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 [Flashback] De l'audace, toujours de l'audace !

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Lionel Sylvande
Est devenu, a vu, vaincra
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MessageSujet: [Flashback] De l'audace, toujours de l'audace !   Mer 14 Sep - 8:36

Environ trois ans avant notre histoire

C’était un après-midi d’avril, tout froid de sa simplicité et frissonnant encore ; Sylvande marchait par les rues. Il avait refusé l’omnibus, soucieux de ne point froisser sa mise, avait déposé quelques articles chichement payés au seuil d’une Revue, bleue ou mauve, d’un quotidien, radical ou conservateur, et reprit sa marche … Il allait à l’Opéra, pour une énième entrevue. Paye ton espoir ! L’heure tournait, et c’est le cœur battant qu’il poussa une petite porte dérobée, non loin du grand hall. Ce n’était pas l’entrée des artistes, qui était tout derrière, ce n’était pas les portes battantes ouvertes pour le spectacle : c’était là où entraient les concierges, les ouvreuses … Et les jeunes hommes avides de faire montre de leur talent. Combien de fois avait-il tenté, déjà, de rencontrer un des directeurs, un artiste à même de lui faciliter la tâche … Il passa par un porche retiré, où les musiciens et les actionnaires venaient parfois fumer un cigare. Combien de fois, même, avait-il tenté de passer le stade de la Concierge, gardienne effroyable qui, tout le jour, balayait l’entrée de ses airs revêches ? Il vit quelques petits rats courir, leur corset leur enserrant les hanches, une petite pélerine sur leurs épaules grêles. Drôle de monde que celui où il désirait entrer, à tout prix … Mais cette fois-ci, peut-être …

Arrivé au seuil indépassable, sans se démonter, sans penser aux échecs qui avaient précédé ce jour, le jeune homme alla vers le Cerbère qui s’était assis, impassible et froid, sur une petite chaise de rotin devant des portes toujours closes.

- Bonjour, Madame – il inclina la tête. C’est bien ici pour l’audition de …

La femme qui était assise là lui jeta un regard torve.

- Danseur ? Chanteur ?

Sylvande hocha la tête en signe de dénégation.

- Alors vous faites fausse route. Fichez-moi le camp d’ici.

Sylvande ne bougea pas.

- Je crains, Madame, que vous ne m’ayez mal compris. L’Opéra annonçait une grande pièce épique, et cherchait des figur …

- On vous aura mal renseigné, mon garçon. La représentation est annulée ; les sociétaires préfèrent un ballet dans les formes. Tentez votre chance ailleurs, il y a bien des théâtres de peu qui auront besoin de vos bras ou de vos bonnes volontés.

Sylvande fronça les sourcils, mais ne répliqua pas. Il aurait voulut insister, supplier : qu’on daigne le voir, tout du moins ! Il avait travaillé, il travaillerait dur … Et plusieurs rôles, déjà, depuis qu’on s’était mis en tête de monter du théâtre en cette vaste et belle scène, lui avaient échappés. Il inspira profondément, pesa ses mots – son regard fut attiré par un journal froissé qui servait de cale à la porte - et il reprit, d’une voix qui se voulait calme et polie :

- Permettez, Madame, cela fait …

- Dix fois que vous venez, je sais. Et j’en ai assez de voir votre petite tête d’arrogant bien nourri insister quand je vous dis que non, on n’a pas besoin de vous. Que serait …

- J’ai vu les annonces, Madame, l’interrompit Sylvande. On les lisait encore dans les journaux, ce matin. Le rôle a-t-il été trouvé, entre temps ? Appelez-moi quelqu’un, je vous prie, je reviendrai jusqu’à ce que l’on ait daigné m’entendre.

Et quand il toisa la femme, une flamme étrange s'était allumée au fond de ses yeux. Le journal et les fragments de mots qu’il y avait lus, le faste de la salle qu’il revoyait comme en rêve, la détermination qu’il trouvait, chaque jour, pour reconquérir ce qu’on lui avait arraché, tout semblait alors s’être ramassé en son regard.
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MessageSujet: Re: [Flashback] De l'audace, toujours de l'audace !   Jeu 15 Sep - 9:39

Philomène "Sylve" Bellis, cantatrice

Philomène était sensible aux voix. Elle n'y pouvait rien, et se maudissait parfois, et maudissait son cœur trop friable et trop attendri par un ton un peu particulier, une voix un peu grave, de celles qui jetaient sur elle un voile de faiblesse aimable. Plus jeune, c'était celle de son professeur de chant, grave et dure, qui la faisait rougir, et à présent...

