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 Une question de principes

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Lise Champmézières
Elle court, elle court, la cousette !
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MessageSujet: Une question de principes   Jeu 22 Déc - 4:02

C’était un peu fort, tout de même. Depuis trois ans que Lise s’approvisionnait chez Madame Bourdelon, elle n’avait encore jamais vu cela. Oh, bien sûr, il ne fallait pas acheter n’importe quoi chez Madame Bourdelon – les dentelles, par exemple, étaient une pitié –, mais enfin du fil, du fil ! Quelle erreur, aussi, d’avoir envoyé la petite nouvelle. Evidemment il aurait fallu que Marguerite, qui se chargeait des achats ordinaires, l’accompagnât. Mais les rubans n’avaient pas été passés sur la robe de Mme de ***, et Lise avait gardé la première ouvrière auprès d’elle afin d’avancer plus vite. La petite était revenue assez fière d’elle d’ailleurs, et Lise n’avait pas eu le cœur à la disputer. Madame Bourdelon, en revanche, allait l’entendre.

Elle détestait être flouée ; c’était sans doute chez elle un trait de caractère emprunté à sa mère. Dieu sait pourtant combien elle se sentait honteuse lorsque, enfant, elle assistait aux scènes que provoquait sa mère au marché. Il lui arrivait souvent, alors, de tirer discrètement sur la manche maternelle (« Maman, ce n’est pas si grave… ») mais toujours en vain. « Tu comprends, Lison, c’est une question de principes. » C’était l’expression préférée de sa mère : tout était potentiellement question de principes.

D’un ample geste de la main, Lise poussa la porte de la boutique, et un petit grelot accroché au chambranle signala joyeusement son arrivée.

« Lise Champmézières, quel plaisir ! Voilà des mois que nous nous languissons de vous ! »

Et, déjà, la mercière cherchait des yeux ce qui pourrait plaire à Lise dans les rayons bien soignés. Les nouveaux lots d’aiguilles, peut-être ? Mais sa cliente n’avait pas accordé un coup d’œil à la marchandise. Passées les salutations d’usage, Lise sortit de son manteau une bobine de fil et la posa sur le comptoir d’un air éloquent. Un moment de silence suivit son geste, durant lequel Madame Bourdelon s’efforça visiblement de comprendre. Faute de quoi, elle finit par oser un : « Vous voulez le même ? » peu convaincu. Peu convaincant également, à en juger par la réaction de Lise.

« Le même ? Mais vous vous moquez, Madame ! »

Ses sourcils s’étaient levés exagérément et elle cherchait sur le visage de la mercière la trace d’une plaisanterie.

« Ceci – elle saisit entre deux doigts l’extrémité du fil et en déroula quelques centimètres pour bien montrer l’ampleur de l’infâmie –, ceci est le fil que vous avez prétendu me vendre pas plus tard que ce matin. Je n’ai même pas eu besoin de le toucher pour comprendre… La supercherie est par trop grotesque, vraiment. »

Habilement, elle avait enroulé le fil autour de sa main et, de l’index, elle tira. Après une faible résistance, le fil cassa et Lise saisit triomphalement le bout détaché :

« Vous voyez ? Vous ne pouvez nier, maintenant, n’est-ce pas ? Quant à la texture, c’est un comble ! Une honte pour le métier, en vérité ! »

Dans son agitation, elle n’avait pas entendu tinter le grelot de l’entrée. Cependant, tandis qu’elle passait le fil sur ses lèvres pour en sentir toute la rugosité – « rude comme du poil de chèvre ! » – elle se retourna brusquement et prit la nouvelle arrivante à témoin en lui tendant le morceau de fil :

« Tenez mademoiselle, jugez par vous-même ! Ceci, un fil de soie ! Comique, non ? Et, un peu apaisée par son bavardage : Ah, vraiment, j’en rirais si ce n’était si triste… »
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Margot Chalopin
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MessageSujet: Re: Une question de principes   Lun 26 Déc - 10:18


