé à des amourettes avec des braves filles d'ouvriers ou catin à la retraite ayant pour lui une tendresse presque maternelle. Il n'osa pas retirer sa main de peur de blesser la petiote mais le rouge lui montait aux joues.

Il toussota, autant pour s'éclaircir la voix que pour reprendre une contenance après sa pathétique caricature.


"Bah Dame ! Tu m'vole rien petiote mais l'troc m'parait bien équitable et une bonne boisson chaude f'ra du bien au morceau d'glace qui m'sert de carcasse"

A vrai dire il aurait bien préféré un litron d'rouge ou un verre d'absinthe, mais l'invitation était déjà généreuse et l'renard savait bien que c'était déjà assez peu convenable qu'un gars comme lui s'retrouve chez une "dame" à cette heure de la nuit. Même pour l'quartier. Alors demander de l'alcool, autant de pas y penser.
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Jane McCillian
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Dim 22 Jan - 0:59



Jane ne fut pas surprise que Renaud accepte. Qui aurait pu refuser une boisson chaude et de quoi se remplir le ventre dans un hiver pareil ? Elle invita le grand chevelu à la suivre, dans la petite allée qui menait à la maisonnée.
La pièce principale était un cocon, presque étouffant, et l’on entendait le feu crépiter dans la vieille cheminée. Jane s’approcha des flammes. Elle faillit se dévêtir de son châle, tout naturellement, puis sentit la présence de Renaud, à quelques pas derrière elle. Peut-être n’était-ce pas raisonnable. Elle fit un rapide tour du propriétaire et se rendit compte qu’Emilien n’était pas là. Peut-être était-il à l’étage, occupé à noircir les feuilles de ses carnets. Ou peut-être était-il sorti, pour une de ses balades nocturnes qui ne l’effrayaient pas. Jane aurait préféré qu’il soit là. Car elle ne savait plus bien ce qu’elle faisait. Etait-ce vraiment raisonnable d’inviter un homme inconnu à entrer dans une maison ? Un tête-à-tête de ce genre était-il acceptable pour une jeune femme comme elle ? Pour une jeune femme tout court.
Malgré tout, Jane invita Renaud à s’asseoir autour de la petite table et disparut dans la cuisine.

Si Betty, sa chère dame de compagnie, ne vivait justement plus en sa compagnie, ayant trouvé un mari bien brave qui tenait une boucherie non loin de là, elle venait tout de même plusieurs fois par semaine, en échange de quelques sous et de repas chauds, cuisiner soupes et plats de viandes à Jane et son cousin. Betty était venue ce midi-là, car la petite pièce sentait bon la soupe aux choux et le bœuf à la mode. La cafetière, malheureusement, était vide. Et Jane ne savait pas moudre le café. Elle se décida à offrir un bol de soupe aux choux et une tranche du pain de la veille à son hôte.
Au passage, elle attrapa une bouteille de vin rouge. Sa générosité l’étonna. Elle n’était pas certaine d’avoir déjà reçu par elle-même.

« Vous me direz des nouvelles de cette soupe ? »

Et elle posa le bol et la tartine face à Renaud, espérant qu’il ne prendrait pas mal ce repas offert si maladroitement.

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Le Renard
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Dim 22 Jan - 2:22

Renaud dut comme à son habitude se baisser pour ne pas heurter le chambranle de la porte et pénétra dans le salon, la chaleur qui y régnait lui réchauffa l'corps en un clin d’œil et il ôta sa lourde pelisse de mauvais cuir et son chapeau qu'il déposa sur le dossier de sa chaise, apparaissant dans ses vêtements usés, maintes fois rapiécés, sa veste élimée porte encore son numéro de prisonnier, Renard ne s'en est jamais débarrassé, souvenir de là d'où il vient, mais surtout par commodité, le tissu coûte cher et la veste est encore en "bonne état". Un tout autre que lui en aurait eu honte mais l'Renard est fier de sa misère, même dans un logis de bonne famille comme celui ci.

La jeune femme revient avec un quignon de pain et une obole de soupe fumante, et Ô miracle un litron d'rouge. La jeune femme n'a pas l'habitude de servir, et cela se voit mais l'gars Berger est pas du genre à s'en formaliser.

"J'vais pas boire et manger tout seul, m'semble que t'as autant besoin qu'moi de te remplumer un peu."

Renaud saisit l'un des verres présent sur la table, l'essuie rapidement avec sa veste, bien plus sale que le verre, et sert la jeune femme une généreuse rasade, il opère de la même façon pour se servir lui aussi.