La toute jeune cantatrice avait croisé son chemin une première fois, quelques semaines auparavant, alors qu'elle filait chercher un Danseur en pause depuis trop longtemps. Elle avait entendu le ton déterminé, aux accords tirant sur la supplique, mais de très loin, comme exprès. Elle avait glissé un regard par dessus les vitres de la loge du concierge, souris curieuse trop grande pour se dissimuler au milieu des Rats d'Opéra, avait aperçu Sylvande, avait rougi, était repartie.
Depuis s'était établi une liste de prétextes pour traîner de ce côté-ci de l'Opéra, peu fréquentable pour une future tête d'affiche, dans l'espoir de le croiser une nouvelle fois, son inconnu à la voix de pierre douce et létale. Nombre de fois, il n'y avait personne, juste un regard agacé de la réceptionniste qui lui confirmait l'avoir raté, d'une heure, d'une après-midi à répéter. Et puis ce jour-là, des intonations ravivèrent subitement les souvenirs défraîchis de sa mémoire. Il n'abandonnait donc pas, cet homme !

En robe compliquée de dernière répétition, enserrée dans un corset si aride qu'elle ressemblait à un joyau emprisonné dans ses chatons, elle patienta un peu, réfléchit. Une apparition était tentante, elle se savait, ainsi atourée, plutôt majestueuse, quoi qu'elle n’eût pas perdue cette dureté de trait, presque grossière, qui la caractérisait, et pensait faire jolie impression. Mais que dire ? Ça n'était jamais simple.

Son corps décida pour elle, avant qu'elle n'eut le temps de choisir : A l'entente de la requête du jeune homme, qui souhaitait qu'on appelle quelqu'un, Philomène décréta qu'elle était ce quelqu'un, et qu'on allait l'appeler. Probablement. Alors elle avança, avec ses grands pans de robe voletant autour de ses chevilles et dérangeant la poussière de cigare traînant au sol, et approcha le bureau de réception, peu souriante. Une main trop grande sur le bois rêche, pour s'immiscer dans la conversation.

- Allons, Madame Marie, ne soyez pas si sèche... Et sa voix lorsqu'elle ne chante pas, roule un peu comme de la rocaille sur de l’émeri. Elle se tourna vers Sylvande, concernée. Quel est le rôle dont vous parlez ? A-il effectivement été donné ?

Qu'est-ce qui lui prenait, à jouer les sauveuses comme ça, à des dizaines de couloirs de là où elle devrait se trouver ? Une impulsion, dira-on, un caprice de Diva.


Dernière édition par Philomène "Sylve" Bellis le Ven 16 Sep - 8:42, édité 1 fois
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Lionel Sylvande
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MessageSujet: Re: [Flashback] De l'audace, toujours de l'audace !   Ven 16 Sep - 1:00

L’on raconte souvent que les premières rencontres sont toujours les mêmes. Qu’il y a des mots que l’on échange, des gestes que l’on répète et qui ne sauraient changer – sacrifices nécessaires qu’ils étaient … Aux bonnes mœurs, plus souvent aux conventions. L’on raconte souvent que les premières rencontres n’ont rien d’original … Mais les choses sont changeantes et les hommes volatils. Et en cet antre du plaisir autorisé et de la fantaisie permise, il était raisonnable de penser que les choses se pensaient selon un autre équilibre, une règle inconnue des gens du dehors … Ce fut du moins ce qu’il lui sembla quand une femme parut, toute orfévrée en son lointain univers. Il s’attendit à la voir passer, hautaine et majestueuse, allant traîner ses satins et ses dorures dans la cour pleine de sciure et de cendres. Respirer l’air du dehors, un instant, et puis retourner vivre sa vie d’esquisse, sous les lumières artificielles.