Margot avait ronchonné quand il avait fallu se lever plus tôt que d'habitude, ce matin-là. La veille avait été soir de spectacle, elle avait les jambes engourdies et, comme chaque jour, tout sauf l'envie d'aller se lever et de courir aux quatre coins du quartier avant d'aller lever la patte au cours de danse ... Mais sa mère avait été formelle : il était nécessaire d'aller acheter quelques chutes de satin et du fil, pour raccommoder une énième fois ses chaussons gris ; et en profiter pour trouver un nouveau ruban pour ses cheveux, le sien étant défraîchi. Et Margot avait râlé, mais elle y était allée quand même parce qu'elle n'avait pas tort, sa mère : on n'attrape pas un protecteur dans ses filets avec des rubans pâles et des vieux chaussons troués.

En arrivant devant la boutique, Margot pensait, vu l'heure matinale où elle allait faire sonner la petite clochette de l'entrée, qu'elle allait trouver la mercerie déserte. Quelle erreur ! A peine fut-elle entrée qu'une dame très bien mise lui mit du fil entre les doigts et la prit à parti. Étonnée, la jeune fille leva les yeux vers son interlocutrice et rougit. C'était une des clientes de sa mère - et combien exigeante ! Madame Champrimevère, quelque chose comme ça ... ? Que dirait Madame Chalopin si elle apprenait que sa fille avait fâché une cliente de réputation ... ?! Margot avala sa salive et tira un peu sur le fil, bêtement. Puis, prise d'un élan d'effronterie, elle proclama :

- Pour sûr qu'ça est pas du bon fil. Moi-même j'en prendrais pas, même s'il était pour rien !

Ce qui était faux, mais passons. Elle croisa alors le regard déçu de la mercière, hésita un instant - elle était sensée lui acheter quelques menues affaires au prix le plus bas, après tout : alors, mécontenter une cliente qui payait bien ou devoir changer de mercière ? La dépendance avait de ses inconforts ... ! Gardant le fil dans sa main, posant à ses pieds une besace un peu défraîchie - petit bruit sec des chaussons de pointes - elle se dandina un peu sur place, fronça le nez et reprit :

- Enfin, c'était peut-être une erreur, un problème de çui qui vous fournit. Peut-être qu'en remplaçant simplement la marchandise de Madame ... - Puis, ajoutant d'une voix plus haute - C'est c'que ma mère fait, quand les clientes sont pas contentes. Elle relave, elle reblanchit, et puis voilà, sans faire d'histoire !

Ce qui était faux aussi, Madame Chalopin étant plutôt du genre à crier haut et fort qu'on la volait et qu'on ne savait respecter son travail, mais après tout ... De toute façon, Margot ne l'aimait pas trop, cette mercière. Il y a deux mois, elle l'avait dénoncée à sa mère quand elle avait acheté deux jolis boutons en cachette, grâce au pourboire d'un jeune homme. Margot avait reçu un bon coup de pied aux fesses, ce jour-là, et en gardait encore une honte cuisante ... Alors une telle trahison, ça valait bien toutes les avanies du monde !

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Lise Champmézières
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MessageSujet: Re: Une question de principes   Mer 28 Déc - 0:22

Aux premiers mots de la petite, Lise avait jeté un regard triomphant à Madame Bourdelon. Drapée dans le sentiment d’être dans son bon droit, elle n’imaginait même pas que quelqu’un eût pu trouver ce fil tout à fait acceptable. Mais la demoiselle semblait vouloir régler la situation par elle-même et s’imposer en médiateur : remplacer la marchandise de Madame ? Quelle idée lumineuse ! Un peu agacée, Lise considéra la petite de plus près… et lui trouva un air familier. Oui, certainement, elle l’avait déjà vue. Mais où ? Les derniers mots de Margot l’éclairèrent : la fille de sa blanchisseuse, voilà qui était ce petit génie de la diplomatie ! Madame… comment, déjà ? Quelque chose comme galopin

La mercière interrompit sa réflexion en se confondant en excuses. Lise crut capter, au passage, un regard noir dirigé vers Margot mais elle n’aurait juré de rien. Avec elle en tout cas, Madame Bourdelon s’était faite de miel. Si Madame voulait bien se donner la peine de jeter un œil aux bobines…

« Très bien, très bien, je vais voir ce que vous avez. Servez donc mademoiselle… »

Galopin ? Non.