Rompt le pain et l'adjoint à la soupe, qu'il se met à engloutir avec des grands "slurps" peu digne du logis qu'il l'accueille, mais avec une faim et un plaisir évident.


"Fameuse cuisine ! Ca réchauffe et fais du bien au corps et à l'âme ! Tu vois petiote si tout les "bonnes gens d'ce ville était aussi généreuse que toi y'aurait jamais d'scandale et encore moins d'attentats !"
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Jane McCillian
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Mer 25 Jan - 6:39

Jane se résolut à boire le vin rouge servi avec rudesse. Après tout, quelques gouttes d’alcool ne changeraient rien à la situation, déjà ouverte aux quiproquos.

Renaud parla à nouveau d’attentat. Jane reposa son verre et s’essuya doucement les lèvres. La pièce était une vraie fournaise, elle fut forcée d’ôter son châle.
Elle le remercia pour les compliments qui ne lui étaient pas vraiment destinés. Elle avait rougi au mot « généreuse ».

« Il n’existe pas de générosité, juste des échanges de bons et loyaux services. »

Elle feignait d’être détendue mais demeurait intriguée. Pourquoi avoir parlé une seconde fois d’attentats ? Peut-être Le Renard voulait-il rester discret mais ne pouvait s’empêcher de glisser ici et là quelques rappels, quelques fiertés, quelques éléments de compréhension, peut-être à son insu. Ou peut-être était-il juste travaillé par un attentat auquel il n’avait pas participé mais qu’il applaudissait simplement.

« Croyez-vous qu’il y en aura d’autres, des attentats, où celui-ci a-t-il suffi ? D’ailleurs, a-t-il seulement changé quelque chose ? ».

Ses questions étaient peut-être risquées mais, après tout, que risquait-elle…
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Le Renard
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Mer 25 Jan - 9:43

L'Renard termina la soupe et sauça l'assiette avec les restes du guignon. S'essuyant la bouche avec sa manche il resservit du vin à la petiote et se remplit un nouveau verre.

"Bon et loyaux services, c'est l'genre de mots qu'on utilise quand on met à la porte un prolo ça ma belle, j'peux t'jurer que la générosité existe autant que la misère, et elles sont souvent liées !


Une gorgée de vin, et Renaud, reposa le verre, réfléchissant à la question, aux questions que la jeune anglaise posait.


"Il y aura toujours des attentats, tant que le monde sera ce qu'il est. Il y aura toujours des hommes, des femmes prêt à changer l'monde et n'ayant pas d'autres alternatives pour se faire entendre. Dans un monde aussi injuste la place du juste est en prison. Il est trop tôt pour savoir ce qui va changer, je doute que cet acte soit isolé, surtout que personne ne l'a revendiqué."


Une autre gorgée de vin.


"Pour tous il faut attendre, certains agissent dans l'ombre. Le changement peut prendre du temps, questionne toi sur ce qui a changé pour toi et tu auras un début de réponse."
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Sam 28 Jan - 5:53

Jane regardait Le Renard boire. Ses lèvres s’étaient assombries, gorgées de vin. Elle but son second verre et sentit l’alcool descendre le long de son gosier, ne laissant rien d’autre sur son passage qu’une sensation de bien-être.

La jeune anglaise ne comprenait pas bien les tours et les détours qu’empruntaient Renaud dans ses paroles. Elle se demandait si l’homme face à elle était juste le cocher de la misère, criant famine comme tout le peuple et admirant les grands hommes qui se battaient pour ce même peuple ou s’il était, justement, de ceux qui se battaient pour les droits du peuple et un nouvel équilibre de la société. Elle n’en savait rien, vraiment rien.

« Si j’en crois ta veste, tu fais partie des justes… »

En effet, Jane n’avait pas manqué de repérer le numéro qui ornait la veste de son invité. Aux Funambules, elle avait déjà rencontré quelques anciens prisonniers et elle savait qu’il n’était pas rare de garder la veste « offerte » en prison, faute de pouvoir s’en payer une autre.
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Sam 28 Jan - 9:16

Invariablement Renaud remplissait son verre et celui de la jeune femme, d'ailleurs la bouteille contenait tout juste de quoi remettre la tournée mais guère plus, sans compter le tanin qui s'était déposé dans le fond du culot.