Ce ne fut que lorsqu’elle fut tout près qu’il comprit qu’elle était venue à eux. Curiosité d’artiste ou raillerie de diva, il s’attendit à tout. Mais elle prononça un mot en sa faveur. Et sans fierté ni orgueil, Sylvande choisit de laisser aller la Providence – et cela, bien qu’elle fût femme. Mais pour une fois qu'elle lui souriait ... !

- Cela s’appelle Le Prophète*. – Il lança un œil torve à la mal-nommée madame Marie - Et je doute que tous les figurants et demi-rôles aient été attribués, pour l’heure. Je venais pour Iokanaan, je me présenterai pour ce qu'il me reste.

Il dirigea son regard vers celui de la dame, et ce fut sa détermination qui parla pour lui :

- Tout ce que je demande, c’est d’avoir une chance de pouvoir faire mes preuves. Mais si l’on me refuse après m’avoir vu, je l’accepterai.

Point de présentations, comme l’exigent les usages. Point d’intermédiaires pour aborder l’Inconnu. L’Opéra vivait selon une logique autre, étrangère, presqu’inquiétante.

* Pièce sur la vie de Saint Jean-Baptiste.
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MessageSujet: Re: [Flashback] De l'audace, toujours de l'audace !   Ven 16 Sep - 8:41

Philomène "Sylve" Bellis, cantatrice

L'Opera. La bête monstre, l'impératrice, qui noue les destins, fait mordre la poussière, illumine et atrophie la beauté des gens d'un simple geste, d'un simple caprice d'audience. L'Opéra dont les agents évoluent parfois dans ses entrailles les plus puantes, pour y récolter une perle, un joyau auquel on aurait pas encore accordé le droit de briller. L'Opéra qui brisait les rêves des jeunes gens ainsi que se brûlent les papillons de fumée aux lanternes oniriques.
Est-ce que Philomène en avait conscience ? Répondait-elle à cette loi de sélection dépassant les hommes ? Ou n'écoutait-elle que sa voix à elle, imprudente, agitée, la pressant d'établir contact, pour quelque prétexte que ce fut ? Elle faisait face au jeune homme, surprise, ne s'y attendant pas, s'imaginant encore au coin du couloir, à observer sans être soupçonnée, alors qu'elle fâchait déjà la réceptionniste acerbe.
Une Dichotomie dans ses repères temporels qui sembla la désorienter, fugitivement, avant d'être instantanément rattrapée par son devoir envers l'Apparence, qui continuait à l'endetter de ses sourires même les talons dans la crasse.

Elle étudia Sylvande un instant, pour reposer sa tête, chose qu'elle rendait légitime de par son visage barré de sévérité, de cette force de caractère que ne pouvait se permettre aucune autre femme qu'une Artiste. Il était un peu simple, un peu rude, l'inconnu, un peu jeune aussi, et a peu près banal si l'on excluait le feu de vindicte et de preuves à fournir qui semblait le consumer tout entier. Une âme trop subtile pour son grand corps, un être dont l'Opéra, peut-être, pourrait lisser les contours. Peut-être. Tout l'enjeu était là. Pouvait-elle se permettre ? Probablement... Et s'il lui avait fait perdre son temps, eh bien elle s'en mordra les lèvres... Plus tard.
Enfin, se rappelant les usages, elle se fendit d'un sourire plus modeste, sans se formaliser du manque de présentation. les hommes sont et resteront les hommes.

- Je suis certaine que l'on va pouvoir trouver un instant pour vous auditionner...

Se penchant sur le bois gratté, elle entreprit de se renseigner auprès de Marie sur l'auteur, la pièce, un peu, qui n'était pas du tout de son domaine de cantatrice d'Opéra pur, se fit indiquer l'endroit où les auditions avaient lieu, de mauvaise grâce. Ceci fait, elle adressa à Sylvande un autre sourire, lui moins motivé par la bienséance. Elle espérait pouvoir rester pour l'audition, savoir si elle avait bien fait d'arracher sa chance aux airs revêches d'une réceptionniste lasse. Elle espérait beaucoup de cette voix qui lui parlait trop, et des yeux emplis de vindicte. Alors elle s'éloigna, lançant par dessus son épaule, chantante.

- Si vous voulez bien me suivre...