« mademoiselle… mademoiselle Cholapin. »

Cholapin ! Voilà, elle y était ! Et ce nom prononcé par elle lui parut tellement cocasse – comment pouvait-on s’appeler chaud-lapin, vraiment ! – qu’elle eut un rire qu’elle tenta de camoufler en se retournant brusquement. Chaud-lapin, était-ce drôle ! Subitement d’excellente humeur, Lise s’éloigna du comptoir pour aller examiner les fils de soie. La plupart étaient de qualité ordinaire, quelques-uns particulièrement médiocres, aucun ne paraissait de nature à satisfaire Lise. Pourtant, celle-ci ne s’en était pas encore rendu compte. Distraite par la présence de la petite Cholapin, Lise avait quelque peu délaissé l’étude comparative des bobines pour jeter des regards vers la jeune fille.

L’œil expert de Lise notait tout : la silhouette en formation, mais prometteuse, la mise simple et usée… Dans l’état actuel des choses, songea Lise, le véritable atout de Margot était sa longue chevelure noire. Quel dommage qu’elle fût simplement retenue par un vilain ruban ! Si la petite le voulait, cette chevelure-là ferait rêver plus d’un jeune homme. Et, déjà, le regard de Lise s’égarait vers les rubans. Voyons, ce beau rose par exemple. Ou le bleu canard. Ou le vert anis. Mais Lise avait une préférence pour le vieux rose, qui trancherait joliment sur le noir sans pour autant jurer avec le teint un peu terne.

Sans s’en rendre vraiment compte, elle s’était retrouvée parmi les rubans et la voix de Madame Bourdelon l’y surprit : « Vous prendrez aussi du ruban ? Je vous conseille le noir de 5 millimètres, sur votre gauche.

- Votre noir est triste comme un bonnet de nuit, répliqua Lise gaiement. En revanche, ce rose-ci est tout à fait charmant. Qu’en dites-vous mademoiselle Cholapin ? Oh, tenez, c’est amusant, il irait parfaitement dans vos cheveux ! »

Et voilà. Innocence jouée, subtilité. C’était si simple, finalement.
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Margot Chalopin
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MessageSujet: Re: Une question de principes   Mer 28 Déc - 5:04

Madame Champrimevère avait l’air satisfaite et Margot se sentit quelque peu soulagée. Elle ne se tint plus de joie quand elle vit que cette grande dame s’apprêtait même à la laisser passer devant : quel temps de gagné ! Mais les malheurs arrivent bien vite dans la vie des petites gens et Margot tressaillit lorsqu’elle entendit son nom si honteusement déformé. Et Madame Champrimevère qui riait, ostensiblement ? Fronçant le nez, toute rouge, furieuse contre son alliée et contre la mercière qui ricanait doucement, elle s’approcha des rubans.

« Vous prendrez aussi du ruban ? Je vous conseille le noir de 5 millimètres, sur votre gauche. »

Margot regarda le noir, le prit même entre ses doigts pas impeccables – au grand dam de la mercière, nous sommes bien obligés de le dire. Mais il lui fallait tout sauf du noir : on exigeait des danseuses une couleur claire, assez jolie pour embellir le cour de danse mais qui seyait tout de même à une jeune fille – à qui du rouge carmin, du noir ou du jaune doré était tout à fait déconseillé, tout le monde le savait. La jeune danseuse commença donc :

- C’est que, Madame …

Mais Madame Champrimevère s’exclama derrière elle, et Margot sursauta comme une souris que l’on surprend dans son placard. Elle manqua trébucher mais se rétablit sur ses pieds, par chance. La main sur le cœur, elle marmonna d’une voix un peu triste :