Il prit le temps avant de répondre de finir son verre et de s'essuyer la moustache où venait encore s'accrocher quelques rubis de grenat ou de syrah. Il jeta, lui aussi, un coup d’œil à ce numéro, à ce souvenir, son visage s'assombrit légèrement, ses yeux gardant la trace vivace de ces années, pas si lointaine, dans le giron des matons.


"Je suis dehors présentement, jusqu'à quand, dame justice seul l'sait."

Dans ce mot, justice, on sentait toute la hargne que pouvait y mettre le Renard lui qui avait souvent eu à redire aux comportements de la grande dame.

"Ne t'effraie pas, rien de méchant, du moins rien qui peut mettre en danger une jeune femme en ma présence, 'fin pas une comme toi en tout cas, j'ai payé ma dette qu'ils disent, mais là bas il y en a encore bien d'autres, bien des hommes de bien, des justes qui n'ont pour horizon que quat' murs, même leur ciel est entravé par ces maudits barreaux !
J'ai eu quelques chances, ils n'ont pas pu trouver grand chose à m'rapprocher, pas comme d'autres, ceux qu'on a envoyés loin, ceux qu'on a envoyés en Nouvelle Calédonie, en Guyane.

Ou moins loin, contre l' mur du Père Lachaise sous prétexte d'avoir voulu un monde plus juste, plus équitable...

Tous les hommes naissent libres et égaux mais certains plus égaux que d'autres, pour l' reste, l' commun, l'peuple, y-a les cailloux à casser ou les balles des versaillais quand ils ont l' malheur de vouloir la Fraternité et l’Égalité."

Renaud signait là sa plus longue phrase depuis la rencontre et il se tut, le visage grave, certain d'en avoir trop dit, remué par ses propres mots lui qui s'exprime peu et agis plus, lui qui a vu les balles versaillaises frapper en plein cœur, ses amis, sa famille, pas celle du cœur, non celle du sang, il avait dix ans mais il ne pourra jamais oublier le sang sur le mur du Père Lachaise.

Le regard perdu sur un point fixe, quelques part au dessus de l'épaule de Jane, ses mains calleuses serrées sur le verre blanc à s'en faire pâlir les jointures, mais que personne ne s'y trompe ce n'est pas de la détresse, que personne n'ai pitié, c'est le feu de la révolte qui habite Renaud Berger et l'on n'a pas encore inventé d'appareil capable de l'éteindre.

Reprenant quelque peu ses esprit il a un maigre sourire pour Jane. Le sourire du gamin fier de lui mais qui sait qu'il peu se faire engueuler quand même.


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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Jeu 2 Fév - 6:17

Et ce sourire. Jane se sentit bête, en privilégiée de la vie qu’elle était. Jamais l’injustice ne lui avait fait violence. Jamais elle n’avait eu à l’endurer. Certes, elle avait perdu Mum and Dad, mais Renaud lui semblait avoir perdu bien plus. Elle se sentit bête aussi de n’avoir aucune cause à défendre, sinon la sienne. Elle voulait devenir actrice, monter sur les plus belles planches de Paris. Quel ridicule prenait son souhait, soudainement !

Son esprit propice à la mise en scène imagina sans aucune mal l’horreur des fusillés, l’étroitesse des prisons, l’épuisement du bagne. Non, elle n’avait rien vécu.

Quel âge Renaud pouvait-il avoir ? Pas bien plus qu’elle. Si, peut-être que si, à en juger par les traits de son visage et la rudesse de ses mains. Mais il n’était pas un vieillard et semblait tout de même traîner derrière lui un passé bien lourd.

Jane était étourdie. Par les paroles pleines de sens de son invité, par l’alcool qu’elle ne cessait de boire, par la chaleur de la pièce, par l’absence d’Emile, par la futilité de son existence. Alors, contre toute attente, une larme roula le long de sa joue et vint se poser dans son cou. D’autres suivirent avant que Jane ne se rende compte qu’elle pleurait.
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Jeu 2 Fév - 7:52

Il n'y aurait pu avoir d'autres réactions pour déstabiliser Renaud que ces larmes qui coulaient sur la joue de la jeune femme, lui n'était habitué qu'à la rudesse, aux larmes que l'on retient ou qu'on ne verse qu'une fois qu'on est sûr et certain qu'on est seul, loin des regards du monde.