Et ainsi Philomène, future Sylve, future admiratrice inconditionnelle, venait, aussi simplement, de se fendre de la phrase qui allait intrinsèquement lier le futur du jeune acteur au sien. Juste ainsi, Sans le savoir, sans s'en douter. C'est toujours comme ça, l'Opéra.
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Lionel Sylvande
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MessageSujet: Re: [Flashback] De l'audace, toujours de l'audace !   Ven 16 Sep - 10:14

Elle insista, la Providence, et le sésame fut donné. Sylvande alors bénit sa propre patience – pour ne pas dire son opiniâtreté. Il était étrange, après tout, que cette vocation lui soit venue, parmi d’autres, lui qui n’en avait jamais eue. Il avait considéré avec perplexité puis dégoût ces religieux cloîtrés hors du monde, avait voulu croire en un destin d’études et d’honneurs et, la chose ne lui étant plus accessible, avait cessé d’y porter le moindre intérêt. Puis était venu le Théâtre : la beauté du lieu, l’inondation de lumières, la fausseté joyeuse qui s’étalait sur scène … Cela lui plut, cela éveilla son ambition, sa convoitise, qu’il avait cru enterrées profondément. Alors il la suivit, la Providence qui marchait, enserrée en ses atours – et que la raideur du corset, les largesses de la jupe faisaient ressembler à un grand lys noir que l’on aurait cueilli. Il ne dit pas un mot tout d’abord – il n’osait la remercier autrement que par un regard, peut-être par un sourire, hésitant à avouer qu’il devait sa chance à une femme qu’il n’avait jamais connue. A une femme, même, qui devait avoir tout eu, tout possédé, quand lui avait dû gravir, maladroitement, les marches du perron, et solliciter la pitié pour que les portes daignent s’ouvrir.

Mais le sésame était obtenu et peu importait la manière, n’est-ce pas ? Ils passèrent par des couloirs, larges ou sinueux, étouffants ou pleins de courants d’air. L’endroit était pluriel, par définition, offrant une image différente au spectateur de passage, à l’idiot égaré et au machiniste affairé … L’artiste même s’y perdait sans doute, prisonnier des alcôves poussiéreuses et des lueurs vives des becs de gaz. Le chemin eut un parfum d’errance. Mais ils arrivèrent enfin devant une petite salle adjacente et elle poussa la porte d'elle-même, d’un geste rude, plein d’autorité.

Sylvande, se sentant trop humble, eut alors comme un sursaut :

- Je vous remercie, Madame, du temps et de la sollicitude que vous m’avez accordés. Cependant, je crains d’abuser de votre temps. Vous êtes de la maison, c’est un fait, et je m’en voudrais de vous soustraire davantage à …

Des éclats de voix retentirent de l’autre côté de la porte, le poussant au silence. S’il avait passé près de deux ans à Paris, il ne s’était pas encore fait à toutes les modes et à tous les usages. Côtoyant les femmes modestes, il ne savait pas bien ce qu’il était attendu de faire, face à un grand lys noir de l’Opéra. Les artistes sont femmes de mauvaise vie, les artistes sont des originales, dit-on, mais cela justifiait-il les dernières des maladresses ? Alors, se sentait étrangement gauche, il la salua d’un signe de tête, avant de jeter un œil dans la salle.

- Je ne vous ai pas donné mon nom, je n’ai point réclamé le vôtre. Permettez-moi pourtant de vous demander ... Que je puisse vous faire parvenir mes plus humbles remerciements, dans le cas heureux où l’entreprise réussirait ... Mes respectueux hommages, Madame.

Ce fut tout ce qu'il se sentit le droit de dire. Alors, retirant ses gants grisâtres, lissant sa veste d’un geste de main, il se détacha d’elle et entra. Un groupe bigarré d’hommes à tout faire, de balayeurs et d’hommes de rien était là qui attendait. À côté d’eux, des danseurs et leurs corps élastiques formaient un groupe à part, dévisageant les étrangers d’un air méfiant – de visage, ils étaient pourtant semblables, ravagés par la fatigue, comme mangés par la chlorose. Sylvande fit un pas, salua les assistants, qui fouillaient cette foule du regard : c'était la masse grouillante des artistes de rue, qui cherchaient un contrat éphémère, des gens qui vendaient leur visage dur, pour les grandes occasions. Il n’osa se mêler à elle. Par contraste, son air peuple s’estompa, et avec son profil accusé, ses yeux caves, il semblait pouvoir interpréter un roi de Grèce ou de Judée, avec grandeur et naturel. Il se présenta, avec appréhension, proféra les quelques mots qu’on lui dicta, avec un reste d’emphase …