- C’est … Madame m’en excuse, pas ? Mais c’est Chalopin. Sinon c’t’un peu …

Et elle rougit de nouveau jusqu’aux oreilles – et dans cet état il était bien difficile d’imaginer un ruban qui lui convînt au teint. C’était d’ailleurs plus du colère que de gêne : elle était pas prude, la Margot – on n’est pas prude quand on passe la moitié de son temps avec des jupes aux mollets et des messieurs qui passent dans les loges ou les coulisses, en plein habillage. Mais se trouver affublée d’un nom si ridicule … ! Pour se donner bonne mesure, elle saisit le ruban rose, l’examina …

- J’aime bien le vert anis aussi, M’dame … Mais je peux pas prendre les deux.

Et, prenant conscience de ce qu’elle venait de dire, craignant toujours la réaction de Madame Bourdelon, elle s’empressa d’ajouter :

- Ma mère aime pas que les jeunes filles soient trop coquettes. Ça leur donne mauvais genre, qu’elle dit.

Et elle releva le nez, avec la fière impression d'avoir accompli une vendetta italienne. Madame Chalopin lui avait bien appris, depuis toutes ses années, qu'on pouvait être pauvre et être aussi gonflé d'orgueil que n'importe quel bourgeois pansu. Et puis avec ça, l’honneur était sauf - ... n’est-ce pas ?
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Lise Champmézières
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MessageSujet: Re: Une question de principes   Ven 30 Déc - 2:57

« Chalopin, mais oui, bien sûr ! Je suis confuse, vraiment. »

Et une délicate couleur rosée eut le bon goût de venir teinter ses joues, attestant de sa sincérité. Hélas, Lise se trompait très souvent dans les patronymes – quand elle ne les oubliait pas complètement. Mais Cholapin, vraiment, cela frôlait l’indécence. Elle se mordit la lèvre pour ne pas sourire de sa bourde et reporta son attention sur ladite Chalopin. Son air chamboulé et offensé l’émut et elle se sentit envahie par la culpabilité. Heureusement, ce sentiment-là ne durait jamais bien longtemps chez Lise ; elle savait déjà comment réparer sa maladresse.

« Votre mère a bien raison. Et je suis certaine que votre mère aime aussi que les jeunes filles soient économes, n’est-ce pas ? Alors c’est entendu, vous prenez les deux. Mettons… le rose pour les jours pairs, le vert pour les jours impairs ? Ou le contraire. Dans tous les cas, vous usez vos deux rubans deux fois moins vite qu’un seul ruban, et votre maman est satisfaite ! Qu’en dites-vous ? »

Fière de sa démonstration toute scientifique, elle adressa un sourire rayonnant à Margot. Puis, prenant conscience d’une petite lacune dans le raisonnement, elle reprit aussitôt :

« Oh, j’oubliais. Le rose est pour moi, bien sûr. J’insiste absolument. »

Et, déjà, elle déposait quelques pièces sur le comptoir.

« Ou bien vous changez selon la couleur du ciel. Vieux rose pour un ciel d’azur ou pour de gros nuages laiteux… Vert anis lorsque le temps est à l’orage, que le ciel est violacé, noir… »

Son regard s’était fait un peu rêveur, l’ombre d’un sourire flottait sur ses lèvres. Sans doute, elle voyait en esprit toutes les harmonies de couleur. Mais, tout à coup, elle fronça les sourcils :

« Pourtant, pour satisfaire votre maman, il faudrait qu’il y ait autant de jours au ciel clair que de jours au ciel sombre, sinon l’un des deux s’usera plus vite que l’autre… Ah, c’est fâcheux. Décidément non, il faut une répartition mathématique. »

Une moue contrariée accueillit ce triomphe de la rationalité sur le bon goût. Puis Lise se désintéressa de la question et, poussant un léger soupir :

« Eh bien Madame Bourdelon, finissez donc avec mademoiselle pendant que je retourne à votre méchant fil. »
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Margot Chalopin
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MessageSujet: Re: Une question de principes   Mer 4 Jan - 6:36