Il ne put retenir sa main, qui fila, adroite comme on l'est quand on effectue un geste machinal, dans sa poche, elle en ramena une flasque qui une fois ouverte laissa filer quelques relents d'alcool fort, fort et de mauvaise qualité. Les nuits étaient froides, la vie rarement douce alors chacun trouve son refuge. Il but une gorgée directement au goulot et la tendit à la jeune femme, que pouvait il faire d'autres ? Il n'allait pas lui tendre son mouchoir, vu l'état du mouchoir ça n'aurait pas été très bien vu.

Pour la première fois Renaud se souvint qu'en dehors de la misère il existait un autre monde, auquel il n'avait pas accès et il se souvint du pourquoi. Il n'avait pas les mots, les manières pour comprendre cette détresse issue d'un monde qu'il ne connaissait pas, un monde qui pour lui n'était que luxe, décadence et mépris.


"J'demande pardon petiote, j'comptais pas t'faire de la peine."

Lui en avait il fait à vrai dire ? Il n'en savait rien, mais sans doute que oui, sinon pourquoi ces larmes.
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Dim 5 Fév - 11:30

Elle ne put refuser la flasque offerte avec tant de maladresse. Non, vraiment, elle était ridicule !

« C’est…c’est de la bonne peine, pas d’inquiétude ! Il en faut bien un peu pour réveiller les consciences…Je…je te demande pardon ! »

Elle tenta de ralentir ses larmes et s’essuya les joues, les yeux, avec un coin de son châle. De quel droit se montrait-elle si faible devant un homme si fort ? De quel droit s’autorisait-elle à pleurer devant un homme qui ne voulait d’aucune pitié ?
Elle but quelques gorgées d’alcool. Et toussota. Immonde. Un truc à vous pourrir l’estomac, le gosier, la bouche. Elle se promit de ne pas en reprendre…Et se laissa finalement tenter, attirée par la sensation d’enivrement que le breuvage lui procurait. Elle n’était pas certaine d’avoir déjà bu autant, du moins en si peu de temps.

« J’aimerais t’aider mais…je sais bien que le sursaut de compassion d’une fausse bourgeoise est absurde. La compassion, ça ne mène pas à grand-chose ! Il n’y a que les révolutions, hein, qui font bouger les choses, si j’ai bien compris ?!».

Elle tenta de se reprendre. Elle ne savait plus bien ce qu’elle disait. Elle replaça son chignon, car des mèches d’or venaient chatouiller son visage et que cela n’était pas convenable en présence d’un homme.
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Dim 5 Fév - 12:33

La petite se calmait, apparemment il ne lui avait pas fait mal, Renard n'était pas sur d'avoir bien saisi ce qui venait de se passer mais au moins elle ne pleurait presque plus.

Il lui sourit, récupéra la flasque qu'elle avait posée pour se recoiffer et s'en prit une lampée, lui aussi commençait à se sentir saoul et imaginait déjà le savon du cousin demain quand il ramènerait le fiacre sans avoir gagné la moindre pièce. C'est pas encore cette semaine qu'il pourra payer la logeuse qui lui prêtait une cave... Bah l'printemps arrivait... A tout petit pas...



"Rien que le fait que t'en ai envie c'est l'moitié du chemin pour sur, mais réfléchis y bien, c'est une route difficile et sans moyen d'faire d'mi tour, tu n'y trouveras que mépris d'la part de ce monde où t'espères percer si tu t'lance dans l'idéal révolutionnaire. Il y a bien d'autres moyen d'actions... Servir de cache, d'informatrice, d'amie, de compagne... Que sais je... Rien si ce n'est que c'est la solidarité et l'humanité qui nous sauveront."

Renaud reposa la flasque sur la table, à mi chemin entre deux, si elle voulait s'en resservir, ignorant tout des conventions mais devinant que si quelqu'un les surprenait la petite risquait gros pour sa réputation, que les femmes du monde ne recevait pas des hommes à cette heures là, encore moins pour s'enfiler du mauvais alcool, il ne savait pas vraiment quoi en penser. Était il temps pour lui de la rendre à son monde ou la petite anglaise méritait vraiment qu'on reste.
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Lun 13 Fév - 6:28

Elle fût touchée par les paroles de Renaud mais, cette fois, ne pleura pas. C’était un autre monde, vraiment !

-Mais ce monde-là ne veut pas de moi, vois-tu ! Ce monde là méprise tout ce qui n’est pas en vogue ! D’ailleurs, il faudrait que tu me voies jouer, non ? Viens me rendre visite aux Funambules et peut-être que toi tu oseras me dire ce que tout le monde pense, à savoir que je ne sais pas jouer !