On admit qu'il y avait là quelque chose et que la voix méritait d'être entendue. On lui demanda son nom, et on lui tendit un léger paquet de feuilles. Il entendit, comme en un rêve, qu'il allait jouer, qu'il serait l'un des gardes de la cellule du prophète - emprisonner l'homme, faute de le jouer soi-même. Le texte - bien maigre ! - posé sur le guéridon, il signa d'une main tremblante l'engagement qu'on lui présenta ; écouta, presque trop distrait, quel serait le maigre salaire qu'on lui accordait. C'était donc entendu : il reviendrait demain, et les autres jours, pour garder sa prison de papier. Et en son cœur, une faille qui venait au jour : ce n'était donc ... Que cela ? Un instant, il lui sembla avoir perdu, sans explication aucune, cette émotion soudaine et sans confiance, qui l'avait mené là.

Quand il poussa la porte restée entrouverte, quelques taches d'encre sur les doigts, il se surprit à se demander si la Providence n'était pas trop grande dame, et s'il lui importait d'être un jour remerciée.

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MessageSujet: Re: [Flashback] De l'audace, toujours de l'audace !   Sam 17 Sep - 0:33

Philomène "Sylve" Bellis, cantatrice

L'orage des talons creux sur le pavement des couloirs ressemble à des tambours de potence. On monte Sylvande à son destin, sans qu'il n'ai plus le choix de se rétracter, de dire "non", on lui présente le tabouret bancal de sa propre valeur et on le force à monter dessus, passer sur son cou la corde rêche et toute-puissante du jugement, et il reste là, priant pour qu'il ne se dérobe pas sous son poids, chancelant. Philomène, en bourreau au front ceint de perles et de gemmes trop brillantes pour son rôle, file entre les coursives, des rubans de soie noire dansant dans son sillage avec ses effluves de parfum et son odeur de poudre fatiguée. C'est comme suivre un rêve, un fantôme de jeune fille, à l'exception près qu'elle n'est ni jolie, ni innocente, ni juvénile, trois qualité indispensables aux courses-poursuites et aux jeux amoureux.
Tout sonne en demi-tons, ici, pas vrai, pas faux, simplement plus bizarre - comme les images que l'on regarde à travers ces verres déformants à la foire, les dimanches désœuvrés. Il y a quelque chose dans le chuintement des becs de gaz, dans les couleurs passées, lépreuses parfois, des murs, qui rappellent un temps plus ancien, plus réel aussi peut-être, un passage à travers le voile, un instant... Juste un instant.

Et puis la Cantatrice freine le pas, tournant une dernière fois, s'immobilisant devant une grande porte au regard las, entrebâillée dans son ennui d'avoir vu passer trop de gens. Musique, chuchotements, derrière, et la jeune diva qui se retourne, approchant ses voiles de ses doigts un peu épais, regarde son inconnu qu'elle a guidé au travers de la tourmente, et si elle retient son sourire fier, son air-de-dire "Ha, c'est grâce à moi !", il s'en faut de peu. L'homme a un sursaut, se surprenant en plein déni de ses droits empiriques d'avoir l’ascendant sur une femme, et remercie à contre-cœur d'avoir été obligé de laisser son sort en gageure à une artiste. Et cela la fait sourire, sourire, à en dévoiler ses dents sous ses lèvres aux pigments trop osés. Lorsqu'il fait mine de partir, néanmoins, elle se presse : saisissant sans cérémonie le vêtement de Sylvande, tentant de le retenir à la seule force de son geste déplacé.

- S'il vous plait, attendez... Quel est votre nom ?