Décidément, Madame Champrimevère était une drôle de femme. Margot l'écoutait, l’œil hagard, bouche bée, pendant qu'elle énumérait ses raisons. Elle était intelligente, cette dame, pour sûr ! Mais aussi un peu compliquée et un peu bizarre ... La pauvre enfant ne réagit donc pas tout de suite et ce n'est que lorsque la dame s'éloigna après avoir posé quelques pièces sur le comptoir qu'elle s'écria, bondissant comme une souris :

- Oh j'vous remercie de tout cœur, madame Champrimevère, c'est bien bath à vous, vraiment ! (Elle avait entendu ce mot pas plus tard qu'hier dans la bouche d'un jeune élégant, et s'était promis de l'utiliser, pour faire chic. Que le mot soit familier et ait été utilisé par ce jeune homme pour faire canaille ne lui avait pas du tout effleuré l'esprit).

Margot sortit ensuite ses propres pièces, compta ses petits sous et régla le compte à la mercière. Elle se trouvait maintenant avec les deux rubans entre les mains et les regardait avec envie, presque avec fascination. Dame, ils feraient presque trop beau à côté de sa toilette fatiguée ! C'était dommage, après tout, ces jupes de vieille mousseline, ces chaussons gris - et un si joli ruban dans les cheveux ! Presque mélancolique à cette pensée (Margot avait des préoccupations profondes), elle se retourna et vit la dame à ses affaires, ses affaires sérieuses de sérieuse dame ... La jeune fille eut une hésitation, voulut aller vers elle ... Mais finit par sortir toute penaude, traînant son sac derrière elle, en murmurant un Au revoir, Madame, et encore merci ... ...

Mais finalement, prise d'un soudain remords, elle resta là à camper à la sortie, faisant de petits dégagés et jettés en manière de patience, en attendant cette dame qu'elle prenait presque pour une bonne fée. Quand sa bienfaitrice sortit, Margot s'avança vers elle, avec son innocence de jeune fille, son insolence de gamine pauvre, et lança :

- Pardonnez-moi, M'dame, j'vous ai attendu pasque j'ai oublié de vous dire ... Je sais pas encore comment on va faire pour les rubans, mais je raconterai votre générosité à maman, ça, pour sûr ! Ce serait pas convenable, sinon. Après elle en mettra peut-être un sous clé - elle trouve que j'abîme trop vite mes affaires, en fait. Mais vous savez, quand on fait c'que j'fais, c'est normal, d'abîmer ses affaires ...

Et puis, ingénue, maladroite, retroussant son nez de petit rat, elle demanda d'une voix sifflante :

- Qu'est-ce que vous ferez de beau avec le fil ?

Il lui semblait en son souvenir bien que Madame cousait, et aimait les belles choses ... Se disant, elle se prit même à rêver, la naïve, d'un beau costume de danse fait par cette jolie dame. Pour sûr que cette gentillesse là, ça la changeait de Maman !

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Lise Champmézières
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MessageSujet: Re: Une question de principes   Dim 8 Jan - 7:30

Champrimevère ! C’était la meilleure ! Cholapin, c’était osé, canaille, vulgaire, obscène presque, certes ! Mais Champrimevère, c’était tout simplement… tout simplement ridicule ! Un instant, Lise crut à de l’insolence et ne trouva même pas le souffle pour rectifier. Mais pauvre Edmond, tout de même, s’il avait entendu son nom écorché de la sorte ! Sans doute n’aurait-il pas trouvé cela « bien bath »…

Après quelques minutes néanmoins, Lise avait oublié l’incident. Elle avait dû prouver à madame Bourdelon que son fil était à peu près aussi solide que du fil de fromage fondu – et pour cela, elle n’avait pas hésité à tirer sur toutes les bobines qu’on lui présentait, envahissant le comptoir de petits bouts de fil arrachés majestueusement. Lorsque la mercière fut convaincue – ou, ce qui était plus probable, lorsqu’elle voulut endiguer le massacre de sa marchandise –, elle partit fouiller ses réserves à la recherche de quoi satisfaire Lise. Bref, elles avaient finalement réussi à s’entendre.