Elle était un peu bête : qu’est-ce qu’il en avait à faire, le Renard, de ses prestations d’actrice. Mais son invitation était sincère. Jamais dans la salle elle n’avait vu un visage familier autre que celui de son cher Emile. Personne ne venait pour la voir, ou du moins elle ne le savait pas. Les gens venaient, parce qu’ils faisaient chaud et que parfois ce qui se passait sur scène était drôle mais personne n’avait encore dit « Jane McCillian se produit aux Funambules ce soir, y vas-tu ? ». Et personne ne le dirait peut-être jamais.
Elle fixa quelques instants le feu dans la cheminée. Il dansait. Elle eut envie de danser avec lui. Mais parvint à se retenir, de justesse.

-Penses-tu que l’Angleterre vaut mieux que la France ? Tu as tort, la misère y est la même. Sauf qu’elle s’appelle poverty. Et l’injustice, injustice. Mais ça n’y change rien Renaud, vraiment rien. Dis à tes amis que fuir ne sert à rien. L’enfer anglais est le même que l’enfer français, je le crains.

Elle regarda Renaud dans les yeux, elle ne sut pas pourquoi !
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Lun 13 Fév - 8:23

Tout en écoutant la jeunette Renard triturait machinalement sa barbe, comme un vieux sage ou plutôt comme un vieux fou, Lorsqu'elle se tut il saisit la flasque et s'en envoya encore une rasade, il était saoul maintenant, sans l'avoir réellement cherché, sans l'avoir désiré, juste comme on peut l'être quand on est dans un endroit chaud et que la discussion s'éternise et s'anime avec passion.

"Je n'connais rien à l'art et encore moins au théâtre je s'rais un mauvais public, j'ai jamais rien vu d'autres qu'les quelques troupes de tziganes qui campent parfois dans les faubourgs. Et ça doit pas être apprécié qu'un gars comme moi mette les pieds dans la salle, j'risque d'incommoder autant que toi l'public."

A force de vivre dans la misère on a tendance à ne voir que par elle et Renaud avait bien du mal à s'imaginer pouvoir être vu autrement qu'un vagabond pouilleux par la foule qui se pressait aux funambules.

"Mais si y-a un p'tit recoin discret ou j'peux jeter un oeil j'le ferais et t'dirai franchement ce que j'en pense..."

Croisant les mains derrière son crane, pour le masser un peu, l'mauvais alcool attaquait toujours direct à la tête il grogna légèrement, il n'était pas habitué à rester immobile aussi longtemps et ne savait pas vraiment si c'était agréable ou douloureux.

"L'angleterre vaut pas mieux, c'tait pas l'sens de ma gouaile, j'dis juste que ceux qui y fuient l'font pas pour trouver un ailleurs meilleur mais parce qu'ici si on les trouve c'est l'aller simple pour la prison des roquette et la Lucarne s'occupe de leur faire regretter de ne pas avoir traversé la manche. L'enfer Anglais est peut être le même, mais là bas aucune lois scélérates interdit le seul mot qui nous fasse vivre."

Il lui rendit son regard, pensa qu'il avait fait là une bien étrange rencontre.
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MessageSujet: Re: Vous montez ou vous montez pas ?    Mar 14 Fév - 7:37


« Il n’y a que cela, des recoins discret, aux Funambules, dit Jane en souriant ».

Elle remarqua que Renaud se massait le crâne. Ses tempes aussi commençaient à être douloureuses.

« Il y a des mots qui font peur, quel que soit l’endroit, quels que soient les dirigeants. Liberté, Révolution, attentats, misère…personne ne les aime, je me trompe ? »

En réalité, Jane n’avait que faire de se tromper. Elle avait rarement l’occasion d’exposer son opinion avec autant de spontanéité. Elle n’était même pas au fait de sa propre opinion avant que les mots ne franchissent ses lèvres.

« Tu vois, Renaud, tu ne connais rien à l’Art et moi je ne connais rien à la misère et à la révolte ! Cela n’empêche que l’on parvient à communiquer…les mondes peuvent communiquer entre eux, c’est possible, je le sens, là, maintenant ! Je crois que c’est le principal problème : l’absence de dialogue. Quelques mots suffisent pour se rendre compte que l’autre n’est pas l’ennemi impitoyable, bête à s’en damner ou ridicule que l’on pensait. »

Elle regarda la flasque sur la table et se décida à ne plus en reprendre.

« A moins que tu me trouves bête ou ridicule… »

Ce qui était tout à fait possible.
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