Et puis elle le relâche, une fois sa curiosité satisfaite, pour pousser la porte, lui ouvrir le chemin, restant dans les ombres, cachée, épiant sa performance avec une curiosité vorace. Pas de roi antique, pas de grand rôle - pas vraiment de démonstration non plus, et Philomène en est peut-être un peu déçue, s'attendant à de grandes choses de cette âme trop ambitieuse qu'il lui a semblé entrevoir sous les faux-semblants du regard demi-teinté de feu de Lionel. Elle reste, encore un peu, fantôme silencieux en robe magistrale, regarde Sylvande signer son entrée à l'Opéra, ne se doute pas, imagine déjà qu'elle ne le reverra pas, ne le croisera pas des les couloirs, occupés ailleurs, à jouer le garde, puis retomber, peut-être, tout en bas de sa potence, ayant échappé sa chance...

Lorsque Sylvande se retire du jeu, retourne se lover dans l'obscurité amicale des couloirs, laissant derrière lui les rôles qu'il n'a pas eu, il n'est accueilli que par le lointain écho des pas de la Cantatrice, plus lents et rêveurs, retournant dans la lumière, et un diffus arôme de fleurs molles et de sueur usée par ces milles peaux d'emprunt que l'on porte sous ses vêtements de théâtre, et dont les vies nous pèsent comme des mondes.

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Lionel Sylvande
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MessageSujet: Re: [Flashback] De l'audace, toujours de l'audace !   Dim 18 Sep - 3:26


Quand il sortit, il ne put s'empêcher de la chercher du regard et de prêter l'oreille au bruit de talons qui s'éloignaient – sans pouvoir dire si c'étaient les siens. Trop absorbé dans sa contemplation des lieux, dans l'angoisse du moment, il n'avait étudié ni le son ni le rythme de sa démarche … Et si, alors qu'il la quittait pour l'audition, il imaginait confusément avoir à la remercier, à présent qu'il était là, des tâches d'encre plein les doigts et un semblant d'avenir devant lui, ce devint un besoin, une évidence. Alors le jeune homme qui s'était laissé mener reprit de sa superbe. Il héla un machiniste qui passait avec une assurance et une détermination retrouvées.

- Dites-moi, Monsieur, ce qui se joue en ce moment à Garnier.

Le tout dit d'ton aimable mais non dénué d'autorité. On le renseigna donc, livrant un ballet, une pièce (la sienne!), et un opéra au nom qu'il retint mal – n'étant pas expert en la matière.

- Vous vous occupez des décors, je ne me trompe ? Peut-être pourriez-vous donc me dire qui est cette femme en robe noire, parée de joyaux, que j'ai rencontrée dans les couloirs aujourd'hui ... ?

- C'est qu'elle vous intéresse, Monsieur ?

Sylvande ouvrit de grands yeux. Mais puisque c'était demandé avec neutralité, sans reproche ni indignation, il se dit qu'une réponse ne l'engageait à rien et que ce mensonge était un bien maigre prix pour l'information qu'il désirait. Il acquiesça d'un signe de tête, avec un vague sourire, inaugurant par là une suite de dissimulations diverses et variées dans le seul but d'arriver à ses fins – sources du talent d'acteur qu'il développa à la scène, par la suite. Le machiniste haussa les épaules, et délivra le sésame – deuxième rempart que Lionel avait su desceller aujourd'hui alors que toute sa jeune vie durant, il n'avait trouvé que des portes closes.

- C'est Mlle Philomène Bellis. Mais j'préfère vous dire tout de suite, Monsieur ... Personne l'a eue, elle est froide comme les pierres qu'elle porte au cou. Vous vous y casserez les dents.

- J'y compte bien. Je vous remercie, Monsieur !

Et, saluant, il sortit de l'Opéra – non sans se perdre un peu. Dehors, au milieu des quartiers élégants, il se sentit délicatement envieux et il lui prit la fantaisie de jouer les grands hommes. Il alla chez une fleuriste de quartier et usa ses dernières économies pour acheter un bouquet.

Le lendemain, Philomène Bellis recevait dans sa loge un bouquet de dahlias, fleurs exotiques entre toutes, et qui, en langage symbolique (la fleuriste l'avait dit!) signifiaient la gratitude. Que ce simple geste, qui avait sa naïveté, pût comporter quelque double sens amoureux, notre jeune provincial n'y songea pas une seconde.

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MessageSujet: Re: [Flashback] De l'audace, toujours de l'audace !   Ven 30 Sep - 3:56

Sujet terminé en effet ! =)
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MessageSujet: Re: [Flashback] De l'audace, toujours de l'audace !   

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