En sortant de la mercerie, elle faillit buter contre une petite qui prenait la rue pour une piste de danse, et fronça les sourcils en reconnaissant Margot :

« Mais qu’est-ce que vous… »

Déjà, les explications venaient, embrouillées et mal articulées. Ce qui chiffonna vraiment Lise, c’est que la petite n’avait visiblement rien compris de sa démonstration en faveur des deux rubans. Tant pis. La question suivante en revanche, quoique tout à fait déplacée, ne lui déplut pas.

« Jeune fille, vous apprendrez que la curiosité est un vilain défaut. Croyez-moi, on me l’a suffisamment répété ! Mais comme malgré les apparences vous avez du goût – si, si, votre choix en faveur du vert anis, par exemple –, je vous répondrai. »

Prenant un air inspiré, elle tapota sur le renflement que formaient les bobines de fil dans le petit sachet remis par la mercière.

« Avec ce fil, mademoiselle, nous allons habiller Isabelle ! Cela ne vous dit rien sans doute… Pourtant, Robert le Diable, Meyerbeer, Isabelle ! Robert, toi que j’aime, toi qui reçus ma foi… »

Elle s’interrompit, un peu émue, un peu honteuse. Puis, retrouvant de l’entrain :

« Vous n’imaginez pas quel travail cela représente ! C’est qu’il s’agit d’être réaliste ! Un coup d’œil à Isabelle, et vous devez être plongé au cœur du Moyen-âge ! Beaucoup de rouge pour Isabelle, bien entendu. J’ai dans l’idée un velours cramoisi… oh, une merveille ! Oui, ce sera grandiose ! Quelle bonne idée ont eu là nos directeurs d’opéra, de redonner du Meyerbeer… »

Dans son exaltation, elle oubliait même qu’elle parlait à une gamine, qu’il régnait dans la rue un froid glacial et qu’il fallait héler un fiacre.
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Margot Chalopin
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MessageSujet: Re: Une question de principes   Dim 8 Jan - 9:16

En entendant le nom de Meyerbeer, Margot fit la grimace malgré elle - c'est qu'elle en avait soupé, ces derniers jours, de Meyerbeer ... C'était la guerre dans le foyer, en ce moment même, pour savoir qui décrocherait une place dans le ballet des nonnes de l'acte II ... Madame Chalopin avait fait la moue quand sa fille, un soir, lui avait confié qu'elle faisait tout pour pouvoir danser une nonne damnée tentant de séduire le héros - puis comme la voie vers la sécurité et le confort était pavée de ce genre de rôles-là, elle avait haussé les épaules ... et avait poussé sa fille à son tour ... Ah c'est qu'il était fatiguant, ce Meyerbeer ! Margot lui en voulait un peu, et ce bien qu'on lui ait appris qu'on ne devait point de rancoeur aux morts ... Ceci dit, grâce à lui, les cantatrices portaient des robes rouges - et ça, c'était affriolant !

- Du Moyen Age ... ? Répéta-t-elle bouché bée. Mazeeette ! C'est loin ça ... Elles étaient habillées comment les dames de ce temps-là ? C'était joli ? C'était convenable ?

Et puis repensant à l'idée du velours cramoisi, elle pouffa malgré elle, comme l'enfant mal élevée qu'elle était. Une image s'imposa alors à son esprit et, toute fière de sa plaisanterie, elle ajouta avec l'insolence et le mauvais esprit des gamines de coulisses :

- Pour le velours, il y a pas : vous n'avez qu'à utiliser notre bon vieux rideau, pour sûr que ce serait drôle !

Et elle rit de sa blague, sans grâce, avec ses airs gauches de souris mal nourrie. Il ne lui vint pas même à l'idée un seul instant que Madame Champrimevère puisse s'en trouver fâchée ... Malheureusement, il est des raffinements que ne peuvent comprendre les filles comme Margot, élevées dans la boue et la grisaille ... Aux yeux de ces filles-là, le velours pelucheux du rideau dans lequel elles font des trous pour voir le public et un somptueux velours de robe Renaissance, c'est malheureusement la même chose ...

C'est alors qu'un fiacre vint à passer, ponctuant du bruit régulier des sabots le rire disgracieux de la jeune fille aux rubans vieux rose et vert anis.

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Lise Champmézières
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MessageSujet: Re: Une question de principes   Jeu 12 Jan - 8:45

La bouche entrouverte et les sourcils levés, incrédules, Lise accusait le coup de la plaisanterie. Etait-ce possible de proférer de telles sottises ? Elle eut une petite grimace et répliqua avec ironie :

« Voilà une idée épatante. Et économique, assurément. Quant à l’esthétique, évidemment, il faudra l’oublier mais on ne peut pas tout avoir, n’est-ce pas ? »

Comme un joli guéridon rendu repoussant par des couches de poussière et de crasse, le bon goût de la petite Chalopin – si elle en avait –, était enseveli sous une épaisseur de vulgarité décourageante. Et Lise n’était certainement pas disposée à faire le ménage. Elle avança d’un pas et fit signe à un fiacre qui, après avoir ralenti, avait failli les dépasser. Puis, avant de monter, elle se retourna vers Margot :

« Eh bien je vous laisse, mademoiselle. Je suis persuadée que vous êtes plus subtile lorsque vous dansez que quand vous parlez, et c’est heureux. Mais vous n’arriverez jamais à faire quelque chose de beau si vous êtes vous-même insensible à la beauté… N’oubliez pas cela : la beauté doit être dans votre tête avant tout. Si vos pensées sont vulgaires, vos mouvements ne seront jamais tout à fait purs non plus. »

Un dernier regard sur la petite, un peu sévère. Elle qui n’avait rêvé, depuis son enfance, que de propreté, de beauté et de pureté, supportait mal que d’autres se complussent dans la trivialité.

« Le bonjour à madame Chalopin », conclut-elle plus chaleureusement.

Et elle grimpa dans le fiacre.


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Margot Chalopin
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MessageSujet: Re: Une question de principes   Jeu 19 Jan - 8:54


Devant la réaction de sa bienfaitrice, Margot demeura interloquée. Il faut dire qu'elle ne voyait ni vulgarité ni bêtise dans ce qui lui avait semblé une simple (et drôle !) plaisanterie. Elle écouta, non sans faire un peu la moue, ce qui lui semblait bien une semonce, sa main serrant nerveusement le petit paquet contenant les joyeux rubans. La vie était toujours comme ça, alors ... ? Dès qu'on essayait de rire, de s'amuser un peu, on était disputé par les gens sérieux, par les vieilles dames - même celle qui prennent l'apparence de bonnes fées ? C'était décidément pas drôle, la vie ... Et tandis qu'elle s'énonçait cette triste vérité, assez philosophiquement, Madame Champrimevère héla un fiacre et y monta.

- Je n'y manquerai pas, répondit Margot quand celle-ci donna le bonjour à sa mère.

Et quand le fiacre s'éloigna (s'était-il assez éloigné ?), elle s'écria d'un ton boudeur, lâchant ce qu'elle avait retenu jusque là :

- ... Mais c'est qu'ils nous apprennent pas ça, à l'école de danse !

Elle donna un coup de bottine dans un caillou à ses pieds puis, traînant ses longues jambes grêles, elle se dirigea vers l'Opéra, déambula dans les rues. Comme prévu dans notre récit, elle se présenta en retard, manqua le rôle qu'on lui destinait et finit remplaçante. Le soir, sa mère la gronda en lui servant son potage, pour ne pas changer. Margot ne lui conta pas son aventure du matin, n'osant risquer d'évoquer le genre de choses que Madame Chalopin aurait assimilé tout de suite à de la mauvaise conduite. Elle repoussa au lendemain l'annonce, pour préparer son mensonge ... Le surlendemain, elle n'avait toujours rien dit. Aujourd'hui encore, l'on ne saurait dire si Madame Chalopin a été mise au courant de la générosité de sa cliente ...

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